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2329 Mots
Johansson plissa les yeux. — En finirai-je un jour ? se posa t-elle intérieurement. Des grincements de siège se faisaient bientôt entendre. Les autres s’agitaient. Nouveaux regards entendus, nouveaux toussotements gênés. — La stricte vérité est que, nous n’en savons rien, admit finalement Irminda. — Je… j’ai l’impression qu’un détail m’échappe, leur fit remarquer Johansson. Vous m’avez fait venir ici pour travailler, non ? Irminda la considéra un moment avec un sourire un peu condescendant, avant de lui servir : — Oui. Oui, bien sûr. Du moins en théorie. Parce que si nous avons décidé de vous embaucher, c’est plutôt pour une question de stratégie. — Nous, nous… Comme tu y vas ! Certaines voix ont compté plus que d’autres, en l’occurrence, rectifia Melissa. — Quand le juge nous a autorisés à ponctionner le trust pour couvrir nos frais administratifs, nous nous sommes dit que le mieux était encore de mener à bien le projet de Anselme. Ou du moins d’en donner l’apparence. Cela nous met en position de force. En faisant mine de nous occuper de la ville, nous avons davantage de chances de mettre la loi de notre côté. — En faisant mine de…, répéta Johansson, trop choquée pour terminer sa phrase Faire mine… Donner l’apparence… En fait, ces gens n’avaient jamais eu l’intention de lui confier la restauration de Providence. Son nouvel emploi ne lui apporterait pas le succès escompté. Elle n’était qu’un pion dans une bataille juridique qui ne la concernait en aucun point. Tony, qui jusqu’alors, avait soigneusement évité de lui adresser la parole, se redressa sur sa chaise et s’éclaircit la voix. — Bien que cette histoire soit parfaitement ridicule et exaspérante, je ne vois pas ce que cela change pour vous, mademoiselle Munrow. Vous êtes payée, que je sache ? Alors laissez ces idiots manigancer, faites profil bas et occupez-vous comme vous le pouvez. — A quoi, au juste ? rétorqua-t-elle d’un ton sec. Vous voulez peut-être que je compte les plants d’armoise ? — Il n’y a pas plus idiot que toi dans l’histoire ! s’exclama Melissa. Qui est-ce qui lui a mis cette histoire de ville en tête, à notre Anselme, tu peux nous le dire ? Tu vois où elles nous mènent, tes grandes idées sur la sauvegarde du patrimoine ? C’est un gouffre, oui ! Une perte d’argent pure et simple ! — Arrête, Melissa. Si tu n’arrives pas à vivre avec la fortune qu’il t’a léguée, c’est que tu n’es qu’un panier percé. Anselme voulait laisser quelque chose derrière lui. Quelque chose de grandiose. — Grandiose ? Tu parles ! Tout ça, c’est du vent, oui ! — Si c’est vraiment ce que tu penses, je me demande bien ce que nous faisons ici, tous autant que nous sommes. Johansson les entendit à peine se renvoyer la balle. La tête lui tournait, subitement. — Et moi, là-dedans ? Qu’est-ce que je suis censée faire à présent ? demanda-t-elle, sans s’adresser à personne en particulier. Tex tenta de la rassurer. — Nous retournerons voir le juge. Avec un peu de chance, il nous autorisera à prélever des fonds pour le mois prochain. En attendant, j’insiste pour que vous rencontriez les membres de la Société pour le Patrimoine du Comté. Vous trouverez peut-être des informations intéressantes, la chance étant avec nous ! Sur ces belles paroles, il lui tapota la main, mettant ainsi un point final au débat. Vaincue, Johansson se leva pour aller se calmer dehors. Et tenter de réfléchir. Tout son existence avait été passé dans cette propriété. La mort l’avait surpris dans les bras de Melissa — du moins si on en croyait cette dernière — en laissant derrière lui un héritage fabuleux dont personne n’avait cure. Il n’avait eu qu’un enfant, un fils, né de sa première union, et qui était parti sans laisser d’adresse, près de vingt-cinq ans auparavant. Il avait aussi eu deux petits-fils avec lesquels il était fâché depuis une éternité. Et comme il avait amassé plus d’argent qu’il ne pouvait en dépenser, il voulait désormais que son argent serve à remettre sur pied cette ville perdue. Exactement comme elle, en fait. Elle n’avait pas très bien compris à sa décharge. Elle avait été convaincue que les membres du trust l’avaient embauchée parce qu’ils croyaient en elle. Elle avait été surprise par leur appel. Submergée par la surprise, même. Et surtout, ravie et fière d’elle. Parce qu’elle avait pensé que la passion dont elle avait fait preuve dans sa lettre de motivation avait occulté les lacunes de son CV. Elle les avait émus, et ils