Okehazama – 19 juin 1560Le cheval progressait lentement. Les ténèbres l’empêchaient de voir le chemin et d’avancer avec confiance, mais son cavalier lui donnait régulièrement quelques tapes discrètes dans les flancs pour l’encourager à continuer. Autour de lui, dans la nuit, il sentait la présence des autres chevaux de la troupe, mais, bizarrement, n’entendait pas le son familier de leurs sabots frappant le sol. La progression du détachement se faisait dans un silence inhabituel, que ne troublait aucun bruissement d’armures.
Les traces de sabots sur le sol indiquaient que de nombreux cavaliers étaient déjà passés par ce chemin détrempé. La pluie fine qui tombait depuis près d’une heure formait un fin rideau qui, dans l’obscurité, masquait l’ensemble de l’armée qui se dirigeait vers une lumière au loin, dont les éclats paraissaient fantomatiques.
Le cavalier respirait lentement. Placé à la tête de son détachement, il se retournait de temps à autre pour s’assurer que ses hommes étaient en bon ordre de marche et qu’aucun ne s’était égaré dans les ténèbres. Les ordres qu’il avait reçus l’avaient surpris. Il avait dû veiller lui-même à ce que chaque cavalier enveloppe les sabots de son cheval avec des pièces d’étoffe afin de masquer le bruit de leur marche. Chaque guerrier avait également dû intercaler des morceaux de tissu entre les différentes pièces de son armure. Le cliquetis si caractéristique des guerriers en mouvement avait, tout à coup, disparu comme par magie.
Peu de temps avant le départ, son chef était venu en personne vérifier que les consignes étaient strictement respectées. Comme il le faisait d’habitude, le cavalier avait lui-même procédé à une inspection préalable. Son officier était satisfait, mais, contrairement à son habitude, n’avait manifesté aucun entrain et lui avait même semblé soucieux, ce qui ne lui ressemblait pas.
— Saburô, vos hommes avancent-ils correctement ?
Le jeune cavalier, surpris par la voix qui venait de résonner à sa droite, sortit de ses pensées. Il arrêta son cheval, et par un signe ordonna à ses cavaliers de faire de même. Dans le silence de la nuit, il n’avait pas entendu son chef s’approcher de lui. Celui-ci, de petite taille, était équipé d’une armure foncée, ce qui le rendait encore moins visible dans l’obscurité. Il pouvait néanmoins distinguer à travers les ténèbres les décorations dorées de son kabuto14 qui brillaient faiblement au-dessus de son visage.
— Seigneur Kinoshita, je ne vous avais pas entendu venir. Excusez ma surprise.
— Ne t’inquiète pas. Cela prouve que nos précautions sont efficaces. L’ennemi ne nous entendra pas non plus. Continuons à chevaucher ensemble.
— Ce sera pour moi un honneur.
Le jeune cavalier ordonna à sa troupe de se remettre en marche, et se plaça près de son commandant, fixant le pas de son cheval sur le sien. La situation était intimidante, et il ne savait pas très bien ce qu’il convenait de dire dans un instant pareil. À côté de lui, le Singe se taisait, contrairement à son habitude. Il semblait plongé au fond de ses pensées. Seul le tintement discret de la pluie sur les casques et les armures brisait le silence de la nuit.
Après plusieurs minutes de mutisme, Tokichirô s’adressa de nouveau à lui.
— Saburô, avez-vous déjà participé à un combat ?
Le jeune homme fut surpris par la question de son commandant. Il ne s’attendait pas à ce que ce dernier teste ses capacités, après le départ des troupes du château. Néanmoins, il se sentait soulagé que la question n’ait pas été posée auparavant, car elle aurait pu lui enlever la possibilité de participer à ce premier combat. Et pour lui et pour son clan, cela aurait été terrible.
— À vrai dire, Seigneur, j’ai participé à un engagement aux côtés de mon père, mais je devais garder les chevaux et je n’ai pas réellement participé à l’embuscade. Pour être tout à fait honnête, je n’ai rien vu, mais soyez sûr que je saurai vous faire honneur au milieu des combats, je ne vous décevrai pas.
À sa grande surprise, il vit son commandant sourire pour la première fois. Celui-ci haussa la voix de manière à être bien entendu des cavaliers du détachement qui les suivaient.
— Saburô, quand le seigneur Oda a constitué mon régiment, il m’a donné le fils de l’un de ses hatamotos les plus braves. J’ai donc une totale confiance en toi, le sang d’un Kanagawa ne peut mentir. Tu seras à mes côtés pour me protéger et ainsi je vaincrai pour le clan Oda.
