5

1899 Mots
La cérise sur le gâteau c’était que tous les artisans du coin devaient être en train de vivre la même situation que lui. Il y avait donc peu de chances pour qu’ils acceptent de n’être payés que pour moitié maintenant et d’attendre quelques mois pour toucher le reste, comme elle l’avait prévu. — Et puis m***e, gazouilla-t-elle entre ses dents. Quelque peu agacée, elle s’enfonça dans l’un des gros coussins du canapé. — Et en ne prenant pas en compte le fait que je n’y connais rien en restauration de vieilles bâtisses, ajouta Aristote. C’est un travail de spécialiste, d’après ce que tu me dis. — Je t’ai informé de très peu de chose, fit-elle dans un murmure. Et c’est relativement simple. Avant tout, il faut que je fasse réparer le porche du saloon. Il me semble dangereux, et c’est mon bâtiment préféré. Ce sera une véritable attraction, tu comprends. Il n’y avait pas beaucoup de saloons dans la région, à l’époque, parce que les trois quarts des colons étaient des Mormons. J’ai lu des choses époustouflantes sur l’histoire de cette petite ville. Tu ne peux pas t’im… — Juste à côté, tu détiens un saloon, je te rappelle, la coupa-t-il en lui indiquant la direction du Crooked R où la vieille May régnait en toute puissante. — Il n’y a aucun rapport, fit-elle en guise de réponse après avoir haussé les épaules. — Entends ce que je vais te dire, tu viens d’arriver et tu as à peine commencé à t’occuper de cette ville. Encore une fois, c’est la saison haute pour tous les artisans qui travaillent dans le bâtiment. Alors il va falloir que tu patientes, ma belle. Ne compte pas faire avancer les choses cette année. Si je peux te donner un conseil, tu ferais mieux de t’asseoir derrière ton bureau et de t’organiser pour lancer les travaux l’été prochain. Johansson réprima difficilement une grimace. Certainement pas. Ce que Aristote lui suggérait était tout bonnement inenvisageable. L’hiver venu, elle serait à court de travail. Elle voulait bien créer un site internet, seulement cela ne l’occuperait pas plus d’un mois. De plus, elle ne pourrait pas le mettre sur la Toile : Providence était en trop mauvais état — et, par bien des aspects, plutôt dangereuse — pour qu’elle se risque à y attirer les premiers curieux. Il y avait bien la conception des panneaux qu’elle comptait accrocher devant chaque bâtisse. Oui… Plutôt sympa, comme idée. Seulement qu’en faire ? Les entreposer quelque part en attendant que le saloon soit restauré ? Ce n’était pas pour demain, apparemment. En résumé, d’après ce que lui disait Aristote, d’ici cinq ans, elle tiendrait peut-être une place d’honneur à la cérémonie d’inauguration. A condition que la petite ville n’ait pas été fermée définitivement au public par une décision du juge. Dans ce cas il n’en est pas question. Elle avait pour obligation de remettre cette ville sur pied, et tout de suite, avant que Irminda, Melissa, Michael et compagnie comprennent que leur ruse n’avait servi à rien et la foutant au dehors. Ou, dans l’hypothèse où la procédure judiciaire serait abandonnée, avant qu’ils décident de s’offrir les services d’un vrai professionnel, ce qui serait encore pire. — Il n’est pas question que je reste passive les bras croisés, Aristote. Il faut que j’avance. Tu ne connais pas un artisan susceptible de me donner un coup de main, ne serait-ce que quelques heures par semaine ? — J’ai du mal à cerner ce que tu veux, au juste. Accrocher des pancartes au-dessus de ces vieilles baraques et faire payer la visite aux pigeons qui voudront bien faire le déplacement jusque là-bas ? — Non ! Non, pas du tout ! Pour commencer, la visite sera gratuite. Il n’y aura qu’un tronc pour les dons éventuels. Quant