l’avaient choisie, elle, Johansson Munrow, pour redonner vie à leur cité. En fait, il n’en est rien… Si leur choix s’était arrêté sur elle, c’était tout simplement parce qu’elle ne leur coûterait pas cher. Et parce qu’elle était suffisamment crédible pour leur servir d’alibi devant une cour de justice. Ces gens n’avaient jamais cru en son talent. Elle n’était qu’une marionnette, dans cette bataille. Et ce nouveau boulot ne serait qu’un nouvel échec cuisant dans sa vie professionelle Voyant qu’elle allait pleurer, elle descendit précipitamment les marches du perron et courut vers sa voiture. Elle n’en avait pas refermé la portière que ses joues ruisselaient déjà. Ces gens n’avaient jamais eu l’intention de restaurer la ville de Anselme Trojan. Ils n’attendaient rien d’elle. Absolument rien. — Quelle b***e de vieux… chnoques ! grommela-t-elle. Bon sang ! Elle n’était même pas fichue de les appeler par le nom qu’ils méritaient ! Elle n’était pas assez dure pour ça. Ce n’était pas du tout son genre. Elle n’était qu’une graine de pissenlit portée par le vent. Déboussolée par ce nouveau constat d’échec, elle fit marche arrière et appuya sur l’accélérateur. Après tout, c’était l’endroit idéal pour passer ses nerfs en roulant comme une forcenée. Le manoir de Anselme trônait, seul, au bout de cet interminable chemin de terre. Il n’y avait que les étables, au loin, et… Il y eut dans la voiture un bruit sourd, et Johansson sentit son estomac se serrer. Elle freina brusquement, l’esprit en ébullition. Ce n’était pas un buisson qu’elle avait heurté, mais quelque chose de solide… Pas un de ces adorables chiens de berger, pas un chat de gouttière, pas non plus… Elle repassa nerveusement en marche avant, parcourut quelques mètres, et descendit de voiture, les yeux rivés sur l’herbe jaunie. La boîte aux lettres. Putain la boîte aux lettres ! Il ne manquait plus que ça. Un petit bijou, en plus. En bois, avec le nom « Trojan » en lettres noires. De l’authentique « fait main »… Et voilà qu’elle gisait sur le sol, telle la victime d’un obscur complot… La peur au ventre, la jeune femme jeta un coup d’œil en direction du manoir. Elle n’allait quand même pas s’en aller comme ça, du moins si elle ne voulait pas que ses employeurs pensent qu’il s’agissait d’une vengeance de sa part… Pas plus qu’elle ne pouvait rebrousser chemin pour aller avouer son crime, d’ailleurs. Car ils avaient bien vu qu’elle était vexée ! — Bordel de m***e ! gémit-elle. Ses larmes coulaient d’elles-mêmes à présent. La panique, la colère et la terrible certitude que malgré l’humiliation qu’on lui avait fait subir, elle ne voulait pas perdre son emploi, tout cela était trop pour elle. Encore une fois, elle baissa les yeux vers la boîte aux lettres. Que faire, mon Dieu, que faire ? Le poteau n’était pas cassé, cela dit, c’était déjà ça. Alors pourquoi ne pas essayer de le replanter dans la terre, tout simplement ? Un regard bref jeté en direction de la maison lui confirma que personne n’en était sorti. Les membres du trust devaient être trop occupés à se chamailler à son sujet. Il se pouvait même qu’ils soient en train de se demander s’ils n’avaient pas été malhonnêtes, en l’embauchant pour faire un travail qui n’existait pas. Un job fictif à faire… Le boulot idéal pour une graine de pissenlit, non ? Avec la rage qui lui nouait les tripes, elle oublia son sentiment de culpabilité et se pencha pour soulever le lourd poteau avec un grognement d’impatience. Elle le fit bouger de quelques centimètres, visa le trou et l’enfonça. Excellent. Se servant de toutes les forces qu’elle avait, elle appuya dessus avant de le relâcher… et le regarda partir vers la gauche. Et flûte ! Reprenant l’ensemble — poteau et boîte aux lettres — à bras-le-corps, elle le redressa et tenta de l’enfoncer plus profondément. Elle y mit tout son poids cette fois, toute sa colère, et attendit quelques secondes. Lorsqu’elle le relâcha, il ne penchait plus… qu’un tout petit peu. Un peu comme l’érection d’un homme qui vient juste de comprendre la blague que vous avez faite, en plein milieu des préliminaires. Non que ça lui soit déjà arrivé, bien sûr ! Elle fit quelques pas en arrière, les mains en l’air. Stupidement, d’ailleurs. Comme si cela avait pu lui permettre de rattraper la boîte aux lettres, si elle tombait ! Enfin, cela avait l’air de tenir, c’était l’essentiel. Aussi, après s’être tournée une dernière fois vers la maison, s’engouffra-t-elle dans sa voiture pour démarrer aussitôt. Puis, tout en redescendant le chemin, un œil sur la poussière qu’elle soulevait sur son passage, elle serra les dents et prit une décision. Cela importait peu les raisons sur lesquelles les membres du trust se sont basé pour la choisir, finalement. Elle était venue ici pour se faire une place sur cette terre, et elle ne renoncerait en aucun cas à ce à quoi elle aspirait. * * * Aristote Dicaprio était épuisé à un point qu’il se demanda un instant s’il parviendrait à monter les marches menant au perron de la maison bleue. Après avoir passé deux semaines à faire de la charpenterie dans un ranch de Xandar, il avait rejoint le haut plateau, au-dessus de Big Piney, pour installer une clôture. Ce soir, il ne tenait plus sur ses jambes, et ce fut presque en titubant qu’il arriva à ouvrir la porte pour entrer chez lui. La chance étant de son côté, son ami Andersen avait fini par guérir et par lui rendre son appartement du rez-de-chaussée. Jamais il n’aurait réussi à se traîner jusqu’au premier étage. Pas dans l’état où il était. La vision de la clé s’enfonçant dans la serrure lui remonta singulièrement le moral. Une bonne bière, une douche bien chaude, et au lit. Pour deux jours, voire une semaine entière. Pourquoi pas une petite éternité ! Il en avait vraiment besoin ! — Salut Aristote, tu vas bien ? lança une voix féminine, derrière lui. Légèrement surpris par le fait que sa voisine, Natacha Lincoln, le salue avec une telle exubérance, il se retourna lentement, sans lâcher la poignée de la porte. La brune vêtue d’un T-shirt Bob l’Eponge qui se tenait devant lui ne ressemblait en rien à Natacha. — Oh ! Il fait beau ce matin, vous ne trouvez pas ? marmonna-t-il, portant machinalement une main à son chapeau. C’était qui donc cette femme ? Pourvu qu’elle ne se mette pas en tête de lui faire la conversation ! — J’allais surtout dire bon après-midi, vu l’heure, répondit-elle. — Le temps est partit à ce point ? Il s’aperçut soudain qu’il la dévisageait bêtement, ce qui n’avait pas l’air de la déranger, d’ailleurs, car son visage affable était illuminé par un sourire franc. — On… on se connaît ? demanda-t-il. — Si on se connaît ? Tu vas me vexer, là ! Sans vraiment savoir pourquoi, Aristote passa rapidement en revue ses dernières conquêtes d’un soir. Elles n’étaient pas si nombreuses que ça, et il fut vite certain qu’il n’avait jamais touché la fille qui se tenait devant lui. — Je… Excusez-moi, je ne vois pas. — Johansson. Sa perplexité devait être manifeste, car elle précisa : — Johansson Munrow. L’amie de Natacha. — Ah ! Johansson ! Oui, bien sûr, que je suis bête ! Le visage lunaire de la jeune femme s’étant assombri, il ajouta vivement : — Content de te revoir. Tu es en vacances ? — Non. J’ai décidé de m’installer ici définitivement. Natacha m’héberge, le temps que je trouve un logement. — Sympa ! Bien, bien. Devant ses yeux dansaient désormais de petit papillons noirs. Il avait plus que jamais besoin de son lit. — En tout cas, je suis contente que tu sois rentré, parce que je t’attendais. Tu es cow-boy, spécialisé dans la charpente, si je me souviens bien ? — Non. Je suis menuisier-charpentier. Pas cow-boy. — Ah oui ? Et ces santiags ? Ce Stetson ? — C’est un véritable métier d’être cow-boy. Il ne suffit pas de porter des santiags pour l’exercer. Johansson posa un regard éloquent sur son chapeau. — Ni un Stetson, conclut-il avec lassitude. — D’accord soit. L’important, c’est que tu saches travailler le bois. Son visage s’éclaira d’un nouveau sourire. — Parce que tu es l’homme qu’il me faut. Trop épuisé pour répondre par une plaisanterie fine, Aristote se contenta de hocher la tête. — Pourquoi ? Tu as une étagère à poser ? La jeune femme partit d’un rire qui résonna dans tout le corridor. — On va dire ça comme ça, oui ! — Je passerai plus tard, si tu veux bien. Pour l’instant… La voyant ouvrir la bouche pour protester, il leva la main. — Ecoute Johansson, il y a près de trois semaines que je travaille douze heures par jour. Je n’ai pas eu un seul jour de repos. En temps normal, je viendrais te la poser tout de suite, cette étagère, mais là, tel que tu me vois, ça ne va pas être possible. Je tiens à peine debout et je n’y vois plus clair. Tout ce que je veux, c’est me faire chauffer un burrito au micro-ondes, prendre une bonne douche et dormir. D’ailleurs, je vais laisser tomber la douche, tiens. Ça peut attendre. Elle abaissa son regard, et entama ensuite un jeu avec ses cils et sourcils.
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