Chapitre 12

1479 Mots
Il s’apprête à partir, mais semble hésiter. Sa main reste un instant suspendue, comme s’il se ravisait. - Ah… j’allais oublier, dit-il doucement, en glissant la main dans la poche intérieure de sa veste. Il en sort un petit écrin noir, au format familier. Mon cœur se contracte, sans que je sache encore pourquoi. Il s’avance lentement vers moi, puis s’agenouille au bord du lit, à ma hauteur. Son regard se fait plus profond, presque grave, même s’il garde ce demi-sourire tendre qui commence à me perturber de plus en plus. - Je voulais te le remettre moi-même. Il ouvre l’écrin. Une bague. Fine, argentée, discrète… élégante. Une pierre pâle au centre, cerclée de petits éclats brillants. Elle est magnifique. Et étrangement… familière. Je baisse les yeux vers ma main gauche. Il y a une trace nette, comme une ombre fine sur la peau de mon annulaire. Une empreinte creusée par l’habitude. Je la regarde fixement. Je l'avais remarqué à mon réveil. Mais maintenant, c’est évident. Il tend la main, comme pour me demander la permission. J’hésite. L’espace d’une seconde, mon corps se fige, partagé entre la méfiance qui refuse d’abdiquer… et cette culpabilité de plus en plus sourde, cette sensation que je suis en train de juger un homme qui ne fait que m’aimer. Je tends finalement la main, lentement. Il glisse l’anneau à mon doigt avec un soin presque solennel. Le métal est froid, mais étrangement, son poids me semble juste. Pas oppressant. Comme s’il avait toujours été là. - Elle t’allait parfaitement, dit-il en relevant les yeux vers moi. Elle te va toujours aussi bien. Je déglutis difficilement, submergée par une marée de sensations confuses. C’est trop intime. Trop direct. Et pourtant, je ne recule pas. Je ne peux pas. Il se relève doucement, puis sort un second objet de sa poche. Cette fois, c’est un téléphone. Tout neuf. Noir, élégant, encore protégé par le plastique d’usine. Il me le tend avec un naturel désarmant. - Et voilà pour toi. Je me suis dit que tu voudrais avoir un peu de liberté. Rester coupée du monde n’est pas idéal. Je l’observe, interloquée. Où a-t-il trouvé ça ? Nous sommes au milieu des bois. Cette maison semble à des kilomètres de tout. Je n’ai vu aucune route, aucune voiture, aucun signe de vie en dehors de lui. Et pourtant, il revient comme s’il sortait faire quelques courses au coin de la rue. Mais je ne pose pas la question. Peut-être parce que j’ai peur de la réponse. Peut-être aussi parce que je sens que ce n’est pas encore le moment. Je prends l’appareil, un peu raide, et mes doigts se referment dessus machinalement. - Merci, je murmure, les mots presque étouffés par la brume dans mon esprit. Il hoche la tête, puis recule d’un pas. - Si tu veux appeler quelqu’un, tu peux. Même si… j’imagine que ça n’aurait pas beaucoup de sens pour toi en ce moment. Je ne sais pas quoi répondre à ça. Il a raison. Je ne saurais même pas quel numéro composer. Je n’ai aucun nom, aucun visage à raccrocher à ma mémoire. Juste cette douleur diffuse dans la nuque, et des milliers de questions sans réponse. Je fixe la bague un instant. Puis le téléphone. Puis lui. Il me regarde comme on regarde quelqu’un qu’on a attendu trop longtemps. Et j’ai de plus en plus peur d’être celle qui est en tort. --- Le silence s’était installé entre nous, épais mais pas oppressant. Ethan n’avait pas bougé depuis qu’il m’avait tendu le téléphone. Il restait là, à m’observer avec cette tendresse tranquille qui me désarmait. Et moi… j’étais figée. Non pas par peur. Mais par ce poids étrange dans la poitrine. Une sorte de pression sourde, comme une vérité qu’on s’efforce de repousser mais qui finit par cogner trop fort pour qu’on l’ignore encore. Je lève les yeux vers lui, et je sens que je dois parler. Que je ne peux plus garder ça à l’intérieur. Il faut que je mette des mots sur ce chaos. Que je lui dise ce qui se passe en moi même si je n’en comprends qu’un dixième. - Ethan... Ma voix tremble à peine, mais il la capte tout de suite. Son regard change. Il devient plus attentif, plus concentré, presque inquiet. Il revient s’asseoir sur le bord du lit, face à moi, sans un mot. Il attend. Et moi, je respire un grand coup. J’ai le cœur qui bat vite. Trop vite. Mes doigts s’agitent sur le drap, mes jambes croisées sous moi sont tendues comme des arcs. - Je...j’ai besoin de te dire quelque chose. Il ne répond toujours pas, mais son visage s’adoucit. Alors je lâche. - Depuis que je me suis réveillée… je me sens comme… égarée. Comme si j’étais entrée dans une pièce sans murs. Tu vois ? Je ne reconnais rien. Ni cette maison, ni toi, ni moi-même. C’est comme si… mon corps existait, mais que tout ce qu’il contenait avait été vidé. Il baisse un peu les yeux à ces mots. Presque imperceptiblement. Mais je le vois. Je sais que ça lui fait quelque chose. - Et en même temps, je ne peux pas dire que tu sois hostile ou que tu m’effraies. Non. C’est ça qui me rend folle, justement. Tu es gentil. Prévenant. Tendre. Rien en toi ne crie ''danger", et pourtant… j’ai ce doute qui refuse de partir. Ce doute permanent. Cette petite voix en arrière-plan qui me murmure "attention", "ne fais pas confiance trop vite". Il relève les yeux vers moi, doucement. Il a l’air touché. Mais il se tait toujours. Et j’apprécie ça. Il ne m’interrompt pas. Il ne tente pas de me rassurer à moitié. Il m’écoute. - J’ai envie de croire ce que tu me dis, Ethan. Vraiment. Et parfois… j’y crois. Comme quand tu m’as remis la bague. Ou quand tu me regardes comme si j’étais la personne que tu aimes le plus au monde. Il y a des choses que tu dis qui… sonnent juste. Je ressens des choses. C’est confus, mais réel. Je pose une main sur ma poitrine, là où j’ai l’impression qu’un nœud vient de se former. - Mais il y a aussi ce mur. Invisible, mais bien là. Et j’ai peur. J’ai peur de moi-même, en fait. J’ai peur d’être injuste avec toi, de te juger alors que tu fais tout pour m’aider. Mais j’ai aussi peur d’être naïve. De tomber dans quelque chose qui n’est pas vrai. Je m’interromps une seconde, les yeux embués malgré moi. Puis je souffle, comme si je me déchargeais de tout. - Je ne sais pas quoi croire, Ethan. Je suis paumée. J’ai besoin de temps. De preuves. De petits repères pour reconstruire quelque chose. C’est trop brutal, tout ça. Tu comprends ? Il hoche doucement la tête. Sa main vient se poser sur la mienne. Sa voix est douce, presque un murmure. - Je comprends, Léa. Et je t’en veux pas. Je ne peux pas imaginer ce que ça fait de se réveiller comme ça, sans souvenirs, sans repères. Ce que je peux faire… c’est t’accompagner. Te laisser l’espace qu’il faut. Et t’aimer, même si tu ne t’en souviens pas encore. Ces mots. Cette manière de les dire. Mon cœur se serre. C’est trop. Trop calme. Trop vrai. Trop douloureux. Je baisse les yeux. Puis je les relève vers lui, plus déterminée cette fois. - Écoute, je… je ne te promets rien. Mais si tout ce que tu dis est vrai… si vraiment, on était ensemble, fiancés, amoureux… alors je vais essayer. Je vais faire des efforts pour te faire confiance. Pour… reconstruire. Petit à petit. Même si j’ai encore peur. Ses yeux brillent à ces mots. Il ne sourit pas tout de suite. Il me regarde avec intensité, comme si ces paroles avaient eu un poids immense pour lui. Puis, lentement, il acquiesce. - Merci. C’est tout ce que je voulais. Que tu essaies. Je ne te demanderai rien d’autre. Le silence retombe. Mais cette fois, il est différent. Moins lourd. Moins tendu. Il y a comme un petit espace de paix, enfin. Une respiration. Je le regarde encore. Il me semble beau. Étrangement familier. Son regard est sincère. Son visage fatigué. Et quelque chose en moi se détend. Un peu. Juste un peu. Il effleure doucement ma main du pouce, puis se redresse. - Je vais te laisser te reposer. Ou faire ce que tu veux. Tu sais où me trouver. Il commence à se diriger vers la porte. Puis s’arrête, se retourne légèrement. - Et Léa… je suis fier de toi. Il quitte la pièce sans attendre de réponse. Et moi, je reste là, le cœur au bord de l’explosion. Je ne sais plus quoi penser. Mais pour la première fois depuis mon réveil, j’ai l’impression que peut-être...peut-être...je ne suis pas seule dans ce chaos.
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