I-1

2294 Mots
ICes pages ne sont pas une dissertation. Leur spontanéité surprend, irrite, réjouit. Inspirées par Myriam1, elles révèlent l’exubérante cohérence, l’humour, la subjectivité absolue de ma vraie nature, à cent lieues de celle qu’on me prête habituellement. Jardinier amoureux de mon jardin, j’aime éperdument les Hommes même lorsque leurs manières d’être et de penser m’indisposent. Ainsi je supporte mal que certains s’expriment en mon nom ; d’aucuns subjuguent les âmes en m’attribuant les pires horreurs ; je serais un être effrayant, tyrannique, insensible à la consolation et au réconfort, à approcher en rampant. « Faites pénitence. Versez votre obole. » D’autres m’enterrent au nom de la modernité ; aux oubliettes le barbu archaïque, teigneux, gâteux ; dehors l’artificier irresponsable ! Paradoxalement, dans leurs livres et leurs débats, ils s’acharnent avec une constance agressive à démontrer mon inexistence comme si le cadavre remuait encore et risquait à tout moment de se réveiller. « Ma mort » a créé un vide difficile à combler ; elle laisse le monde orphelin d’une transcendance innée. Innée et incontournable ! « Aime et fais ce que tu veux », « invente ton chemin », « vis sans contrainte » ne sont pas à la portée du premier venu. Ailleurs, en revanche, omniprésent, je fulmine, je fustige, je sanctionne. Gare à celui ou à celle qui transgresse mes commandements ! Quoi qu’il en soit, la nature qu’ils me prêtent m’est étrangère. Peu importent les noms qu’ils me donnent – Allah, Jéhovah, Elohim, El Shaddaï, Adonaï, Rabbi, Dieu, Brahmâ, Amon-Râ –, ils font tous l’objet d’un besoin irrépressible de fléchir mon intransigeance, d’apaiser mon courroux, d’obtenir mon intercession, d’implorer mon pardon. Ils ignorent que le « tout-puissant » l’est si peu au sens où ils l’entendent. Ils ignorent que ce qu’ils définissent « éternité » n’est pas ce qu’ils conçoivent. Une durée sans temps maîtrisé. D’avance, je saurais l’évolution de l’Histoire, de la genèse à l’apocalypse finale. Sitôt qu’il pointerait le nez hors du ventre de sa mère, le destin du nouveau-né serait fixé. Pendant des siècles, des théologiens ont usé leur salive à propos de la prédestination. Mais qu’en savent-ils, nom d’une pipe ? Je suis comme ceci, comme cela, ma volonté est telle, non elle est autre ! Tiens ! Je vais les abasourdir. Je suis moi aussi dépendant d’une durée à laquelle je suis soumis pour l’avoir créée ; je ne puis esquisser le proche avenir de chacun qu’en fracturant la porte dérobée derrière laquelle sont cachées ses intentions réelles. Semblable à un écrivain qui sait la fin de son roman, mais ignore la manière dont ses personnages l’y mèneront. Par quels chemins tortueux les Hommes iront-ils vers le terme ? Si terme il y a ! Ils sont libres. J’ai voulu la création telle, avec sa part d’imprévisibilité et ma part d’inconnaissance. Le savoir ignorant. Je suis donc régulièrement tiraillé entre soulagement et consternation. Plutôt consterné par le futur qui s’ébauche. Jusqu’où ira le chaos ? La Terre résistera-telle à leur inconscience ? Partager mon existence fut une évidence. Lorsque, sous mon regard émerveillé, l’Homme émergea des ténèbres de l’animalité, je l’ai aimé séance tenante. Mais mon émerveillement se teinta bientôt de perplexité. S’il se servait des premières lueurs de l’intelligence pour améliorer son environnement, pour fabriquer des armes, indispensables à sa survie, il les utilisait également pour exterminer ses congénères. Au début, il me voyait partout. Lentement mon être se simplifia jusqu’à ne plus être qu’un. Progrès considérable. Des millénaires se succédèrent sans qu’il songe à remettre mon existence en cause. Puis ce « un » se dilua ou s’imposa d’une manière excessive. Quelle image se faisait-il de moi ? Mis à toutes les sauces, un fossé se creusa lentement entre nous. Il découvrait l’écriture et entreprenait de raconter « mon histoire ». Il édifia des temples, érigea des idoles, adressa des prières et des sacrifices à des simulacres ; quant à moi, je me morfondais, victime d’un malentendu fondamental ; quand je me tais, me retire par respect de sa liberté et pour la promouvoir, l’Homme dit et pense que je suis absent, que je suis un mythe. L’Homme en fait son deuil. Quand j’agis, viens à sa rencontre, donne des signes de ma présence, l’Homme dit et pense que je l’opprime, que je l’aliène, que je le réduis en esclavage. L’Homme s’indigne, se récrie, se révolte. Ce que je vise : une relation de liberté. Mon action ne se substitue jamais à la sienne. Mon silence n’est pas une absence, mais une présence respectueuse et vivifiante. « Difficile liberté. » Pendant que la violence s’accroissait, par leur exemple, leurs paroles, leurs écrits, des sages jetèrent les bases d’une autre manière d’être au monde. Situation paradoxale. Le bien et le mal se confondirent. Chacun devint capable du meilleur et du pire. J’inspire des êtres de l’intérieur, ce sont des médiations, de légères impulsions qu’ils acceptent ou négligent. Qu’il est difficile d’être un dieu méconnu, assimilé à un personnage de conte de fée. S’ils percevaient ma largeur d’esprit, ma compassion, ma bienveillance, mon amour, l’assurance d’une vie éternelle à mes côtés les aiderait à endurer les calamités naturelles, la fatalité, la malignité humaine source de tant de malheurs. Mais aujourd’hui une époque égocentrique, pessimiste, obscurantiste, cruelle, âpre au gain, dominée par une lutte impitoyable pour s’approprier les ressources et manipuler les esprits, favorise l’expansion du mal et plonge l’Humanité dans un hiver crépusculaire. Pauvres petits ! 1.Sinaï, monastère Sainte-Catherine, 2016 L’archevêque2 Joachim du Sinaï, de Pharan et de Rathu, autorité suprême du monastère Sainte-Catherine était un homme de pouvoir. Il feignait une sainteté dont seuls les naïfs étaient dupes. Ses homélies, proférées d’une voix grave, laissaient accroire à une profondeur spirituelle que ses actes démentaient. Ce matin d’octobre, par une chaleur accablante, il exhortait la trentaine de moines figés sur leurs bancs à confesser leurs pensées les plus intimes ; sous sa direction, ils épureraient leurs âmes et goûteraient à la rosée céleste. Son ton se fit brusquement plus dur. Afin de favoriser leur intériorisation, dorénavant, sauf en cas d’extrême nécessité, les sorties étaient prohibées. « Le monde extérieur est le domaine du diable. Ici vous êtes en sécurité, à l’abri des tentations, sous le regard bienveillant du Saint Dieu. » Et d’illustrer sa harangue d’arguments massue. « Plusieurs pères, en apparence solides dans leur foi, contaminés par la vie moderne défroquèrent pour des raisons évidentes. Cherchez la femme, persifla-t-il. Quatre-vingt-dix-neuf saints vécurent ici. Qu’ils soient vos modèles. » Sans transition, il s’en prit à l’usage immodéré des téléphones portables multifonctionnels, au courrier trop abondant, aux visites intempestives, au bavardage stérile, au laisser-aller. La lecture des journaux, source de dissipation, était désormais proscrite. Hieronymos l’écoutait d’une oreille distraite. Ces interdits le laissaient de marbre. Joachim ne pourrait opposer son véto aux fréquentes sollicitations à donner des conférences ou à participer à des congrès internationaux. Un refus de sa part le déconsidérerait ; il tenait à sa réputation comme à la prunelle de ses yeux. Depuis belle lurette, Hieronymos avait percé les ambitions secrètes de son supérieur ; accéder au poste prestigieux de patriarche de Constantinople. Il regrettait amèrement son prédécesseur, le père Stavros, avec lequel il avait entretenu une relation privilégiée. Sous sa houlette, les moines bénéficiaient d’une liberté épanouissante. Stavros pensait qu’il revenait à chacun de trouver son chemin suivant son rythme propre. C’est lui qui, vingt ans auparavant, l’avait nommé bibliothécaire. Tâche considérable mais ô combien gratifiante. Conservateur de trésors inestimables : trois mille manuscrits, des enluminures, des codex, plus de six mille ouvrages anciens à gérer. À lui seul, le Codex sinaiticus, une version de la Bible du quatrième siècle, valait tous les autres. Savant et érudit, Hieronymos