3

1506 Mots
— Ah ça. Bien entendu. Ça ne pose aucun souci. L’étagère peut attendre, elle aussi. Va dormir… manger… Et prendre ta douche… — Merci, Johansson. Je passerai plus tard, promis. C’est sur ces paroles qu’il poussa la porte de son appartement et faillit trébucher sur une enveloppe particulièrement épaisse qu’on avait dû jeter dans l’ouverture prévue à cet effet mais que personne n’utilisait plus. Observant attentivement le nom de son avocat, en haut à gauche, il la ramassa et la posa sur la table. Il l’ouvrirait plus tard. La dernière chose dont il avait envie à cet instant était de se pencher sur ce problème. C’était bien simple, à part tenter de discuter avec sa mère, il ne voyait rien de pire. Il n’arrivait pas à aligner deux pensées cohérentes. Même pas à faire preuve d’un minimum de courtoisie envers une vague connaissance, apparemment Pris de remords, il se retourna pour s’excuser auprès de sa nouvelle voisine. Trop tard. Elle avait disparu. Et le seul signe indiquant qu’elle avait été là fut le bruit mat de sa porte se refermant. — Et m***e ! jura-t-il entre ses dents. Il irait la voir dès ce soir, tout de suite après sa douche. Et avant ça… Il s’enferma à clé, se débarrassa de ses santiags puis, renonçant à manger, alla s’effondrer sur son lit. Natacha stoppa net et, son eye-liner en main, foudroya Johansson avec des yeux qui en disaient long. — Qu’est-ce que tu me chantes, là ? Comment ça, Aristote va passer ? Pour toute réponse, Johansson s’empara du miroir et porta une main émerveillée à sa bouche. — Quelle est ta procédure ? demanda-t-elle, pour la énième fois depuis leur rencontre. Je ne comprends pas. Quand je me mets de l’eye-liner, je ressemble soit à une gamine de cinq ans qui voudrait jouer aux grandes, soit à une vieille alcoolo qui refuserait d’accepter son âge. — Attends ! Ce n’est pas fini, bécasse. Allez, ferme les yeux, lui ordonna Natacha. A nouveau elle lui passa un trait de crayon sur les paupières et recula légèrement pour juger du résultat. — Voilà. Et je t’ai expliqué ma technique un million de fois, au bas mot. Maintenant, explique-moi ce que Aristote doit venir faire ici. Johansson rouvrit les yeux et soupira d’aise devant son propre reflet. Ses pupilles ternes lui semblaient plus grandes. Mieux encore, elles avaient pris la couleur ambrée d’un bon whisky. C’était l’un des avantages de sa situation présente : elle pouvait profiter des talents de maquilleuse de Natacha autant qu’elle le voulait. Cela dit, cela ne changeait rien au fait que d’ici une heure ou deux, les fards commenceraient à dégouliner lamentablement. De tout temps, son corps avait été réfractaire à ses efforts de coquetterie. Qu’y pouvait-elle ? — J’ai besoin des services d’un charpentier, annonça-t-elle distraitement, sans cesser de s’admirer. La seule chose qui l’intéressait, en cet instant, était son apparence. Elle battit des cils pour voir l’effet produit, puis compara les cheveux de Natacha — savamment décoiffés et, depuis peu, ornés de mèches rouge vif — aux siens… qui étaient ternes, eux aussi. D’un châtain passe-partout et portant encore la marque de l’élastique avec lesquels elle les avait noués en queue-de-cheval, ce matin. Pitoyable. — J’attends ! lui rappela Natacha. — Aristote est charpentier. J’espère qu’il me fera un prix d’ami. Après tout, on est voisins, non ? — Un prix d’ami, marmonna Natacha. Je ne sais pas pourquoi, mais cela ne me dit rien qui vaille. Je sens que je vais rester ici ce soir, moi aussi. — Merci, maman. C’est gentil mais ce ne sera pas la peine. Si cela peut te rassurer, je te promets de ne pas toucher à ta réserve de tequila. — Je peux appeler Andersen pour lui demander de venir me chercher plus tard. — Certainement pas. En premier parce que ton homme va tomber raide, quand il verra tes nouvelles mèches. Et quand je dis tomber raide… Je crois surtout qu’il va te sauter dessus comme un cow-boy sur un bronco récalcitrant ! — Très charmant ça ! — Ensuite, je ne vois pas en quoi la venue de Aristote te dérange. Natacha fit un jeu d’épaules et se pencha vers elle pour donner une touche finale à son maquillage. — Je ne sais pas, avoua-t-elle. Je n’arrive pas à le cerner. C’est une tombe, ce type. Pas moyen de savoir ce qui se passe dans sa