à ce que je veux… « Je dois marquer ma présence dans la pièce. Progresser dans la vie. Me prouver que je ne suis pas complètement nulle », songea-t-elle. — C’est un endroit fabuleux et personne n’en connaît l’existence, reprit-elle. Je voudrais partager cela avec la communauté. Ça au moins, c’était vrai. Et ça l’avait été encore davantage la veille. — C’est une partie importante de l’histoire de Hendsum et de ses environs, conclut-elle. Son regard pesa un moment sur Aristote, dans l’espoir de lire une nuance d’intérêt sur son visage. Elle fut bien déçue, car tout ce qu’elle vit fut de la frustration. Pour ne pas dire de la colère… Non. Cela ne pouvait être que de la frustration. Il n’avait pas réussi à la dissuader de se lancer dans cette aventure, et ça l’agaçait, voilà tout. Cela n’exclut pas le fait que que Aristote était un peu… intimidant. Et elle ne voyait toujours pas ce que Natacha lui trouvait de charmant ou de charmeur. Qu’est-ce qui pouvait bien attirer un homme décontracté comme Andersen, chez un type aussi ombrageux que Aristote Dicaprio ? Mystère. Tout compte fait, il se pouvait fort bien que leur différence les ait rapprochés. D’autant que Aristote n’avait pas été aussi bougon, le soir de l’anniversaire de Natacha. Johansson l’avait même trouvé plutôt craquant. Et il l’était, il fallait bien le dire. Même s’il la rendait terriblement nerveuse. Comme tous les beaux mecs, en fait… — Je pourrais peut-être passer moi-même, de temps en temps, en fin de journée, déclara-t-il soudain sans grand enthousiasme toutefois. — C’est vrai ? s’écria-t-elle. Le voyant hocher la tête, elle se jeta à son cou et l’étreignit de toutes ses forces. Son élan le prit tellement de court qu’il en oublia de lui rendre son étreinte. — Merci, Aristote ! Merci, merci, merci. Tu veux que l’on aille voir de quoi il retourne ? — Quand ? Maintenant ? — Dans l’instant, oui ! La nuit ne tombera que dans deux heures, et j’aimerais vraiment que tu voies ce qui t’attend. Elle le regarda faire une rotation de la tête vers sa droite, en direction du Crooked R où l’attendaient sûrement quelques bières bien fraîches. — Je te paierai un verre au retour, susurra-t-elle, de sa voix la plus sexy. — Ou pas, répondit-il simplement. Et tu as raison. Allons-y tout de suite, ce sera fait. « Et j’en serai débarrassé », aurait-il pu ajouter, songea tristement Johansson. Mais tant pis ! Bien que ce début de victoire ait un petit goût amer, elle se força à garder le sourire. — Génial ! Je prends mes clés de voiture, et on est partis ! * * * Lorsqu’il eut fini d’insister pour prendre son propre pick-up, Aristote suivit Johansson jusqu’à Providence. En fait pour être plus clair, il lui fit croire qu’il la suivait, car il savait très bien où se trouvait la petite ville fantôme. Son père l’y avait souvent emmené, quand il était enfant. Ils avaient passé des journées entières dans les parages, et il leur était même arrivé de planter une tente au bord de la petite crique qui se glissait sous les rochers, à l’embouchure du canyon. Dans le temps, Providence lui paraissait franchement désolée, pour ne pas dire sinistre. Une ville abandonnée par ses habitants… De quoi donner la chair de poule au gamin qu’il était ! Toutefois, cette désolation lui avait conféré une sorte de noblesse. C’était un endroit sacré et, par bonheur, oublié de tous. En aucun cas fait pour attirer davantage de touristes. Il y en avait suffisamment comme ça, dans la région. Malgré cela, au moment où Aristote aperçut les toits gris et les murs croulants de Providence, ce soir-là, il ne ressentit rien d’autre qu’une certaine irritation. Cette ville ne lui apportait décidément que des désagréments. Il