— Rassures toi, rien ne va déraper puisque je te le dis enfin ! rétorqua Johansson, agacée de toute évidence.
Parce que c’était vrai. A son grand dam, les hommes étaient toujours extrêmement respectueux avec elle.
Enfin, c’était la vie, ça aussi !
A présent que les deux tourtereaux s’en sont allé, elle retourna dans la salle de bains pour se mettre un peu de gloss sur les lèvres et se brosser les cheveux. Lorsque ce fut terminé, elle s’examina avec attention. Natacha avait fait des merveilles une fois encore. Maquillée de la sorte, Johansson se serait presque trouvée attirante.
Elle s’apprêtait à prendre un autre T-shirt lorsqu’on frappa de nouveau. Tant mieux. Cela lui épargnerait d’avoir à choisir entre Dark Vador et Donald Duck. Cela se révélait toujours être compliqué pour elle par les temps qui courent.
Elle ouvrit la porte, vit Aristote Dicaprio, et sentit le sang se retirer de son visage.
Pas l’ombre d’un doute, il avait pris une douche. La barbe de trois jours qui lui mangeait encore le menton en début d’après-midi avait disparu, révélant une mâchoire d’acier, et ses cheveux noirs, encore humides, ne lâchaient pas du tout sa nuque.
— Bonsoir, Johansson, murmura-t-il.
D’accord. Il mettait un point d’honneur à lui prouver qu’il se souvenait de son prénom, cette fois. Ce n’était décidément pas très flatteur. Lorsqu’elle était venue à Hendsum, l’automne précédent, ils avaient passé trois bonnes heures ensemble, lors de l’anniversaire de Natacha. Manifestement, cela ne lui avait pas laissé un souvenir impérissable.
— Tu as l’air d’être plus dans ton assiette que tout à l’heure, dit-elle, lui faisant signe d’entrer.
— Ça va mieux, oui. Merci.
Il la remercia d’un sourire de charmeur dont Natacha lui avait parlé.
— Et désolé pour tout à l’heure justement. J’étais vraiment crevé.
— Je veux bien le croire. On aurait dit un voleur de bétail en cavale.
Sur le coup, le sourire de Aristote disparut. Eh oui, elle avait souvent cet effet-là sur les hommes.
— Ainsi donc, où est-elle, cette étagère ? enchaîna-t-il.
— Ah, ah… Où est-elle, en effet ?
— Pardon ?
— Eh bien, il n’y en a pas !
— Quoi ?
Tout doucement il pivota sur lui-même pour passer l’appartement en revue.
— Je ne crois pas avoir rêvé, marmonna-t-il. Tu m’as bien dit que tu avais besoin de moi pour poser une étagère, non ?
Johansson profita de ce qu’il lui tournait le dos pour se régaler du spectacle. Les cow-boys du Wyoming la faisaient craquer. Eux au moins ne s’affublaient pas d’affreux jeans trois fois trop larges pour eux. Et Aristote était particulièrement craquant, dans le genre. Son Tex’s noir épousait parfaitement une paire de fesses musclée à souhait.
Troublée par tout ce qui lui passait par la tête, elle toussota avant de répondre :
— Je rectifie, Aristote. C’est toi qui as décrété que j’avais une étagère à poser. Pas moi.
— Admettons. De quoi s’agit-il, alors ?
Tout d’un coup, il avait l’air d’être sur ses gardes. Nul doute qu’il craignait qu’elle lui fasse des avances. Cela devait être embarrassant, d’avoir à débouter sa voisine de palier…
— On serait mieux assis, tu ne crois pas ? proposa-t-elle.
L’air toujours méfiant, il prit place sur le canapé.
Johansson réprima un sourire. Il aurait été encore plus inquiet s’il avait su que c’était là qu’elle prenait ses quartiers, la nuit venue…
— Je t’explique, commença-t-elle, une fois qu’elle fut installée à côté de lui. J’ai effectivement besoin d’un charpentier. Pour des travaux bien plus importants que ceux auxquels tu pensais.
— Si tu t’es mis en tête de reconfigurer l’appartement, tu devrais y réfléchir à deux fois. Ça m’étonnerait que May te laisse faire sans broncher. Elle n’est pas particulièrement souple, dans ce domaine.
— Rassure-toi, je n’ai aucune intention de me mettre May à dos.
C’était la pure vérité. La simple idée de s’attirer les foudres de la très excentrique et irascible grand-tante de Natacha, propriétaire de cette maison ainsi que du saloon voisin, lui donnait la chair de poule.
— Il faut effectivement que je reconfigure quelque chose, reprit-elle. Seulement ce n’est pas un appartement. C’est une ville fantôme.
— Une… ville fantôme ?
Aristote se redressa, les yeux écarquillés.
— Tu… peux répéter, s’il te plaît ?
Johansson ne put s’empêcher de rire devant son étonnement.
— Je sais que ça paraît fou, comme ça, mais c’est vraiment une ville fantôme. Une bourgade appelée Providence. Tu en as peut-être entendu parler ?
— Je… Ça me dit quelque chose, oui.
— Elle est située au nord de la rivière Gros Ventre. J’ai pour mission d’en faire un endroit public. De la transformer en musée, si tu préfères.
— Toi ?
De toute évidence, c’était un complot ! Les habitants de Hendsum s’étaient ligués pour lui saccager le moral ou quoi ? Déjà qu’elle avait assez de doute sur sa propre personnalité…
— Bien sûr, Aristote, répondit-elle avec patience. Moi. Et ça va être quelque chose, je peux te l’assurer. C’est peut-être un peu bizarre de trouver une ville fantôme excitante, seulement cette mission me plaît terriblement et je suis super excitée.
— Je vois ça.
— L’endroit est fabuleux, je t’assure ! insista-t-elle, se penchant pour se rapprocher de lui. D’une beauté invraisemblable ! Si tu acceptes ma proposition, tu verras toi-même que…
— Ta proposition ? Quelle proposition ?
— J’aimerais t’embaucher pour la restauration.
Aristote se laissa retomber en arrière. Il la dévisagea longuement puis, levant la tête, s’absorba dans la contemplation du plafond.
— Tu veux m’embaucher… Moi, dit-il d’une voix lente.
— Je ne connais pas énormément de charpentiers, à Hendsum. Ailleurs non plus, pour tout t’avouer. De plus, s’empressa-t-elle d’ajouter de peur de le froisser, tu es le meilleur ami de Andersen. Cela vaut toutes les références du monde, non ?
— Johansson…
Au lieu d’achever sa phrase, il ferma les yeux.
Et les garda fermés si longtemps que la jeune femme se demanda s’il avait vraiment eu le temps de se reposer.
— Tu vas devoir m’excuser de te poser la question, reprit-il au bout de ce qui parut une éternité. Seulement je suis un peu perdu, là. Tu peux me dire ce que tu fais ici exactement, et surtout m’expliquer comment tu en es venue à travailler à Providence ?
— Ah mais ! Oui, oui bien sûr. Excuse-moi. Tu n’étais pas là quand je suis arrivée, tu n’as pas pu suivre le cours des événements. Imagine-toi que je cherchais du travail dans la région depuis quelque temps. J’ai tellement aimé le Wyoming, lors de ma dernière visite, que j’ai décidé de m’y installer. Et puis, j’avais envie de me rapprocher de Natacha, tu vois un peu…
Elle a omis de préciser que sa mère avait acheté un appartement trop petit pour l’accueillir, et qu’elle n’avait trop su où aller, dans l’immédiat.
— Malheureusement, je ne sais pas skier, poursuivit-elle. Je ne connais rien aux autres sports d’hiver non plus, de sorte que je n’avais aucune chance de trouver un job dans l’une des stations environnantes.
— Jusque-là, je te suis.
— Du coup lorsque j’ai vu cette annonce, je me suis dit que le hasard faisait vraiment bien les choses. Au Texas, je travaillais dans un petit musée depuis plus d’un an, tu t’en rapelles?
Certainement pas, bien évidemment qu’il ne s’en souvenait pas. Cela ne l’empêcha pas de hocher vaguement la tête.
— Enfin bref, j’ai posé ma candidature et…
Elle devint silencieuse. Pour une fois, elle ne désirait pas du tout raconter jusqu’au bout cette histoire qui ne la rendait plus heureuse. Si son cœur continuait à s’emballer dès qu’elle y pensait, ce n’était plus de fierté ou d’excitation. C’était de colère et d’humiliation.
La réalité est que, si elle voulait être honnête avec elle-même, elle devait reconnaître qu’elle n’était pas loin du désespoir.
Un désespoir qu’elle tenait à cacher à son futur employé, bien sûr.
— Et me voilà ! conclut-elle avec un enthousiasme forcé.
— Te voilà, oui. Et tu me demandes de t’aider à remettre ta ville fantôme en état pour les beaux yeux des touristes. C’est ça ?
Il n’avait pas l’air très intéressé. Plutôt las. Blasé.
De nouveau, il ferma les yeux et se mura dans le silence.
— Aristote ? demanda-t-elle au bout de quelques secondes. Ça va ?
Comme il gardait toujours le silence, elle tendit la main pour la poser sur son front. Elle ne s’aperçut qu’elle venait d’envahir son espace personnel que lorsqu’il sursauta et la dévisagea, les yeux ronds.
— Je m’excuse. Tu n’as vraiment pas l’air dans ton assiette.
— Ça va, rétorqua-t-il d’un ton sec.
A croire que Natacha avait eu peur qu’il lui fasse son numéro de charme ! Apparemment, elle n’en valait pas la peine. Cela dit, ce n’était pas d’un charmeur qu’elle avait besoin, mais d’un homme sachant manier un marteau et une scie.
— Alors ? ça te dit de bosser avec moi ?
Aristote la regarda avec un air de… pitié ? Elle n’aurait su dire.
— Tu n’as aucune idée de ce que tu es en train de me demander, ma pauvre.
Elle fit l’effort de comprendre ce qu’il entendait par là lorsqu’il s’éclaircit la voix et se pencha en avant, les mains jointes entre ses genoux.
— Je travaille de ouf, en été, expliqua-t-il. Je n’ai que quelques mois pour m’occuper des travaux d’extérieur, et je peux te dire que ce n’est pas ça qui manque, vu les rigueurs de l’hiver, dans notre bel Etat.
— Oh oui ! Ce détail m’avait complètement échappé, avoua-t-elle, complètement démoralisée soudain.
Pour elle, c’était une idée géniale en décidant d’embaucher un charpentier et de le payer avec son propre salaire. Et voilà que ça tombait à l’eau, ça aussi. Aristote Dicaprio était pris tout l’été. Ça s’explique maintenant le fait qu’il est épuisé à ce point…