tête. — De mon côté, je le trouve plutôt sympa. — Voilà exactement ce qui m’inquiète. Avec toi, tout le monde est sympa. — Mais c’est totalement faux ça ! Et même si ça l’était, tu n’aurais pas de bile à te faire. Aristote ne se souvenait plus du tout de moi, figure-toi. Alors je doute fort qu’il soit en train de concocter un plan pour me séduire et me prendre ma virginité. — Quelle virginité ? demanda Natacha d’un ton railleur. — Celle que j’ai retrouvée, après deux ans de célibat forcé. — Tu n’as pas envisagé de t’acheter un s*x-toy ? — Je n’ai pas envie de parler de ça, répliqua Johansson d’un ton un peu plus sec que nécessaire. Je suis nulle, c’est ma destinée. — En aucun cas. Tu es dure envers toi-même. C’est différent. Exigeante dans tes choix. Et c’est très bien ainsi. — Je ne suis pas difficile, qu’est-ce que tu racontes ? Je suis transparente, nuance ! Le FBI devrait m’embaucher, je me faufilerais n’importe où sans qu’on me remarque. Une véritable taupe ! Voyant son amie éclater de rire, contraste parfait avec son caractère ombrageux, Johansson lui tira la langue et sortit de la salle de bains d’un air faussement indigné. — Tu sais, je ne plaisante pas quand je te dis que je me méfie un peu de Aristote, reprit Natacha, lui emboîtant le pas. Elle opta pour une paire de bottines noires que Johansson n’aurait jamais pu se permettre de porter sous peine de paraître encore plus pataude que d’ordinaire, et qui, pour une raison ou pour une autre, ajoutait encore au piquant de Natacha. — Fais attention à toi. C’est un charmeur, quand il veut… Natacha avait prononcé le mot comme s’il s’agissait d’un gros mot. — Et enlève-moi ce maquillage tout de suite, ajouta-t-elle. Tu es vraiment trop mignonne, comme ça. — Certainement pas ! De toute façon, tu sais aussi bien que moi que d’ici une heure, il n’en restera rien. — Tu n’as qu’à te servir du fixateur que je t’ai offert. — Bonne idée. Johansson ne précisa pas qu’elle l’avait essayé, ce fameux fixateur, sans que cela n’aboutisse à quoi que ce soit. — Ne te laisse pas séduire, insista Natacha, agitant un index menaçant devant elle. Je suis sérieuse. Je ne voudrais pas avoir à tuer le meilleur pote de mon petit ami, compris ? La conversation fut interrompue par un coup discret à la porte. Lorsque Andersen entra, Johansson s’avança pour le saluer, un grand sourire aux lèvres. Mais il ne la remarqua pas immédiatement, captivé par le nouveau look de sa belle. — Salut, Johansson fit-t-il enfin dans un murmure, regardant toujours Natacha avec une intensité à laquelle Johansson n’avait jamais eu droit, de la part d’aucun homme. — Salut, Andersen. Super, hein, ces petites mèches rouges ! — Ça, on peut le dire ! Natacha lui donna un petit coup de pied, sans obtenir l’effet escompté. — Arrête de me dévisager comme ça ! protesta-t-elle. Andersen fit un effort évident pour se tirer de sa contemplation, puis se tourna vers Johansson. — Comment ça se passe dans ta ville fantôme, princesse ? lui demanda-t-il, se penchant vers elle pour lui planter un b****r sonore sur la joue. Je n’aime pas beaucoup te savoir toute seule là-bas, tu sais. — Ne t’en fais pas pour moi. J’ai lu et relu tous les guides que tu m’as prêtés sur la faune et la flore de la région. Si je me retrouve nez à nez avec un crotale, je n’aurai aucun mal à l’identifier, je peux te le garantir. — Tu m’en vois rassuré, dit-il, la gratifiant d’un clin d’œil. — Vous voulez que je vous dise ? poursuivit Johansson. Vous êtes pires que des parents, tous les deux. Ma mère ne m’a jamais protégée à ce point. Cessez de vous inquiéter pour tout et pour rien ! Je suis une grande fille, vous savez ! Andersen lui tapota le bras en un geste amical. — Je n’ai jamais eu de petite sœur, qu’est-ce que tu veux que je te dise. — Justement, je ne suis pas ta sœur ! Allez, filez, tous les deux. Va montrer à ta dulcinée à quel point tu apprécies son nouveau look. A plus tard ! Ce n’était pas nécessaire pour elle de réitérer son message. Déjà, Andersen entraînait Natacha vers la porte. Au moment de sortir, néanmoins, cette dernière se crut obligée de revenir à la charge. — J’espère que t’as bien capté mon message, Johansson ? Restes prudente avec ce mec !
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER