Château de Kiyosu – 30 juin 1561

2177 Mots
Château de Kiyosu – 30 juin 1561La jeune fille ne disait rien, mais son attitude était ouverte et conciliante. Elle essayait de ne pas montrer son amusement devant la gêne et parfois la gaucherie de son interlocuteur. Celui-ci, dans son kimono de cérémonie, semblait aussi mal à l’aise qu’un petit animal auquel on aurait mis des habits et qui chercherait à s’en défaire discrètement. La chaleur moite de l’été japonais le faisait transpirer et les fenêtres grandes ouvertes ne suffisaient pas à rafraîchir l’air de la salle. Les premières pluies de mousson étaient arrivées depuis une dizaine de jours et porter un kimono formel n’était pas la chose la plus agréable. La salle de réception était d’assez grande taille. Située au deuxième niveau du château de Kiyosu, résidence du seigneur Oda, elle était idéale pour cette première entrevue entre les deux jeunes gens. Yasuko regarda de nouveau son interlocuteur. Cela faisait à peu près une heure que l’entretien avait débuté, mais elle ne se lassait pas d’examiner attentivement ce drôle de garçon qu’elle voyait pour la première fois. Son père et ses dames de compagnie lui avaient décrit plusieurs fois un petit homme laid, rustre, sans éducation et ambitieux, mais elle ne se décidait pas à confirmer leur avis. Certes, il n’était pas très beau, et visiblement peu habitué au cérémonial des maisons de buke24, mais il y avait chez lui quelque chose de différent des autres samouraïs que son père lui avait présentés. Au-delà de son aspect un peu maladroit, elle décelait une humanité et même une certaine bonté, qu’il essayait de masquer derrière le personnage de bushi qu’il s’était construit. Elle s’en était rendu compte au début de l’entrevue, quand il avait souri à plusieurs reprises, d’une façon qui lui avait beaucoup plu. Au début, la conversation avait été un peu tendue, mais, avec son intelligence habituelle, la jeune fille avait orienté la discussion vers des sujets anodins qui avaient peu à peu brisé la glace. Mais, même maintenant, celui que l’on disait si bavard et volubile au château semblait avoir perdu de sa faconde. Cependant, son regard, lui, était très expressif. Il semblait fasciné par cette jeune fille de six ans sa cadette à qui il essayait de faire bonne impression, même s’il s’empêtrait parfois dans ses réponses, en cherchant à utiliser un vocabulaire châtié auquel il était peu accoutumé. — Yasuko san, je vous remercie pour la qualité de ce thé que vous avez amené… enfin, je veux dire préparé, naturellement. Il est vrai très bon, non… je veux dire très fin… Tokichirô se mordit les lèvres une nouvelle fois. Il venait encore de s’emmêler dans un compliment qu’il voulait distingué et qui n’était que confus. Décidément, les formules de politesse de cette cour lui paraissaient bien compliquées. Il fallait dire quelque chose sans pour autant l’exprimer ouvertement. L’usage des allusions polies pour adoucir le langage n’était pas très compatible avec son parler direct, et il mesurait son incapacité à le maîtriser depuis une heure. Il se risqua à regarder la jeune femme agenouillée sur le tatami devant lui. À son grand soulagement, il ne nota aucune expression de moquerie sur son visage et cela le rassura une fois de plus. Il avait accepté beaucoup de railleries depuis son enfance, mais il sentait qu’il aurait du mal à en supporter venant d’elle. Elle était si belle et si bienveillante, ne montrant aucune réaction négative malgré tous les impairs qu’il venait d’accumuler. Au contraire, il sentait qu’elle s’en amusait plutôt et que cela la mettait de bonne humeur. — Kinoshita san, ce thé vient du nord de notre domaine et, régulièrement, je vais moi-même assister à sa cueillette pour sélectionner les plus beaux brins. J’ai choisi pour notre rencontre la meilleure qualité possible afin de vous honorer. Le Singe, ravi par cet hommage, ne put s’empêcher de sourire de toutes ses dents. À l’instant même où il le faisait, il se rappela la consigne impérative que son maître de cérémonie lui avait donnée juste avant l’entretien : pas de sourire simiesque ! Instinctivement, il porta la main à sa bouche pour la masquer, mais entendit aussitôt un rire clair et joyeux en face de lui. Oubliant elle aussi tout le protocole des familles de bushis, Yasuko avait éclaté de rire en découvrant la face amusante du Singe, qu’elle voyait pour la première fois. Quelque peu surpris et décontenancé par cette démonstration inattendue, Tokichirô resta un instant sans bouger puis, son naturel reprenant le dessus, se mit également à rire de bon cœur. Le cérémonial de l’entretien se brisa tout à coup, et le soulagement se communiqua aux deux jeunes