Noah
Les couloirs de « Westbridge & Goldstein » semblent ne pas avoir de fin. Les murs sont d’un blanc clinique, et chaque pas que je fais résonne comme une fausse note dans cette symphonie de silence. J’ai toujours pensé que je me débrouillais bien pour garder mon calme, mais là, mon cœur tambourine comme s’il tentait de s’échapper de ma poitrine.
Je serre le dossier que j’ai préparé comme une bouée de sauvetage, tentant de me convaincre que tout va bien se passer. Après tout, ce n’est qu’un entretien. Mais en voyant les regards impeccablement neutres des employés qui passent devant moi, mon assurance vacille. Qu’est-ce que je fais ici ?
La porte du bureau s’ouvre enfin, et l’assistante me fait signe d’entrer. Je prends une grande inspiration avant de pénétrer dans la pièce. Derrière le bureau se trouve « Hugo Moreau ». Mon futur patron. Ou plutôt le genre de personne qui incarne l’autorité et la distance à la perfection. Il relève à peine la tête lorsque je m’installe en face de lui, ses yeux rivés sur mon CV d’une manière calculée, comme s’il évaluait chaque mot avec une précision chirurgicale.
— Noah Belair, c’est ça ?
Sa voix est posée, sans la moindre note d’émotion. Je hoche la tête, mes mains serrées sur mes genoux pour éviter de montrer qu’elles tremblent légèrement.
— Oui, c’est bien moi.
Il reste silencieux pendant une éternité – ou du moins c’est ce que mon cerveau en panique veut me faire croire. Quand il lève enfin les yeux vers moi, je me sens comme un livre ouvert. Ses yeux sombres m’analysent, notent chaque détail, chaque hésitation.
— Pourquoi avoir choisi Westbridge & Goldstein pour votre stage ? demande-t-il, son ton glacial résonnant dans la pièce.
Je m’étais préparé à cette question. J’avais toute une réponse bien rodée sur le prestige de l’entreprise, mon admiration pour leur modèle d’affaires… mais face à lui, les mots s’évaporent. Il y a quelque chose dans son regard qui m’empêche de réciter mon discours comme un robot.
— Parce que… je veux apprendre des meilleurs, finis-je par dire, légèrement hésitant
Il m’observe, impassible, et hoche enfin la tête. Nous enchaînons les questions, les réponses – enfin, surtout ses questions et mes tentatives de ne pas paraître trop nerveux. Il ne sourit jamais, ne laisse jamais paraître autre chose que cette rigueur froide, presque intimidante. Mais étrangement, ça m’intrigue plus que ça ne me dérange.
Quand l’entretien se termine, il se contente de me saluer d’un signe de tête avant de retourner à ses dossiers, comme si ma présence avait déjà cessé d’exister pour lui.
Bon, ça s’est fait. Je ressors du bureau, inspirant profondément, comme si je venais de remonter à la surface après une longue apnée. Difficile de dire si j’ai réussi ou pas. J’imagine que si je reçois un appel, c’est que j’aurais passé ce test glacé.
Le soir, de retour chez moi, l’agitation de la journée laisse place à un étrange vide. Je repense à l’entretien, aux murs blancs, au regard perçant de Hugo Moreau. Cette journée a eu un impact sur moi que je ne saurais vraiment expliquer. J’avais l’impression de n’être qu’un gamin qui essayait de se frayer un chemin dans un monde bien trop grand pour lui.
À peine ai-je passé la porte de notre appartement que je tombe sur Jean-Baptiste, affalé dans le canapé avec un livre de poche entre les mains, probablement un vieux roman déniché dans une librairie d’occasion. Il me lance un regard amusé par-dessus le bord de son bouquin.
— Alors, Monsieur Belair, comment s’est passé cet entretien dans la tour d’ivoire ? demande-t-il avec un sourire en coin.
Je roule des yeux, sans vraiment pouvoir m’empêcher de sourire. Jean-Baptiste a toujours ce talent pour détendre l’atmosphère, même quand j’ai l’impression que mon cerveau est en ébullition.
— Glacé. Littéralement. Je crois qu’ils ont installé des frigos à la place des cœurs dans cette boîte.
Il éclate de rire, un rire franc qui me fait du bien après cette journée tendue.
— Ouais, c’est un peu ce que je me disais. Ils ont sûrement engagé un consultant en “froideur extrême” pour recruter des gens comme ça. Alors, ce fameux Hugo Moreau, impressionnant ou effrayant ?
— Un peu des deux, je suppose. C’est difficile à dire, il est juste… il impose, tu vois ?
Jean-Baptiste hoche la tête, une lueur d’intérêt dans les yeux. Il pose son livre et me fait signe de m’asseoir.
— Tu sais quoi ? Peu importe l’impression qu’il t’a faite, ce qui compte, c’est qu’il te rappelle et qu’il te prenne pour ce stage. Et toi, pendant ce temps, tu restes toi-même. C’est tout ce qu’il te reste à faire.
Je soupire, mais sa remarque me rassure un peu. Jean-Baptiste a cette manière de me rappeler l’essentiel, même quand je me laisse envahir par les doutes.
— T’as raison, dis-je finalement, un sourire un peu plus sincère sur les lèvres. Allez, merci pour le soutien, vieux.
— Toujours là pour toi, répond-il en levant la main pour me donner une tape amicale sur l’épaule. Allez, va te reposer, tu l’as bien mérité.
Je me retire dans ma chambre, laissant Jean-Baptiste avec son roman. En m’installant sur mon lit, je prends mon téléphone pour me changer les idées. Une notification attire mon attention. Une publicité, sûrement un des algorithmes qui a capté ma solitude du moment : « Vous cherchez une connexion plus profonde ? Essentia, le site de rencontres où l’âme compte plus que l’apparence. »
J’hésite. L’idée de m’inscrire sur un site de rencontre sans photos, où les mots remplacent l’image, a un côté intrigant. Je ne m’attends à rien de particulier. Mais… je veux essayer, juste pour voir. Après tout, je ne suis pas obligé de me lancer dans de grandes conversations. C’est juste une inscription, rien de plus.
Je crée mon profil sous le pseudonyme de « VersLibre », une allusion discrète à ma passion pour la poésie. Je n’écris rien de très spécial dans la description – quelques mots sur mon amour pour les mots et ma quête d’authenticité. Je n’attends rien de ce site, pas plus que je n’attendais de cet entretien. C’est juste une tentative, un moyen de m’évader un peu.
Et puis, qui sait ? Peut-être que je tomberai sur quelqu’un avec qui les mots suffisent.
Je soupire en fermant l’application, laissant mon téléphone retomber sur le lit. Je n’aurais jamais cru que je me retrouverais à chercher quelque chose d’aussi abstrait, mais après une journée passée à naviguer dans le monde glacé de « Westbridge & Goldstein », je ressens ce besoin plus que jamais.
Au fond de moi, quelque chose murmure que je viens peut-être de faire un premier pas vers quelque chose de plus grand. Et même si ça n’aboutit à rien, j’ai déjà l’impression que cette petite étincelle pourrait éclairer quelque chose d’inattendu dans ma vie.