vit Johansson jeter un coup d’œil dans son rétroviseur avant d’aborder le dernier virage. Ce n’était pas la première fois, depuis leur départ de Hendsum. Sans doute craignait-elle qu’il saute sur la première occasion pour lui fausser compagnie. Il devait bien se résoudre à reconnaitre qu’il avait été plus que désagréable, avec elle. Il en avait conscience et il n’en était pas fier. Johansson était l’amie de Natacha, après tout. Une fille plutôt gentille, qui souriait trop, portait des T-shirts un peu niais, et n’avait rien en commun avec la rebelle aux coiffures improbables qui l’hébergeait. Un juron lui échappa. Par quel concours de circonstances se retrouvait-il soudain avec une voisine de palier qui lui demandait de l’aider à saccager le lieu de prédilection de son enfance ? Sans arrêter de bougonner, il se gara juste derrière elle, sur un carré de terrain désert, et descendit de son véhicule. La jeune femme trépignait littéralement, lorsqu’il la rejoignit. — Eh bien ? Qu’est-ce que tu en penses ? Tu ne trouves pas ça fantastique ? lui demanda-t-elle d’une voix aiguë. — On dirait surtout un vieux tas de ruines, oui ! — Je suis sûr que tu affirmes cela en raison du fait que tu ne connaisses pas l’histoire de cette ville. Tu ne peux pas imaginer ce qu’ont enduré les gens qui l’ont construite. Ils sont partis de rien et ont été chassés par une suite de tragédies épouvantables. Cet endroit est vivant, Aristote. Pour l’instant, il est simplement… endormi. — Je dirais plutôt qu’il se momifie à vue d’œil, marmonna-t-il. Pour toute réponse, Johansson le prit par le bras et l’entraîna vers la grand-rue. — Approches ! Je vais te montrer le saloon. Il est en bon état, par rapport aux autres bâtisses. Il n’y a que le porche qui m’inquiète un peu. Il se laissa guider en tentant d’ignorer le petit goût de déjà-vu qu’il éprouvait au fur et à mesure qu’il se rapprochait de la bourgade. D’une façon ou d’une autre, l’enthousiasme de la jeune femme était contagieux ; il se diffusait dans l’air et lui rappelait l’excitation qu’il ressentait, lorsqu’il venait là, autrefois… Dans son regard au travers de ses yeux de gosse, l’endroit avait une aura de mystère. Les fondations des maisons devaient grouiller de serpents et de lézards. Et puis, on ne pouvait que se demander qui avait foulé cette terre, des hommes de loi et des hors-la-loi… A sa décharge, il était bien jeune, à l’époque. Johansson, elle, n’avait pas cette excuse-là. Peu importe ce qu’il en était, la sensation était fort désagréable, et il roula légèrement des épaules pour s’en débarrasser. — On y est ! annonça triomphalement Johansson. Cette dernière précison n’était pas vraiment nécessaire. Même s’il n’avait pas su qu’il s’agissait d’un saloon, le panneau accroché au-dessus du porche ne laissait aucun doute sur la question. — Et tu trouves qu’il est en bon état, toi ! lança-t-il, moqueur. — Bah, oui ! Regarde le petit commerce adjacent et fais la comparaison. Aristote se rapprocha du porche et secoua la tête. — Il faut que j’utilise un type de bois très précis si je veux espérer réparer ça, Johansson. On est dans la restauration, là. Il te faut du bois d’époque. Or il a été récupéré et… — Je sais tout ça, le coupa-t-elle, une pointe d’impatience dans la voix. Je ne suis pas complètement ignare en la matière. Je m’occupe de tout. La seule chose que je te demande, c’est de m’aider. Aristote fit demi-tour et la regarda. Et pour la première fois depuis qu’elle lui avait demandé son aide, il la regarda vraiment. Il fit phi du sourire, le visage lunaire un peu naïf, les joues légèrement hâlées et, à cet instant, roses d’excitation.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER