Chapitre 6

2537 Mots
Chapitre 6 Malgré un ciel dégagé et une température en hausse, Christian Dubois manquait d’entrain ce 19 janvier. Certes sa mission débilitante d’inspection de l’A16 expliquait en partie son humeur maussade, mais il y avait aussi cette mort soudaine de l’un de ses amis, un Christian comme lui. Il avait trouvé ça profondément injuste. Le régulateur calé sur 110, son 4×4 avançait comme la vie, monotone et passif. Plus il progressait vers Calais, plus la neige recouvrait encore les champs, étalant en croûtes érosives sa teigne blanchâtre et tenace. Seul un soleil régénéré pourrait guérir la terre de cet immense vitiligo qui s’obstinait à l’ensevelir. Parfois, un engin agricole, perdu au milieu de nulle part, luttait inutilement contre les squames exsangues d’une invisible gangrène. Comme les hommes, la terre s’étiolait sous son psoriasis. Comme les hommes, elle en souffrait en silence. Et par un juste retour des choses, à l’aide de leurs tracteurs et de leurs socs, les hommes semblaient la frictionner et la gratter pour la soulager de ses démangeaisons insoupçonnées. C’était l’autre face de la neige. Après la poésie de la pureté et du blanc manteau virginal se déclinait maintenant l’élégie de la souillure et du désespoir. Les corbeaux y trouvaient leur justification mais ça ne ressusciterait pas l’ami Christian. Dire qu’ils avaient si souvent parcouru à vélo cette Flandre maritime, en quête des premiers tertres, et côte à côte, fringants et heureux ! Ils terminaient toujours les randonnées printanières par le petit raidillon du Sprey, l’un des incontournables des cyclos du littoral, encore une habitude qui venait de chavirer au gré du flot qui nous emporte tous vers l’irrémédiable. C’était aussi ça que Dubois trouvait injuste dans la vie, qu’elle puisse souvent nous priver de tout avant de nous priver d’elle-même. Mais enfin, il vivait toujours lui, alors que l’autre Christian reposait désormais en paix, comme on dit pudiquement. Il pensait aussi au manteau d’Arlequin de la mort, à ses multiples facettes, à son inventivité à toute épreuve. Des inconnus mouraient sans cesse et partout, naturellement, violemment, insidieusement, fauchés ou minés, angoissés ou consentants. Et ces morts, qui attristaient-ils ? réjouissaient-ils ? préoccupaient-ils ? Même pas les métaphysiciens qui dissertent à qui mieux mieux sur la mort. Et pas lui en tout cas. Chaque fois qu’il arrivait à hauteur d’une aire de repos, il repensait à Florence Geniès : vivait-elle encore à l’heure qu’il était ? C’était en effet une question à se poser. Il avait obtenu quelques renseignements la concernant de son collègue Morlevat de Béziers. Agrégée d’anglais, elle avait plaqué l’Éducation nationale après quelques mois de professorat, au bord de la déprime et totalement allergique à l’atmosphère d’une classe. Elle avait ensuite enchaîné les petits boulots, de CDD en CDD, retrouvant chaque soir, chaque week-end et chaque jour chômé le bercail. Elle aurait pu trouver un emploi plus stable. Dans une région où beaucoup de Britanniques investissaient dans la terre, la pierre, le vin et les loisirs, sa maîtrise de l’anglais lui permettait un bel avenir professionnel. Mais elle n’avait aucune ambition à ce niveau-là. Elle préférait rêvasser le long des plages ou du Canal du Midi. C’est sa maîtrise de l’anglais qui lui avait valu son dernier job, les parcs de loisirs et hôtels de plein air de la côte héraultaise étant devenus autant de bastions avancés des sujets de Sa Majesté. Comme elle gérait son emploi du temps à sa guise et qu’elle faisait du chiffre, elle semblait enfin avoir trouvé un emploi durable et le sourire qui lui manquait jusqu’alors. Morlevat n’en savait guère davantage, si ce n’est que les liens s’étaient distendus avec ses parents depuis la rixe de la Féria de Béziers. Elle avait été agressée par deux gars passablement shootés et éméchés. C’est un Harki qui l’avait secourue, blessant sérieusement l’un des agresseurs. Son père méprisait les Harkis et se sentait déshonoré d’être redevable à l’un d’entre eux. Mais Florence, elle, avait noué des liens d’amitié avec la famille du type en question. Tout cela n’avait sans doute aucune incidence sur sa disparition. Appartenait-elle à cette catégorie de femmes pudiques qui aimantent les hommes malgré elles ? Dubois en avait la conviction. C’est ce qui ressortait de la photo diffusée : de la féminité à l’état pur et une sorte d’inconscience de ce charme qui se devinait dans l’envoûtante candeur du regard, pas du tout une allumeuse au regard provocateur et coquet. Dans ce cas-là, les ennuis arrivent quand la femme se refuse à éteindre les feux qu’elle vient elle-même d’allumer. Non, le genre de femme énigmatique qui donne envie de pousser jusqu’à la morsure l’insuffisance du b****r. À son insu, elle réveillait et portait au paroxysme le cannibalisme latent que sublime l’amour masculin mais que la tentation imprévue peut débrider à tout moment. Il fit un crochet par Bourbourg pour aller admirer les sculptures de Caro dans le chœur de l’église Saint-Jean-Baptiste. Développer la thématique de l’eau féconde et de la création dans les neuf niches du puits de lumière du chœur, il trouvait ça génial. Révéler les latences glauques de la vie originelle par ces aciers tordus et tourmentés, ces parachèvements d’ébauches, libérer la métamorphose de l’inertie pesante, tel était le miracle de Caro. C’était une sorte de viol sacré de la matière pour accoucher de sa quintessence. C’était aussi une façon de dire que notre civilisation n’a pas rompu le lien avec la beauté. Il médita quelques instants sur les aléas de la chair devant Le Jardin du Paradis et allait quitter les lieux quand il aperçut le livre d’or. Il céda à l’envie d’en feuilleter les pages, vite lassé par la banalité des commentaires. Il s’amusa néanmoins d’une inscription lapidaire et anonyme : « C’est aussi beau que Florence. » Florence : la ville ou une femme ? Seul l’auteur de l’écrit pouvait fournir la réponse. Dubois, quant à lui, ne put s’empêcher de penser à Florence Geniès. Cette inscription n’était sans doute que pure coïncidence ; il n’en négligea pas le contenu pour autant. Il savait par expérience de fin limier que les fils de la vérité se tissent souvent à notre insu. Sinon, pourquoi aurait-il fait les poubelles et les pissotières des aires de repos ? Il avait toujours pensé que le temps révèle l’invisible et enfouit à mesure le révélé. Depuis toujours, il s’attendait toujours à tout. Il chercherait à rencontrer le prêtre de la paroisse. Peut-être ce dernier pouvait-il lui apporter des informations sur la signification exacte d’une formule pour l’instant sibylline ? Puisqu’il se trouvait à Bourbourg, il en profita pour passer dire un petit bonjour au bijoutier du coin. Ils fréquentaient la même station de sports d’hiver et c’est sur les pistes qu’ils étaient devenus amis. Mais aujourd’hui, l’amitié n’était que le paravent d’autres préoccupations. Dubois savait que Delambre avait passé la voiture de Florence Geniès au peigne fin et qu’il possédait sans doute des listings des clients de cette dernière. Il aurait bien aimé disposer de renseignements à ce sujet mais les obtenir de Delambre relevait du miracle. Il allait donc procéder autrement. Se garer rue Paul-Machy, surtout avec un 4×4, lui prit quelques minutes. Ces rues d’un autre âge, même parfaitement aménagées, n’étaient pas conçues pour la civilisation de l’automobile. Il en fut réduit à de savantes manœuvres dès qu’une place se libéra. Au moment où il pénétra dans le magasin, le bijoutier allait fermer pour la pause méridienne. – Hé ! Salut Christian. Tu viens te perdre à Bourbourg maintenant ? – J’étais venu rendre hommage au génie de Caro. Ça me change de la mesquinerie morbide des hauts-fourneaux et autres laideurs industrielles qui encrassent le littoral. Il n’y a que les migrants pour croire que de telles horreurs ne salissent pas nos rêves. – Les migrants ? Tu penses qu’ils rêvent encore ? Ils se contentent de marcher ou d’attendre. Ils savent bien que le coup des flots qui s’écartent pour offrir la terre promise c’est du vent. – Eh ! dis donc, comme tu y vas ! Des propos aussi peu catholiques de ta part, ça me surprend beaucoup ! – C’est pas toi qui disais qu’on peut s’attendre à tout de la part de tous ? – Exact. – Eh bien, tu vois, j’ai retenu la leçon. – N’empêche qu’ils n’ont pas renoncé à rejoindre l’Angleterre. Sinon ils ne s’obstineraient pas. Ça fait maintenant des mois qu’ils viennent s’échouer à Calais comme Robinson sur son île. – Et tant que les Anglais laisseront supposer qu’ils peuvent les accueillir tout en leur fermant les portes, tu continueras à les voir débouler à Calais. Si tu veux mon avis, c’est insoluble. – Mais je suppose que ça ne nuit pas trop à ton commerce ? – Pourquoi veux-tu que ça nuise à mon commerce ? – Ben j’sais pas moi. Des fois qu’il en traînerait par ici et que ça ferait fuir la clientèle ? – Tu veux rire, Christian ! Pense à la crise, à la concurrence du Net, à la vente par correspondance et tu sauras ce qui fait fuir ma clientèle. Mais y a pas de quoi se lamenter, je m’en sors quand même. – Dis, à propos de vente de bijoux par correspondance, qu’est-ce qui marche bien ? – C’est variable. Comme c’est plutôt pour une clientèle de retraités, les chaînes et les pendentifs en toc ou en plaqué ont la cote. Tiens ! Depuis début janvier, l’Attrape-Cœur fait un tabac. Et ça continuera jusqu’à la Saint-Valentin. Mais les retraités préfèrent l’acheter sur catalogue que de venir étaler leur puérilité sentimentale chez moi. Il suffit de leur laisser croire que ce cœur en or rhodié est à la fois chic, indispensable et indémodable et le tour est joué pour une centaine d’euros. – Je suppose que des catalogues de bijoux ça ne se trouve pas au supermarché du coin ? – Oh ! tu sais, ils se les refilent, et puis les démarcheurs sont à l’affût. Tiens, la fameuse Florence Geniès par exemple, je parierais gros qu’elle avait déjà fait quelques incursions à Bourbourg. – T’en sais quelque chose ? – Moi ? Rien. Simple hypothèse… Cette réponse déçut Christian Dubois. Apparemment, le copain bijoutier n’en savait pas plus que lui sur la clientèle de la pauvre Florence ; en tout cas, rien de précis. Du coup, il décida d’écourter sa visite et prétexta un rendez-vous au terminal du Tunnel. – Eh ! mais c’est que l’heure tourne. Je te laisse. Je dois être à Calais dans vingt minutes. Je crois que je vais pouvoir accélérer. – Et moi qui pensais qu’on aurait le temps de casser une croûte ensemble. Tu n’as même pas cinq minutes pour partager un petit whisky ? J’ai un Macallan très sympathique tu sais. Même Anthony Caro ne dirait pas non. Certes il burine l’acier ou façonne l’argile et moi je taille des pierres fines mais je crois qu’il aime comme moi l’Écosse pour la pêche et le whisky. Christian Dubois retrouvait là le côté très « british » de son copain Denis : l’art de dire les choses sans les dire, en l’occurrence que l’homme n’est pas pur esprit et que derrière l’orfèvre, l’artiste ou le zélé fonctionnaire de police il y avait l’homme. Et l’homme, lui, accomplissait aussi ses fonctions animales. Le bijoutier rappelait donc à sa manière que l’eau virginale présidait peut-être à la surrection du monde en gestation dans le chœur de lumière de Caro mais qu’elle ne nourrissait pas son homme. Et il plaidait implicitement pour le raffinement dans la satisfaction des désirs corporels, la délectation quotidienne. Dubois tenta de le taquiner. – Qu’attends-tu pour inviter notre cher Sir à une dégustation gratuite des meilleurs crus de ta cave ? Ça le changera du Pim’s en vogue à Epsom ou Wimbledon. Je crois les Britanniques plus enclins au vin qu’au whisky ou au sherry. La douce France et la bonne table ; voilà ce qu’ils aiment : francophiles et amateurs de vins français. À ta place, j’aurais lancé mon invitation sur le livre d’or de l’expo. – Tu veux rire ! Les anti-Caro se seraient emparés de la chose. Les traditionalistes, ceux qui jugent que c’est jeter l’argent public par les fenêtres, etc. Le projet Caro à Bourbourg, ce n’était pas gagné d’avance. J’ai trop d’admiration pour le travail de l’artiste pour me risquer à des commentaires ambigus sur le livre d’or. Déjà qu’il a fallu remplacer à la hâte le premier parce qu’un farfelu y avait noté : « Tout ça ne vaut pas la Virginie. » Je suppose que vous êtes au courant de l’affaire aux RG ? – Je ne vois pas comment. – Mais je pensais que vous saviez tout sur tout ! C’est pourtant un petit scandale qui a fait le tour de Bourbourg et alimenté les cancans. C’est paraît-il un industriel qui a racheté un corps de ferme dans le secteur pour le restaurer et qui y passe le plus clair de son temps dès qu’il n’est pas en déplacement professionnel. Les bigotes assurent qu’on le voit parfois à la messe du dimanche en compagnie d’une femme assez vieille pour être sa mère. Ils y arrivent et en ressortent main dans la main, comme deux tourtereaux. Tu parles si ça jase ! Mais j’en sais pas davantage, si ce n’est qu’il a récidivé sur le nouveau livre d’or en y notant : « C’est aussi beau que Florence. » Tu penses bien que comme cette fois-ci le commentaire étant des plus élogieux, ça n’a dérangé personne. Christian Dubois avait désormais tout son temps. Sa visite impromptue à Denis reprenait de l’importance. Il était venu dans l’espoir de glaner des listings, il oubliait maintenant son faux rendez-vous urgent à Calais pour extrapoler sur Florence et la Virginie. Il accepta de concéder un quart d’heure au Macallan au nom des politesses à respecter entre amis. Ils trinquèrent à l’anglaise, le cul du verre sur le bord de l’autre et vice versa. Très branché en ce domaine, Denis connaissait aussi la coutume du « bottoms up », mais il la réservait aux pintes de bière qu’il versait parfois à ses invités dans son mini-pub personnel qu’il ne manquait pas d’approvisionner en bières d’Esquelbecq : de la blonde, de l’ambrée, de la rouge. Et, pour montrer qu’un bon vin vaut une belle femme, il se plaisait à citer ce vieux dicton anglais : « Lips that have tasted wine will never kiss mine. » « Des lèvres qui ont goûté le vin n’embrasseront jamais les miennes. » Il ajoutait goguenard qu’à ce tarif-là, les Anglais qu’il connaissait ne pouvaient plus s’embrasser. La conversation roula sur l’expo Caro et le livre d’or, Dubois avide d’indices recueillis à l’insu du bijoutier qui se contentait de relater la gazette des rumeurs sans y voir d’autre intérêt que prétexte à prolonger un moment de partage avec quelqu’un qu’il estimait. Mais le butin fut très maigre : quelques allusions au physique de l’individu, dont on racontait qu’il était séduisant et distingué, toujours bien fringué, et dont on s’étonnait du penchant pour les vieilles, si toutefois le chaperon qui lui collait aux fesses à la messe du dimanche était sa femme. Sans demander l’avis de Christian, Denis passa un coup de fil au restaurant Au clocher pour retenir deux places et y emmena Dubois. C’était la première fois que le flic mettait les pieds dans ce restaurant mais il se promit d’y revenir. Dubois quitta son ami quelque peu perplexe. Il était 14 heures, mais l’heure ne faisait rien à l’affaire ; c’était plutôt cette histoire de Florence et de Virginie qui le turlupinait. Bien entendu, Florence et la Virginie renvoyaient à la géographie. Un industriel est amené à voyager et une ville d’art ou une contrée mythique du Nouveau Monde peuvent marquer son imagination. Mais un autre rapprochement – sans doute fortuit – le hantait : Virginie était le prénom d’une jeune infirmière disparue sans laisser d’adresse depuis plus d’un an. L’affaire n’était pas classée et pourtant plus personne ne s’y intéressait : c’est que l’actualité passe encore plus vite que les hommes. Lui en tout cas s’en souvenait, égrenant dans sa mémoire quelques détails « gênants », étalés dans les journaux à l’époque et qu’on avait habilement étouffés par la suite. Il décida de retourner consulter le livre d’or de l’expo dans le chœur de l’église Saint-Jean-Baptiste. Le commentaire sur Florence était signé de deux énigmatiques initiales : F.L. Ça laissait de la marge, beaucoup de marge, pour le choix du prénom et bien davantage encore pour celui du nom, à supposer que ces initiales soient celles d’un prénom et d’un patronyme, invérifiables pour l’instant. F.L., comme les premières lettres de Florence : était-ce une piste à retenir ou simple coïncidence ? Dubois décida de procéder par ordre : il allait rassembler tout ce qu’on avait pu collecter sur la prénommée Virginie au moment de sa disparition. Il laissa Bourbourg et son chœur de lumière pour rejoindre l’A16 afin de boucler sa mission quotidienne. Sur le macadam que des jours de gel et de sel commençaient à faire sauter, esquissant des trous et des stries, les essieux du 4×4 grinçaient parfois. Christian Dubois restait insensible à ces vibrations, insensible à ces secousses que la suspension du véhicule absorbait dans la douleur : la magnifique machine à remonter le temps de son esprit vagabondait déjà vers l’affaire Virginie Guilloux.
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