pratiquait une dizaine de langues dont le copte, le syriaque, l’araméen, l’arabe, l’arménien, l’hébreu, le sanscrit, outils indispensables à l’hagiographe. Quand Joachim prit la direction du monastère, non sans intrigues et manigances, l’existence de Hieronymos bascula. Le nouvel archevêque ne prisait guère les esprits forts. Encourageant la délation, inaccessible à la critique, hostile au dialogue, hermétique à toute innovation, il musela la synaxe, organe de direction des décisions du monastère, en y faisant élire ses créatures. Hieronymos se confina dans le mutisme, se méfiant de tous et de chacun. Son âme s’assombrit et le doute s’insinua en lui comme un poison délétère. Autrefois, la célébration de la sainte liturgie, les offices, une prière fervente sous le regard bienveillant de la Vierge Marie confortaient sa vocation. Un séisme mental ébranla sa vie intérieure. Pendant que Joachim pérorait, il songea à cette phrase du Talmud : Tout ce que fait Dieu fait partie d’un plan, même si nous ne voyons pas de quelle manière. Il met parfois les gens dans une situation favorable à l’accomplissement de leur mission sur terre. À la tête de ce lieu saint par excellence sévissait un Taliban égocentrique, arriviste, despotique. Dans ces conditions, comment croire à la fiabilité de Dieu. Qu’Il semblât absent d’un monde soumis à la violence, à l’injustice, au triomphe des méchants se concevait à la rigueur en raison de la liberté dont Il dota l’homme. Mais ici, au cœur de ce sanctuaire sacré, c’était inconcevable. Le monastère avait été édifié quinze siècles auparavant au pied du mont Horeb au sommet duquel Moïse reçut les tables de la Loi des mains du Seigneur et sur le lieu même du Buisson Ardent où le libérateur d’Israël conclut avec Lui une Alliance éternelle. Si le Seigneur abandonnait Ses féaux, des questions se posaient sur Ses intentions… voire sur Son existence. Hieronymos ruminait ces sombres pensées, tête baissée, afin que personne ne s’aperçût de son absence d’intérêt aux propos du matamore. À un moment, il jeta un œil en direction du père Maximos assis non loin de lui. À peine intronisé, Joachim l’avait nommé aide bibliothécaire. Pourquoi celui-là, totalement dépourvu des compétences élémentaires pour un travail aussi exigeant ? Maximos somnolait. Sa Sainteté Joachim Ier proclamait sans vergogne qu’il représentait le Seigneur, qu’il était leur père et leur providence. Jamais l’humble père Stavros n’avait soutenu une comparaison aussi indécente. Il se considérait comme un serviteur de la communauté et non comme son maître absolu. Hieronymos avait compris depuis longtemps que Joachim avait introduit un espion dans la bibliothèque ; il ne doutait pas qu’il lui rapportât ses moindres faits et gestes. C’était d’autant plus patent qu’il ne lui était d’aucune utilité. En cinq ans, il n’avait rien appris, embrouillait tout, ignorait où se trouvaient la plupart des ouvrages, incapable de faire la différence entre un original et une copie, de renseigner un visiteur. Du matin au soir, il s’affairait à des besognes stériles. Toujours sur ses talons, il s’inquiétait de ses activités. Pourquoi compulsait-il tel manuscrit ? À quoi servaient les notes qu’il prenait ? Quelle langue utilisait-il (Hieronymos recourait au syriaque, langue inconnue de Maximos et de Joachim) ? Avec un large sourire, Hieronymos racontait n’importe quoi. En parfait imbécile, le suppôt de l’archevêque mordait à l’hameçon. Outre l’administration de la bibliothèque, Hieronymos écrivait des articles pour des revues spécialisées, s’adonnait à des enquêtes hagiographiques, commentait des textes susceptibles d’intéresser des chercheurs. Dès le début de son règne, Joachim l’avait mis en garde : gestionnaire, pas scientifique ; le péché d’orgueil le guettait. « Ne perdez jamais de vue, père, que l’enfer est un regret éternel fait de larmes inutiles. » Sur le point de s’en aller, il l’avait rappelé. « J’interdis désormais vos escapades à l’église de la Transfiguration et vos visites aux Bédouins. Vous n’avez pas trop de vos journées pour mener à bien votre tâche. » Si Hieronymos n’avait eu cure des remontrances péremptoires de l’archevêque et avait suivi sa propre voie, cette décision inique l’affectait particulièrement, elle l’empêchait de méditer dans la montagne et de deviser avec les sages du désert dont il parlait la langue. Leur compagnie et la solitude inspiraient son ministère et sa vie intérieure. Il pensait que le désert, cet océan sans eau, donnait un aperçu de l’éternité. Par ailleurs, en ce qui concernait sa fonction, il était irremplaçable d’autant que sa notoriété avait franchi depuis longtemps l’enceinte du monastère. La synaxe terminée, il gagna son lieu de travail à la hâte. Depuis quelques semaines, il consacrait une partie de son temps à une biographie de Saint Pantaléon. Vivant à Nicomédie au quatrième siècle, il fut un médecin d’une renommée telle que l’empereur Maximilien Galère se l’attacha. Un prêtre chrétien, Hermolaüs, le convainquit de la stérilité de son savoir s’il ignorait les sciences du salut. Pantaléon se fit baptiser après avoir rendu la vie à un enfant décédé des suites d’une morsure de vipère. Tout en professant son art, il devint un apôtre de la foi. Des confrères jaloux le dénoncèrent à l’empereur. Il mourut martyr. Cet homme plut à Hieronymos. Il le considéra comme un frère. Lui-même était un scientifique et un croyant, persécuté parce qu’il était ce qu’il était. Il en était arrivé au point où s’imposait une relecture du Panégyrique de son saint écrit par Saint Ephrem, rangé dans une travée du nouvel étage construit en 2008. Il s’y rendit. Maximos qui dépoussiérait les livres avec un plumeau ne le quittait pas des yeux. Hieronymos se retourna et congratula son confrère de son souci de l’ordre et de la propreté. L’autre, peu habitué aux compliments de son patron, demeura pantois et s’activa afin de témoigner de son zèle. Hieronymos sourit dans sa barbe. Insensible à l’ironie, cet âne bâté n’avait aucun sens du second degré. Il appartenait à cette catégorie d’individus qui croissent en sottise jusqu’à leur mort. L’éclairage trop faible, un néon ayant rendu l’âme, il demanda à son adjoint de lui apporter une torche. Il trouva rapidement ce qu’il cherchait. Sur le point de regagner sa table de travail, il s’avisa soudain de la présence d’un mince volume qu’il n’avait jamais vu. Ce n’était pas un manuscrit ancien. Relié en cuir noir, un texte d’une trentaine de pages. Aucune indication sur son origine. Ni titre, ni date, ni nom d’auteur. L’impression était moderne. Autres étrangetés, les caractères italiques et la langue : le grec moderne. Hieronymos jeta un œil en direction de Maximos qui se tenait à portée de voix. Il jura intérieurement. Il aurait dû le remballer. « Avez-vous trouvé, père ? » Masquant son trouble, brandissant le Panégyrique d’Ephrem, Hieronymos rétorqua qu’il lui restait un détail à régler. Tournant le dos à son garde-chiourme, il entrouvrit prestement sa robe et glissa « le Livre » sous sa chemise, adressant une prière à Saint Pantaléon : qu’il le protégeât de l’œil inquisitorial de Maximos ! Il reprit son travail comme si de rien n’était. Un frémissement intérieur, il subodorait une découverte capitale. Il eut beau se concentrer sur le manuscrit d’Ephrem, mille questions s’entrechoquaient dans sa tête. Comment « ce Livre » avait-il abouti là-haut ? Avec Maximos, ils étaient les seuls à y avoir accès. Des chercheurs consultaient fréquemment des ouvrages, mais c’était lui qui les véhiculait. À la rigueur, s’il s’était trouvé dans la salle commune, une supercherie eût été envisageable, mais pas là où il était. La dernière fois qu’il était monté là-haut, c’était il y a une semaine. Si « le Livre » avait été à sa place, il n’aurait pas manqué de le remarquer. Sa présence sur son cœur brûlait sa poitrine. En dépit de son impatience, il en prendrait connaissance dans sa cellule à l’abri des regards indiscrets. Il saurait alors à quoi s’en tenir. Jusqu’au soir, il adopterait un comportement normal afin de ne pas éveiller les soupçons de la taupe.
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