Le Singe regarda le jeune homme de plus près. Sous son casque retenu par des cordes nouées sous le menton, le visage qu’il voyait était celui d’un garçon à peine sorti de l’enfance, où les traces de l’adolescence étaient encore visibles. Mais son regard était déjà celui d’un guerrier, ferme et décidé. Rapprochant son cheval de celui de Saburô, Tokichirô se mit à parler soudainement plus bas, comme si la conversation ne concernait plus qu’eux. D’eux-mêmes, les guerriers chevauchant à l’arrière ralentirent le pas pour préserver leur confidentialité.
— Et si je te disais que nous allons vivre ensemble la même expérience ?
Saburô tourna involontairement la tête et laissa échapper une expression de surprise. Généralement, les officiers, pétris d’orgueil, ne faisaient que rabrouer leurs troupes et ne se livraient jamais à de telles confidences avec leurs subordonnés.
— Seigneur, est-ce possible ?
Le sourire revint une deuxième fois sur le visage du Singe, qui s’amusait visiblement de la réaction du jeune homme. Il observait depuis plusieurs semaines ce jeune guerrier, si sérieux, si appliqué à bien faire, et parfois si taciturne. C’est probablement ce comportement, si opposé à sa propre jeunesse, tumultueuse et joyeuse, qui avait attiré son attention. Comment pouvait-on être si réfléchi à l’âge où la vie est si tentante et si belle ? C’était pour lui une énigme à la fois passionnante et totalement insoluble.
— Oui, c’est possible. J’ai passé plusieurs années à servir le seigneur Oda au château de Kiyosu et quand je suis devenu samouraï, j’étais si impressionné par le titre que j’en ai oublié le fait que j’aurais à me battre un jour. Ça doit être pour cela que le seigneur Oda m’a fait suivre un entraînement au combat durant des mois.
En prononçant cette dernière phrase, le Singe se mit à rire silencieusement. Il avait rapidement observé que son maître n’était pas un seigneur de guerre habituel et qu’il participait lui-même aux combats, sans attendre sur un siège que ses hommes fassent le travail. Et il exigeait, naturellement, que ses officiers fassent de même. Ce soir, cet engagement était, pour Tokichirô, l’occasion de prouver qu’il était digne de servir le clan Oda. Dans un sens, il était donc aussi novice que le jeune cavalier à ses côtés.
Saburô regarda son chef. Il avait été surpris au début par ce commandant de détachement qui ne ressemblait à aucun autre officier. Il était aussi joyeux et familier que les autres gradés étaient hautains et brutaux. Contrairement à eux, il ne cherchait pas à écraser ses hommes, mais les écoutait et essayait de les aider. La surprise passée, lui et les soldats de son unité s’étaient pris de reconnaissance pour ce petit homme et cherchaient toujours à faire de leur mieux pour le contenter. Même lui, Saburô, d’habitude si réservé, se sentait conforté par son chef, même s’il évitait de montrer le moindre sentiment de proximité, ce qui serait mal venu venant d’un subalterne.
— Seigneur, votre confiance m’honore, même si je ne suis pas digne d’une telle confidence.
— Ce sera notre petit secret, Saburô !
Après cette conversation, les traces d’inquiétude avaient en partie disparu sur le visage du Singe. Le fait de partager son anxiété avec ce jeune homme avait dissipé en partie ses doutes. Au fond de lui, il savait que lorsque viendrait le moment du combat, il ne faiblirait pas, comme pour tout ce qu’il avait entrepris jusque-là. Ce n’était qu’une épreuve à franchir.
Alors qu’il était encore dans ses pensées, un cri retentit au milieu de la nuit, à quelques centaines de mètres devant eux. Avant que le jeune Saburô ne réalise, Tokichirô sentit monter en lui une excitation inconnue. Tout son être se mit à exploser, comme si quelque chose de profondément enfoui en lui venait de se réveiller tout à coup et prenait le contrôle de son esprit. En un instant, il tira son katana15 hors de son fourreau et, se retournant vers ses cavaliers, il se hissa du mieux qu’il put sur ses étriers et leva la lame au-dessus de sa tête, dans la clarté de la lune.
— À nous de jouer maintenant, attaquons l’ennemi et allons donner la victoire au clan Oda. Chargez !
