Château de Sunomata – 4 avril 1566

2807 Mots
Château de Sunomata – 4 avril 1566— Poussez, poussez enfin ! L’ordre avait beau résonner de façon impérative, les ouvriers éprouvaient toujours autant de mal à ajuster la paroi. Le poids étonnamment élevé de ce pan de mur pesait sur les hommes et on voyait la sueur ruisseler sur leurs muscles malgré l’obscurité. Le visage crispé par la douleur, chaque ouvrier tentait par un mouvement différent d’infléchir l’angle de l’immense pièce de bois, mais, comme si un dieu leur opposait une farouche résistance, leurs efforts restaient vains. — Mais qui m’a fichu des abrutis pareils ? Vous allez vous y mettre, oui ! Le contremaître, irrité par cet arrêt du chantier depuis dix minutes, se décida, lui aussi, à pousser, comme si son intervention allait d’un coup résoudre le problème. Ses sandales de paille s’enfoncèrent dans la terre sous l’effort, et il sentit qu’il perdait un peu prise. Poussant un des manœuvres afin d’avoir un meilleur appui, il jura de rage en constatant que son intervention n’avait pas fait bouger le mur d’un pouce. Furieux de perdre la face devant ses hommes, il s’en prit immédiatement à l’ouvrier à sa gauche, qui n’avait pourtant pas plus démérité que les autres. — C’est toi, idiot, qui ne pousse pas du bon côté ! Tu nous fais perdre notre temps à tenter des mouvements dans tous les sens, comme si cela allait nous aider. Essaie de t’intéresser à ton travail, triple abruti ! Le contremaître pouvait à peine distinguer le visage de son interlocuteur dans la pénombre de la nuit, mais il ne lui importait guère de savoir qui essuyait ses reproches, l’essentiel était qu’il rehausse son prestige de chef. Rassuré, il quitta le groupe d’hommes et prit du recul pour tenter de comprendre d’où venait la difficulté. Mais, dans l’obscurité, il ne pouvait pas voir plus loin que deux ou trois mètres et, visiblement, le problème se situait plutôt dans la partie sombre du chantier « Quelle idée d’aller construire un château en pleine nuit. C’est vraiment se moquer du monde ! » Il s’était fait la réflexion dans sa tête, afin de ne pas être entendu par ses hommes. Ce n’était jamais une bonne idée révéler tout haut ce que tout le monde pensait tout bas, quand des soldats étaient à proximité. Cette idée ridicule de monter une forteresse en plein territoire ennemi, en se cachant dans la nuit, était non seulement une folie, mais en plus incroyablement difficile. Ses quinze hommes peinaient depuis une heure en portant puis en hissant, à un mètre de hauteur, cette immense partie de mur en bois. Il connaissait ses ouvriers, durs au travail et soucieux de ne pas perdre sa confiance. S’ils n’y arrivaient pas, personne ne pouvait le faire. Mais paraître incapable devant les officiers et leurs samouraïs était à la fois honteux et, surtout, dangereux. On ne savait jamais comment ces guerriers pourraient réagir en cas de difficulté. — Un problème ? Le contremaître se retourna. Le jeune officier qui surveillait les travaux depuis deux jours et trois nuits s’approcha de lui. Il était jeune, mais son visage exprimait déjà toute la dureté des bushis, comme les soldats plus âgés qui se tenaient derrière lui. Son armure sombre se fondait dans la pénombre et seuls son visage et ses mains ressortaient dans la faible lumière, soulignant encore plus précisément l’intensité de son expression. Le chef des ouvriers s’inclina respectueusement. — Tout va bien, Seigneur. Il s’agit de la dernière pièce de la yagura25. Elle doit s’ajuster aux trois autres, et c’est un peu plus délicat. Mais nous avons déjà monté trois autres tours auparavant et nous allons y arriver. Ne vous inquiétez pas, tout sera fini à temps ! Je vous le promets. — Bien, je l’espère, car le jour ne va pas tarder à se lever et il faut absolument qu’elle soit terminée. Elle fermera la deuxième enceinte qui encaissera le choc de l’ennemi en cas d’attaque. Hâtez-vous ! — Oui Seigneur… Saburô regarda le contremaître se précipiter à nouveau pour unir ses efforts à ceux de ses hommes. Bientôt, il n’entendit plus que le rythme uni des ouvriers qui cadençaient leurs gestes en un effort commun. Le jeune homme repartit alors au poste que son commandant lui avait assigné. Sa mission était de vérifier que la seconde enceinte serait bien terminée avant le lever du jour, et on pouvait déjà apercevoir, à l’est, les premières lueurs bleu foncé qui se détachaient dans l’obscurité. Saburô savait que le travail serait fini à temps, comme l’avait prédit son chef. Il souriait intérieurement de