Hugo
Mon bureau reprend peu à peu son calme après le départ de Noah Belair, comme si sa présence avait laissé une trace, un léger trouble que je m’efforce d’ignorer. Ce gamin, avec ses dix-huit ans et son air légèrement hésitant, m’a laissé une impression étrange, que je n’arrive pas encore à définir. Peut-être parce que je me reconnais, par moments, dans cette volonté de prouver quelque chose sans trop savoir où ça mène.
À peine ai-je eu le temps de rassembler mes pensées que la porte s’ouvre sans cérémonie. Seul Léo-Paul Dufresne, mon bras droit et meilleur ami, oserait entrer ainsi. Grand, massif, et sans le moindre besoin d’impressionner qui que ce soit, il pose sur moi un regard tranquille, presque curieux. Il sait que l’entretien vient de se terminer et je devine déjà sa question avant même qu’il ne la formule.
— Alors, qu’est-ce que tu penses du jeune ? demande-t-il en s’adossant au bureau, les bras croisés.
Je prends une seconde pour remettre mes idées en ordre, pesant mes mots avant de répondre. Léo-Paul est le seul à qui je m’autorise à dire ce que je pense vraiment, sans filtre.
— Il est… motivé, je suppose. Mais jeune, très jeune. Peut-être trop pour supporter la pression d’une entreprise comme la nôtre.
Léo-Paul hoche la tête, l’ombre d’un sourire dans sa barbe épaisse. Avec son allure de bûcheron et ses chemises à carreaux, il détonne complètement dans cet univers de costumes taillés et de sérieux glacé. Mais c’est précisément pour ça que je lui fais confiance. Il garde les pieds sur terre, peu importe le cadre.
— Tu penses qu’il ne fera pas l’affaire ? demande-t-il, son regard calme posé sur moi.
Je fronce légèrement les sourcils, repensant aux réponses de Noah, à son regard qui cherchait désespérément à cacher son appréhension. Et pourtant, il y avait quelque chose de sincère dans ses mots. Une franchise que je ne croise plus très souvent.
— Je ne sais pas encore. Il semble honnête. Et je crois qu’il est prêt à faire des efforts. Mais est-ce que ça suffira ?
Léo-Paul se penche un peu, attrapant un dossier sur le bord du bureau qu’il feuillette d’un air distrait.
— Parfois, l’honnêteté est ce qui fait la différence, Hugo. Je sais que tu attends de tes employés qu’ils soient parfaits, mais un peu de fraîcheur pourrait ne pas nous faire de mal.
Je laisse échapper un léger soupir, conscient qu’il a peut-être raison. Dans cette tour d’ivoire qu’est Westbridge & Goldstein, où chaque décision est pesée, mesurée, et minutieusement calculée, un peu de spontanéité pourrait apporter une dynamique différente. Mais cela ne suffit pas pour me convaincre.
— Peut-être, admets-je finalement. Mais il va falloir qu’il prouve qu’il est capable de s’adapter. La motivation seule ne suffit pas.
Léo-Paul sourit, un sourire discret mais plein de compréhension. Il me connaît bien, sait combien j’ai travaillé pour arriver ici, et combien je peux être intransigeant envers moi-même et envers les autres. Pourtant, il pose une main amicale sur mon épaule, comme pour me rappeler que ce regard critique que je porte sur les autres n’a pas toujours besoin d’être aussi tranchant.
— Donne-lui sa chance, Hugo. Ça ne te coûtera rien de voir ce dont il est capable.
Je hoche la tête, notant mentalement ses paroles. Léo-Paul a le don de tempérer mes jugements, de me rappeler l’importance de l’humanité dans ce monde d’apparences et de perfection. Peut-être qu’il a raison, peut-être que Noah Belair mérite une chance de prouver ce qu’il vaut.
Après le départ de Léo-Paul, je reprends mon téléphone pour répondre à quelques mails urgents. Une notification d’Essentia apparaît en haut de l’écran, et sans vraiment y penser, je l’ouvre. C’est là que je remarque un nouveau pseudonyme dans mes suggestions de profils. « VersLibre ».
Je reste un instant immobile, hésitant à cliquer. Ce n’est pas la première fois que je découvre un profil sur ce site, mais il y a quelque chose dans ce nom qui retient mon attention. Poétique, dénué d’artifices. Une invitation à quelque chose de plus profond, peut-être de plus sincère.
Sans trop réfléchir, j’ouvre la conversation et commence à taper.
Athanor : « VersLibre ». Un choix intriguant. Je suppose que les mots comptent plus pour vous que ce que l’on montre en surface.
Je laisse le message en suspens, attendant une réponse qui pourrait prendre des heures, peut-être même des jours. Sur Essentia, le temps n’a pas la même signification qu’au bureau. Ici, chaque échange est pesé, réfléchi. On se découvre lentement, sans l’urgence de tout montrer d’un coup.
Quelques minutes plus tard, une réponse s’affiche sur mon écran.
VersLibre : On se montre parfois mieux en mots qu’en image. C’est ce que je pense, en tout cas.
Je souris, une expression rare pour moi, mais que je n’ai pas besoin de réprimer ici, dans l’anonymat de ce site. L’échange est bref, presque banal, mais une part de moi se sent curieusement soulagée. Ce simple message semble me reconnecter à quelque chose de plus authentique.
Athanor : “Peut-être que les mots révèlent ce qu’on cache aux autres… et parfois même à soi-même.”
Je m’arrête, hésitant à en dire davantage. Ce n’est qu’un début, mais quelque chose en moi sait que cette conversation est différente, que ce *VersLibre* n’est pas comme les autres. Il y a un respect des mots, une honnêteté que je n’attendais pas en venant ici.
Alors que je laisse mon téléphone retomber sur le bureau, mon regard se perd un instant à travers la vitre, sur la ville qui s’étend en contrebas. J’ai l’impression de mener deux vies parallèles : l’une, glaciale et calculée, et l’autre, secrète et sincère. Et pour la première fois depuis longtemps, l’idée de laisser tomber le masque, même pour quelques instants, ne me semble pas si folle.