Les jours qui suivirent leur dîner sur la Corniche furent marqués par une étrange transformation dans leur relation. Rahim semblait chercher toutes les excuses possibles pour croiser Ndella, que ce soit au bureau ou en dehors. De son côté, Ndella oscillait entre prudence et curiosité, troublée par la tournure des événements.
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Un après-midi, alors qu’elle finalisait un rapport dans l’open space de l’entreprise, Rahim passa devant son bureau. Il s’arrêta, feignant de consulter un document, avant de jeter un regard en coin.
« Toujours concentrée, » dit-il en s’appuyant légèrement sur la cloison.
Ndella releva les yeux, surprise de le voir là. « C’est ce qu’on attend de moi, non ? »
Il esquissa un sourire, mais ne répondit pas immédiatement. À la place, il posa une question qui la prit au dépourvu :
« Que dirais-tu d’un café ? Juste toi et moi, pour discuter. Pas de travail. »
Elle fronça les sourcils. « Et pourquoi moi ? Tu as sûrement d’autres personnes plus intéressantes avec qui passer du temps. »
Rahim croisa les bras, son regard se faisant plus intense. « Peut-être que je trouve justement que tu es la plus intéressante de toutes. »
Un silence s’installa. Ndella hésitait. Elle savait que s’aventurer dans cette direction avec Rahim pouvait compliquer davantage les choses. Mais sa curiosité l’emporta.
« Très bien, » répondit-elle simplement. « Mais pas aujourd’hui. Je termine ce dossier. »
Rahim hocha la tête, visiblement satisfait de sa réponse, et s’éloigna sans insister.
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Le lendemain, Rahim fit un détour par la petite buvette où ils avaient mangé sur la Corniche. Il avait commandé deux glaces, la même saveur qu’ils avaient choisie quelques jours plus tôt, et se présenta devant le bureau de Ndella avec un sourire espiègle.
« Pause obligatoire, » déclara-t-il en lui tendant la glace à la mangue.
Elle leva les yeux vers lui, à la fois amusée et agacée. « Tu es persistant, n’est-ce pas ? »
« Et toi, tu es trop sérieuse, » répliqua-t-il en prenant une chaise et s’asseyant à côté d’elle.
Ils partagèrent ce moment en silence, dégustant leur glace tandis que l’agitation du bureau continuait autour d’eux. Rahim, pour une fois, semblait simplement profiter de l’instant, sans arrière-pensée apparente.
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Quelques jours plus tard, Rahim arriva avec une nouvelle proposition. Cette fois, il voulait organiser un week-end à Gorée, célèbre île historique au large de Dakar.
« Ça ferait une bonne coupure, » argumenta-t-il, s’adressant à toute l’équipe de direction, y compris Djibril. « Une façon de renforcer les liens entre nous et de réfléchir à de nouvelles idées dans un cadre détendu. »
Djibril, sceptique au début, finit par accepter, voyant cela comme une opportunité de consolider les affaires. Pour Ndella, cette invitation n’était qu’une excuse supplémentaire pour Rahim de se rapprocher.
Le week-end arriva rapidement. L’île de Gorée, avec ses rues pavées, ses maisons colorées et son histoire poignante, offrait une atmosphère unique. Dès leur arrivée, Rahim montra un côté de lui que peu avaient vu : il était curieux, presque humble, face à l’histoire de l’île.
Lors de la visite de la Maison des Esclaves, Ndella le vit pour la première fois réellement ému. Il se tenait près de la célèbre « Porte du Non-Retour », regardant l’océan avec une intensité inhabituelle.
« Tu te rends compte, » murmura-t-il lorsqu’elle s’approcha, « que des millions de vies ont commencé ou fini ici, à cause de la cupidité des hommes ? »
Elle hocha la tête, touchée par sa réflexion. « C’est un rappel que nous avons une responsabilité, surtout quand nous avons le pouvoir. »
Rahim la regarda, son expression indéchiffrable. « Tu es une femme remarquable, Ndella. »
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Le soir, après un dîner en groupe, Rahim proposa une promenade. Ndella accepta, bien que réticente à l’idée de passer trop de temps seule avec lui.
Ils marchèrent sur la plage, leurs pieds s’enfonçant dans le sable frais. L’atmosphère était paisible, et les vagues brisées par le vent ajoutaient une touche de sérénité.
« Pourquoi es-tu si méfiante envers moi, Ndella ? » demanda-t-il soudainement, rompant le silence.
Elle s’arrêta, surprise par sa question. « Je ne suis pas méfiante. Je suis prudente. Il y a une différence. »
Rahim sourit légèrement, mais son regard trahissait une certaine frustration. « Et pourquoi cette prudence avec moi, précisément ? »
Elle le fixa, cherchant ses mots. « Parce que tu es Rahim Aidara. L’homme qui obtient toujours ce qu’il veut. Et je refuse d’être juste une autre victoire sur ta liste. »
Ses mots frappèrent Rahim, mais au lieu de s’énerver, il éclata de rire, un rire sincère qui désarma Ndella.
« Tu sais quoi ? Tu as raison, » dit-il finalement. « J’ai toujours obtenu ce que je voulais. Mais avec toi, c’est différent. Je ne sais même pas ce que je veux vraiment. »
Elle le regarda, troublée par son honnêteté. « Peut-être que tu devrais commencer par le découvrir. »
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Ce soir-là, dans la pénombre de l’île de Gorée, quelque chose changea entre eux. Ce n’était pas une déclaration d’amour, ni même une promesse. Juste une compréhension mutuelle, un moment où les masques tombèrent, révélant deux âmes cherchant à se connecter malgré leurs différences.
De retour à Dakar, Rahim et Ndella continuaient leur danse subtile. Pour chaque pas qu’ils faisaient l’un vers l’autre, une barrière semblait se dresser. Pourtant, les moments partagés à Gorée avaient laissé une empreinte indélébile dans leurs cœurs.
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Rahim, pour la première fois de sa vie, semblait désarmé. Il avait l’habitude de contrôler les situations, mais avec Ndella, il était constamment en terrain inconnu. Elle, de son côté, se battait contre des sentiments qu’elle ne voulait pas reconnaître.
Ce jeu, entre attraction et résistance, devenait de plus en plus intense. Et tandis que leurs mondes continuaient de s’entrelacer, ni l’un ni l’autre ne réalisait à quel point cette connexion pouvait tout changer.
Le destin, cependant, avait ses propres plans.