gens. Comme libérés d’un carcan qui les avait retenus prisonniers, Yasuko et Tokichirô sentirent la tension disparaître. — J’aime beaucoup votre expression quand vous souriez, Kinoshita san. Rougissant du compliment venant d’une si belle jeune fille, le Singe retrouva peu à peu sa volubilité légendaire et choisit lui aussi de révéler un tout petit peu ses sentiments. — Merci Yasuko san, votre spontanéité est très agréable, vous savez mettre les gens à l’aise et je vous en suis profondément reconnaissant. Vous devez me trouver maladroit et emprunté, mais vous n’en faites pas cas et votre gentillesse me fait très plaisir. — Je ne sais pas si je suis si adroite pour mettre les gens à l’aise, mais si la personne que j’ai en face de moi est sincère et franche, je me sens en confiance. C’est votre cas Kinoshita san. Même si vous n’avez pas les grandes manières des nobles militaires, je vois dans votre regard beaucoup de bienveillance et d’humanité et ce sont pour moi des qualités primordiales pour vivre en harmonie avec son entourage. Je pense que vous êtes réellement quelqu’un de bon. Tokichirô reçut ces paroles comme on reçoit un cadeau précieux. Il savait que ces mots n’étaient pas une simple formule de politesse, mais venaient sincèrement du cœur. Pour une trop rare fois, quelqu’un ne voyait pas en lui seulement un petit homme au physique ingrat, mais ce qu’il gardait au plus profond de lui, c’est-à-dire cette envie de plaire et d’aimer ses semblables. Que ce soit en plus cette jeune fille qui le lui dise était encore plus incroyable. En regardant Yasuko, il mesura ce qu’elle lui offrait : un peu d’humanité dans ce monde dur et froid des guerriers. L’émotion le gagna peu à peu et une buée légère envahit ses yeux. — Yasuko, si c’était possible, je mettrais toute mon énergie et toute ma passion à construire ce monde d’harmonie autour de vous. Ce serait pour moi une magnifique mission. Yasuko regarda le jeune homme. Elle ne voyait plus le garçon maladroit de tout à l’heure, mais quelqu’un de bien plus grand et de plus immense qui avait pris sa place. Il transcendait la pièce de sa présence, à la fois chaleureuse et réconfortante, et se révélait à elle, comme probablement il ne l’avait jamais fait devant quelqu’un d’autre. Son émotion, qui était visible, le mettait à nu devant elle, et il ne cherchait pas à la cacher. Elle sourit une fois de plus d’une façon magnifique. Dans son esprit, elle venait d’accepter cette proposition de mariage et son choix lui apparut à la fois simple, entier et définitif. Elle avait devant elle son époux. Il serait celui qui l’accompagnerait et partagerait tous les moments de sa vie, les bons comme les mauvais. Comme il serait doux de vivre auprès d’un homme aussi sincère et affectueux et quelle chance pour une fille de samouraï comme elle de ne pas épouser un de ces guerriers égocentriques, durs et violents ! — Si vous voulez bien m’accepter à vos côtés, Seigneur Kinoshita, je serai la plus heureuse des femmes. En prononçant ces mots, Yasuko s’était inclinée respectueusement devant un Tokichirô stupéfait de cette réponse. Il recula un peu pour reprendre de l’air et, réalisant tout à coup ce qui venait d’arriver, se mit presque à bégayer d’émotion. — Je... Je vous protégerai de tout, de tous. Jamais rien de mal ne vous arrivera, je m’occuperai de vous à chaque instant. Je vous construirai un château pour vous protéger, comme le trésor le plus précieux que je ne posséderai jamais. Sous le coup de l’émotion, le Singe se prosterna en renversant, au passage, sa tasse de thé dont le contenu se répandit sur le tatami neuf sur lequel il était agenouillé. En entendant le bol rouler sur l’armature de bois, Yasuko découvrit l’incident et ne put s’empêcher de rire à nouveau. — Seigneur Kinoshita, il faudra que je calme un peu vos ardeurs et que je veille à votre respect du protocole, ne pensez-vous pas ? Un peu confus, Tokichirô se releva et, devant le sourire de la jeune fille, se mit à rire à son tour. Il adorait déjà ce visage si bienveillant qui ne regardait que lui, Tokichirô, et personne d’autre. Il n’avait pas imaginé qu’un tel bonheur s’emparerait de lui aujourd’hui et son monde en fut complètement illuminé. Puis, tout à coup, comme une pluie qui vient cacher le soleil, une pensée vint interrompre ce moment si intense. — Yasuko san, excusez-moi, mais je viens de me rappeler que l’on parle de votre possible mariage avec le seigneur Maeda Toshie. Est-ce vrai ? Allez-vous le choisir à ma place ? Yasuko ne se départit pas de son sourire. Elle continua à regarder Tokichirô avec bonté et, tout en rectifiant les plis de son kimono vert, elle lui répondit d’une voix douce et rassurante. — C’est