voir que le seigneur Kinoshita était en train de gagner son pari, malgré toutes les railleries que son projet avait suscitées. Le jeune homme avait été meurtri de voir les généraux du clan Oda se moquer de lui quand il avait présenté ce projet au seigneur Oda. « Quoi, le Singe, tu veux bâtir un château en trois jours ? Pourquoi pas en un clin d’œil pendant que tu y es ! » Des rires nombreux avaient suivi la moquerie irrévérencieuse du seigneur Oda. Comme il était facile pour ces généraux de rire servilement à l’humour de leur chef pour s’attirer ses bonnes grâces, mais comme il était difficile de proposer une solution au problème que posait le clan des Saito, qui résistait depuis des années à Nobunaga. Saburô sentit, une nouvelle fois, une onde de colère le traverser, alors qu’il repensait à cet incident. Il avait vu son commandant, comme à son habitude, ne pas réagir à la moquerie, mais répondre en souriant à son seigneur. « Oui Seigneur, seulement trois jours et vous disposerez d’une place forte en plein territoire ennemi qui tiendra toute la partie ouest de la province de Mino26. Quand ils verront vos troupes si proches, les vassaux de Saito Yoshitatsu27 seront moins tentés de défendre ce parricide, et nous aurons déjà avancé vers la victoire. Ne vous ai-je pas prouvé mes compétences en bâtissant entièrement ce château de Komaki pour vous ? » Le seigneur Oda avait alors donné son accord, persuadé que le Singe allait échouer et perdre un peu de sa superbe. Une petite défaite personnelle calmait toujours les esprits ambitieux et ce n’était pas pour déplaire à tout l’état-major de voir le Singe se casser les dents. Saburô sortit de sa rêverie et se tourna une nouvelle fois vers l’est. Cette fois, les premières lueurs de l’aube commençaient à éclairer l’horizon, repoussant peu à peu les ténèbres. On pouvait à présent distinguer la silhouette du tenshu qui se détachait dans le ciel. C’était plus une grande tour de garde qu’un donjon à proprement parler, mais sa hauteur lui permettait de voir et d’être vu de loin et sa construction complète en une nuit était un exploit extraordinaire. Cette idée de construire les murs à l’avance et de les installer au dernier moment comme un immense puzzle avait réduit les délais de façon inimaginable. Et ce miracle s’était reproduit de la même façon pour bâtir la première puis la seconde enceinte les deux nuits suivantes. — Alors on rêve, on dort ou on observe ? Avant même de se retourner, Saburô avait reconnu la voix de son commandant. Tokichirô se tenait derrière lui, seul, sans ses gardes du corps, les mains sur les hanches, le regardant avec amusement. — Seigneur, je ne rêvais pas, je suivais la progression des ouvriers qui achèvent la dernière tour de guet qui fermera notre enceinte extérieure. Ce n’est plus qu’une question de minutes. Vous avez réussi votre pari incroyable, Seigneur, contre toute attente. — Aurais-tu douté de moi, Saburô ? Le Singe s’était rapproché sans bruit et se tenait à présent à côté du jeune homme. Celui-ci, malgré les six années à son service, se sentait toujours un peu intrigué par la présence de son commandant. Il éprouvait à la fois une réelle reconnaissance pour sa confiance, une admiration sincère pour son habileté, mais aussi, souvent, de l’embarras devant ses réactions étranges pour un officier supérieur. Son côté à la fois sans gêne et hâbleur heurtait toujours un peu les principes rigides de l’éducation du jeune samouraï. Mais, malgré cela, il était content d’être à ses côtés et, visiblement, le Singe le lui rendait bien. Une certaine proximité s’était peu à peu établie entre eux. — Comment pourrais-je douter de vous, Seigneur ? J’ai vécu tellement de choses incroyables avec vous depuis notre premier combat à Okehazama que plus rien ne peut me surprendre venant de vous. Tokichirô sourit de bonne grâce à ce compliment. Ses yeux exprimaient une vraie joie et c’était dans ces instants qu’il rayonnait vraiment. On oubliait, à ce moment, son aspect chétif, son visage ingrat, sa dégaine un peu balourde. On ne voyait plus que ce sourire qui vous réchauffait le cœur et qui donnait envie de partager avec lui ces instants de plaisir. Il avait un réel don pour créer instantanément un élan de sympathie. — Garde-toi d’être blasé. Tu es jeune, beau, officier. Profite de la vie, elle est courte et parfois cruelle. Je veux que tu t’étonnes, que tu sois enthousiasmé, que tu sois heureux à crier ! Les deux hommes rirent de bon cœur. Dans les premières teintes orangées qui commençaient à apparaître