Une immense clameur qui semblait venir de la terre déchira alors le silence de la nuit. Des centaines de cavaliers, rompant leur long mutisme, unirent leurs voix en un seul cri pour répondre à l’ordre d’attaque. Là où l’on n’entendait, quelques instants auparavant, que le seul bruit fin de la pluie éclata un tonnerre de chevaux lancés brusquement au galop et dont les protections de sabots, se déchirant sous le choc, libéraient la fureur.
Saburô, un temps décontenancé, avait déjà repris ses esprits. Le sabre tiré et tendu horizontalement à pleine main au-dessus de sa tête, il lança son cheval au galop en tapant ses étriers contre ses flancs. L’animal, percevant à nouveau le bruit habituel de sa course, s’élançait maintenant en direction des lumières au loin, que l’on voyait de plus en plus distinctement. Le jeune homme fut alors pris d’un sentiment d’ivresse totalement nouveau. Le bruit du vent faisant claquer le sashimono16 dans son dos se mêlait aux bruissements de son casque qui frottait sur ses oreilles. Jamais il n’avait ressenti une telle impression, celle d’un torrent qui l’emmenait dans un courant auquel il ne pouvait plus échapper. Son casque, pourtant attaché sur sa tête, bougeait au rythme des soubresauts de son cheval lancé au galop. Il pouvait distinguer, à quelques mètres de lui, le Singe qui montait rapidement à l’assaut, entraînant son détachement avec lui.
Tokichirô, dans un état presque second, ne ménageait pas sa monture. Il avait hâte d’arriver sur le champ de bataille. Nobunaga, conscient de son inexpérience au combat, l’avait placé dans les troupes de l’arrière-garde, mais lui voulait montrer à son seigneur qu’il était aussi capable que les autres officiers de tenir son rang dans la bataille. Il ne se retourna même pas pour vérifier que ses hommes suivaient en bonne formation : c’était à eux de se montrer dignes de la confiance qu’il leur avait témoignée en les acceptant à son service. Dans sa fougue pour participer aux combats, il ne s’aperçut pas que le jeune Saburô avait réussi à le rejoindre et qu’il galopait à présent à ses côtés.
Les deux cavaliers arrivèrent en haut d’une dernière colline et le spectacle qui s’offrit à eux les stupéfia. Toute la vallée en contrebas était illuminée par des feux de camp et des incendies. Au milieu de cet immense brasier, on apercevait des milliers de silhouettes se déplaçant à vive allure, certaines s’entrechoquant, dans une vision apocalyptique. De cette hauteur, on distinguait parfaitement une troupe nombreuse de cavaliers qui progressait, tel un serpent, dans les profondeurs du camp ennemi. Avançant rapidement, la cohorte de guerriers écrasait toute résistance sur son passage et se dirigeait vers le quartier général du clan Imagawa. Çà et là, quelques fantassins qui tentaient de freiner le torrent de chevaux étaient repoussés immédiatement, sans espoir de succès.
Impressionné par cette image d’enfer, le Singe, regarda Saburô. Son visage était transfiguré. Les yeux, la bouche, les muscles du visage, tout s’était métamorphosé en un masque de force brute de guerrier. Ce changement surprit le jeune cavalier, mais lui apparut également comme un modèle qu’il devait suivre pour monter au combat et gagner ses galons de bushi.
— Saburô, la victoire est à nous, la victoire est à nous ! Le seigneur Oda avait raison, le seigneur Oda avait raison…
Tokichirô avait crié deux fois chaque phrase sous l’excitation de ce qu’il venait de découvrir. Comme l’avait prédit Nobunaga dans sa harangue à ses officiers avant le combat, leur modeste armée allait surprendre les forces nombreuses du clan Imagawa17 durant leur sommeil et les vaincre par surprise. Cette tactique avait paru un non-sens à tous les officiers du clan Oda, tant l’armée ennemie était puissante, mais son maître avait vu juste.
— Seigneur Kinoshita, laissez-moi me battre à vos côtés. Je serai votre rempart.
Dans le fracas des cris et de la charge des cavaliers, le Singe n’entendit pas la demande de son jeune subalterne. Il dévalait la colline à grande vitesse, le corps secoué par le galop de sa monture, son armure pesant lourdement à chaque soubresaut. Il était déjà arrivé aux premiers avant-postes du camp ennemi quand il distingua, au sol, les premiers corps des gardes Imagawa. Leur combat n’avait probablement pas duré plus de quelques secondes avant qu’ils ne meurent écrasés, sans même comprendre ce qui leur arrivait.