exact, il y a bien un projet de mon père en ce sens, mais malgré les qualités de Toshie san, j’ai mon mot à dire et je sais que mes parents respecteront mon choix. J’irai parler moi-même au seigneur Maeda. Je le connais depuis longtemps et je sais qu’il acceptera mon choix sans ressentiment. Il fait partie des hommes d’honneur et d’humanité. Le Singe ne répondit pas. Il oscillait entre la crainte de la concurrence d’un si haut lignage par rapport à ses origines modestes et, au contraire, la fierté d’être choisi malgré son absence de noblesse héréditaire. Mais il avait un peu de mal à comprendre cette jeune femme, si différente des autres filles de la noblesse militaire. Elle semblait, comme lui, réticente à ce monde organisé, structuré et rigide des samouraïs. Était-ce cela qu’elle avait perçu également chez lui ? — Vous êtes muet ? C’est dommage, j’espérais sincèrement que cette nouvelle vous ferait plaisir. Ce serait embêtant de choisir un mari qui ne parle pas, ne pensez-vous pas ? Tokichirô sortit de son trouble, piqué par la boutade qui lui était destinée. Lui qui était connu pour son bavardage incessant, se montrait peu prolixe devant cette frêle jeune fille. Il sentit toute l’ironie de la remarque et, la regardant, apprécia la finesse de son esprit. Il avait peut-être trouvé en elle une femme qui lui tiendrait tête ! — Je pense que vous regretterez bientôt de m’avoir vu presque muet. Je suis plus connu pour étourdir mes interlocuteurs de paroles que comme quelqu’un de silencieux ! Mais rassurez-vous, je serai toujours là pour répondre à vos questions. La jeune femme esquissa un léger sourire. Son regard ne laissait aucun doute sur sa force de caractère et sur la fermeté de la décision qu’elle venait de prendre. Elle était heureuse de son choix. Elle voyait en cet homme, apparemment si insignifiant, des possibilités incroyables d’apprentissage et de réussite. Pour l’aider à gravir les échelons de la hiérarchie des maisons de guerriers, elle lui apporterait toutes les relations qu’elle possédait déjà au sein du clan Oda, soit par sa famille, soit par les liens étroits qu’elle avait tissés avec de nombreux nobles. À eux deux, ils seraient forts et elle pourrait se sentir en sécurité auprès de lui. — Alors, si vous êtes ainsi, cela me va bien ! Maintenant, il nous faut rompre cette conversation, je dois rendre compte de notre entrevue à mon père et lui communiquer mon choix. Je ne doute pas qu’il acceptera ma demande. J’ai été ravie de vous rencontrer. Redressant d’une main douce les plis de son kimono, elle se leva lentement et avec souplesse. Elle n’était pas très grande, mais sa silhouette fine soulignait chacun de ses gestes et la rendait très attirante. Ses longs cheveux noirs tombaient parfaitement en sages mèches sur ses épaules. Tokichirô la contempla silencieusement et lui adressa un dernier sourire. Elle se dirigea vers la porte, mais, se ravisant, se retourna et le regarda avec bonté. — Mon nom officiel est Sugihara Yasuko, mais depuis bien longtemps mes parents et mes proches m’appellent Néné. Puis-je vous demander de faire de même ? Le Singe acquiesça lentement de la tête, subjugué par la demande de la jeune femme. Satisfaite, celle-ci s’inclina une dernière fois et, dans le bruissement discret de son kimono de soie, s’approcha de la porte. Celle-ci s’ouvrit sans un bruit, tirée par une servante agenouillée dans le couloir. En un instant, la porte se referma et Tokichirô se retrouva seul. Un silence irréel semblait avoir envahi la pièce, et seul le bruit de la nature à l’extérieur troublait légèrement les pensées du jeune homme. Il ne savait que penser ni que dire, troublé intérieurement par un sentiment qu’il ne connaissait pas, une sorte d’engourdissement agréable qui le maintenait ainsi sans bouger en pleine rêverie. Était-ce cela que tomber amoureux, cette chose dont il avait si souvent entendu parler, mais qu’il pensait hors d’atteinte ? Lentement, il se redressa et s’approcha de la fenêtre pour essayer de trouver un faible courant d’air dans la chaleur lourde de l’été. Alors qu’il s’approchait de la balustrade, il sentit comme un regard fixé sur lui. Là, à quelques mètres, perché sur la branche d’un pin, un oiseau le regardait. Tokichirô ne fut pas long à le reconnaître. — Tiens, te revoilà, monsieur l’oiseau. Décidément, on peut dire que tu arrives toujours au bon moment ! Agréablement surpris, le Singe décida d’offrir son plus beau sourire à son compagnon, et lui montra toutes ses dents. Intrigué, puis effrayé, l’oiseau s’envola d’un coup d’aile dans le ciel bleu, en direction du Soleil. L’ascension du Singe (1566-1570)
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