timidement à l’horizon, les objets commençaient à perdre leurs ombres menaçantes pour révéler leurs formes et un peu de leurs couleurs. On apercevait à présent les prémices de la rivière en contrebas qui coulait sans bruit au pied de la citadelle. — Bien, où en sommes-nous ? Pourquoi cette tourelle pose-t-elle problème ? Tokichirô s’approcha du groupe d’ouvriers qui luttait sans succès pour caler la dernière pièce de l’immense jeu de construction qu’il avait conçu et qui s’était si bien assemblé jusqu’ici. Il ne comprenait pas pourquoi ces hommes devaient fournir autant d’efforts. Chaque élément du château avait été pensé et fabriqué à l’avance, permettant de monter l’ensemble de la citadelle en trois jours. Tout devait s’emboîter parfaitement. — Poussez-vous, laissez-moi regarder ! Sans ménagement, il poussa les ouvriers qui luttèrent pour ne pas laisser tomber l’immense pièce de bois. Si elle s’effondrait sur le commandant, ils seraient tous morts dans les secondes qui suivraient. — Ah ! Seigneur, vous êtes là. Nous avons besoin de votre aide ! Tokichirô reconnut le visage du contremaître qui était responsable de la construction du château de Komaki deux ans auparavant28. Il se sentit rassuré. Cet homme connaissait son métier et la tourelle serait bientôt terminée, mais cela n’expliquait quand même pas ce qui se passait. Il fallait, comme d’habitude, qu’il vérifie tout lui-même. Prenant son élan, il s’agrippa à la pièce récalcitrante et, à la force des bras, se hissa à son sommet. Aussitôt, les cris étouffés des hommes soumis à un nouveau poids se firent entendre. Le Singe se retourna et se moqua d’eux en riant. — Allons, vous n’allez pas protester à cause de moi ! Je suis plus léger qu’un oiseau, vous n’avez rien senti… Le jeune Saburô regardait la scène avec amusement. De fait, l’oiseau en question était en armure et avait sauté avec une souplesse incroyable, pesant de tout son poids sur les épaules des manœuvres. Ce commandant avait quand même un sacré culot et un humour assez inattendu. Il vit le Singe s’agiter, passer la main sur la pièce de bois et se retourner d’un seul coup, en haussant les bras au-dessus de lui de contentement. — Vous tenez la pièce à l’envers, elle s’emboîte dans l’autre sens. Vous vous épuisez sans limites pour rien du tout, ballots que vous êtes ! Allez, on change de position ! Avec la même souplesse que celle dont il avait fait preuve à l’aller, il sauta à terre et se redressa aussitôt à quelques pas des ouvriers. Le contremaître, un peu mal à l’aise après la bévue qu’il venait de commettre, s’inclina profondément vers son commandant et, sans rien ajouter, se précipita pour aider ses hommes à renverser le grand panneau de bois. La manœuvre ne prit que quelques minutes et, les muscles tendus dans un ultime effort, les manœuvres installèrent enfin la pièce, qui s’emboîta parfaitement dans les encoches prévues à cet effet. La citadelle était terminée. — Bravo, finalement, vous avez bien travaillé, je suis fier de vous. Allez vous reposer… Comme à son habitude, Tokichirô, qui aurait pu punir les ouvriers pour leur erreur, avait au contraire choisi de les féliciter pour leur travail, passant sous silence toute critique. Le sourire qui apparut sur les visages de tous ces hommes sales et fatigués montrait leur reconnaissance envers un chef qui ne les menaçait pas. Le Singe aurait pu leur demander de bâtir une autre yagura immédiatement, ils l’auraient fait pour lui. Cet homme savait décidément gagner les cœurs. Pendant que les ouvriers s’éloignaient vers leur lieu de repos, le soleil apparut enfin à l’horizon. L’immense plaine sortit alors totalement de l’obscurité et on comprenait mieux maintenant pourquoi le Singe avait choisi cet emplacement. La colline sur laquelle ils étaient permettait d’embrasser la vue à plusieurs kilomètres aux alentours, et de surveiller ainsi les allées et venues des hommes et des bêtes au loin. Derrière eux, se tenait, droite, la citadelle enfin terminée. On ne pouvait pas vraiment parler de château, sans sa base d’immenses pierres caractéristiques, mais la tour et les murs d’enceinte en bois suffiraient à repousser sans problèmes un envahisseur. Difficile de croire que, trois jours plus tôt, il n’y avait que quelques arbres à cet emplacement. — Voilà ! j’ai prouvé au seigneur Oda que je sais réaliser des prodiges et que je tiens toujours mes promesses. Il va avoir totalement confiance en moi à présent. J’ai bien fait de lui demander de patienter avant d’attaquer cette province de Mino. — Bravo, Seigneur ! Nul doute que vous venez de signer une action d’éclat, non seulement auprès du seigneur Oda, mais aussi auprès des grands généraux… et également de vos ennemis qui vont croire à une apparition maléfique en voyant ce château sorti de nulle part ! — Tu as raison, Saburô. Cette fois, les généraux du clan Oda vont me respecter et arrêter de me traiter comme un parvenu. Je réussis là où ils ont échoué. J’ai l’oreille du seigneur Oda, là où ils ne sont plus écoutés. Les temps changent et ils vont apprendre à compter avec moi. Je suis Kinoshita Tokichirô, et ce nom va être connu. Le singe avait énoncé cette phrase simplement, sans fanfaronnade. Il pensait sincèrement ce qu’il disait, avec l’assurance d’un homme qui voit son destin prendre forme petit à petit, sans surprise. Cette force de caractère tranquille et rassurante impressionna Saburô. Il était heureux de servir un tel chef, malgré les critiques concernant sa trop rapide ascension auprès du seigneur Oda. Soudain, dans les lueurs du jour, un éclat furtif attira le regard du jeune homme. Là-bas, au loin, le reflet de la lance d’un samouraï avait trahi sa présence. Le guerrier à cheval était accompagné d’un autre cavalier qui se tenait un peu en arrière. Vu la distance, Saburô ne put distinguer le mon sur le sashimono de l’intrus, mais sa position en territoire ennemi ne laissait aucun doute sur son appartenance au clan Saito. — Seigneur, regardez ! Deux ennemis à deux ris29 au nord. Suivant la direction qu’indiquait le bras du jeune homme, Tokichirô aperçut immédiatement les deux cavaliers qui étaient en mission de reconnaissance. Le guerrier de tête mit sa main sous la visière de son casque pour protéger ses yeux de la lumière rasante du soleil puis, satisfait, tira sur les rênes de son cheval et, faisant demi-tour, repartit au galop vers sa base, suivi de son assistant. — Seigneur, il faut les rattraper, ils vont donner l’alerte ! Le Singe éclata de rire aux paroles du jeune homme. Il regarda Saburô avec amusement, comme un adulte contemple les jeux attendrissants d’un enfant. Celui-ci sentit bien que c’était une moquerie, mais ne comprenait pas ce qu’il avait pu dire de si drôle. — Et bien sûr qu’ils vont donner l’alarme ! C’est même exactement pour cela que j’ai construit ce château ! Je veux qu’ils aillent dire à leur maître qu’il est en mauvaise posture, car nous occupons à présent l’ouest de sa province. Déjà, il y a deux ans, le château de notre seigneur a été bâti à l’est de son territoire. Maintenant, il est pris entre deux feux. C’est pour mettre en place cette stratégie que j’ai dû supplier le seigneur Oda d’attendre que la province tombe comme un fruit mûr plutôt que d’attaquer tout de suite de front, comme à son habitude. — Comment peut-elle tomber si nous restons dans nos châteaux, Seigneur ? — Parce que précisément nous y sommes ! Notre présence inquiète les vassaux ennemis proches qui, se sentant menacés, vont peu à peu perdre confiance en leur maître et nous rejoindre. De plus, je les rencontre en secret et je leur fais des promesses s’ils acceptent de rejoindre le clan Oda. Dans quelques mois, le parricide Saito n’aura plus d’appui. Il suffira alors, sans grand risque, d’aller le chercher dans son château. C’est tout. Saburô découvrait, auprès de son commandant, les premiers rudiments de la stratégie militaire, que personne ne lui avait dévoilée jusqu’ici. Depuis son enfance, son éducation de samouraï lui avait appris le courage, l’attaque, les actions héroïques, mais jamais une telle façon de gagner un combat sans prendre trop de risques. Cela lui semblait manquer de panache et de gloire et, en même temps, très astucieux. C’était quelque chose qu’il devait méditer… Tokichirô perçut le trouble du jeune homme, mais se garda bien d’ajouter autre chose, le laissant faire lui-même le chemin intérieur qui le mènerait du statut de simple guerrier à celui de futur stratège. Le temps devait encore faire son chemin. Au loin, les deux ennemis avaient disparu et les premières brumes du matin commençaient déjà à s’élever du sol sous l’effet des rayons du soleil. La journée serait belle et agréable, sans nuages. Ils pourraient prendre un peu de repos à l’ombre des sakuras30 de la cour de la forteresse. Demain, il faudrait renforcer les défenses, si jamais les Saito décidaient de venir tester son nouveau château, mais il en doutait. Avec cet exploit, il avait déjà gagné une partie de la bataille qui s’annonçait pour bientôt.
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