I-2

2215 Mots
Le grand silence enveloppait le monastère. Protégé par sa moustiquaire, Hieronymos, absorbé par « le Livre », sa torche allumée sous son drap, personne ne s’avisa qu’il ne dormait pas. En le feuilletant à la hâte ce matin, il n’avait pas remarqué l’alpha de la première page, l’oméga de la dernière et que l’ensemble du texte était divisé en chapitres numérotés en chiffres romains. Ligne après ligne, son ébahissement croissait. Qui avait écrit ce texte rédigé à la première personne ? L’auteur s’était mis à la place du Seigneur. Cependant, et c’était là la plus grande singularité, l’image qu’il en donnait ne correspondait pas à la conception traditionnelle. Ce n’était pas le Dieu majestueux et puissant qui s’exprimait, mais un être humain préoccupé de l’emballement apocalyptique du monde. En bon réaliste, il n’éprouvait jamais d’élans mystiques. Le visage extasié de confrères en prière devant une icône rouge et or l’agaçait. Lorsqu’il n’était pas en proie au doute, dissipé ou concentré, sa prière était simple. Méditative au monastère, contemplative dans la montagne. Toutefois, lorsqu’il regagnait Sainte-Catherine, il se demandait souvent s’il n’était qu’un esthète qu’émerveillerait la splendeur du paysage. Trop intellectuel, trop sceptique pour croire à des visions intérieures. Quand d’occasion il ressentait un émoi, il maîtrisait rapidement ce qu’il considérait comme une faiblesse, l’attribuant à la vie austère qu’il menait. Plusieurs de ses amis, leur jugement a***é, avaient quitté Sainte-Catherine, victimes de pulsions irrationnelles. Le monachisme ne faisait pas bon ménage avec l’introspection. Même s’il n’était pas un strict observant, il estimait cependant la nécessité d’une règle, garante de l’équilibre du moine. Il valait mieux se conformer à une discipline commune que macérer dans l’isolement. Un Sinaïte s’estimant capable de mener sa barque en solitaire se perdait dans le brouillard. C’est pourquoi il réprouvait les séjours dans l’ermitage édifié au cœur de la montagne. Sur ce point, il partageait l’avis de Joachim : cette pratique impliquait une forme de sainteté qui n’était pas à la portée du premier venu. Pour l’heure, le monastère était peuplé de médiocres, de serviles, de fervents, d’ascètes, de trois savants et de pondérés. Ces derniers constituaient l’élément sain de la communauté ; ils se caractérisaient par leur humour, leur fidélité et leur abnégation. « Et moi, songea-t-il, dans quelle catégorie me situer ? Un savant et un médiocre ? » « Le Livre » le remplissait d’une exaltation irradiante. Un rayonnement lumineux allant de pair avec une joie intense. Enivré par ce qu’il ressentait, il le lut et le relut jusqu’à l’office nocturne de quatre heures du matin. Il le dissimula sous son matelas. Son exaltation perdura. Hieronymos eut toutes les peines du monde à montrer un visage impassible. Maximos fut le seul à s’apercevoir de sa métamorphose. « Que vous arrive-t-il, père, vous êtes différent ? » Afin de créer une diversion, il le rabroua vertement. « Cette nuit, j’ai rêvé que vous connaissiez la bibliothèque sur le bout des ongles, vous compreniez mes travaux au point de deviner l’ouvrage dont j’avais besoin, vous étiez un guide éclairé pour les visiteurs de passage. » Son subordonné le regarda ébahi. « Je ne fais pas bien mon travail, père ? » — « C’est plus grave que cela, Maximos, vous êtes un fardeau. En cinq ans, mes nombreuses recommandations, mes efforts pour vous initier au métier ont été vains. Vous n’êtes même pas fichu de remettre à leur place des ouvrages numérotés. Je vous ai suggéré de vous familiariser avec l’informatique sous la direction du père Theodoros. Un mois plus tard, il renonçait, “Maximos est un cas désespéré”, m’a-t-il dit d’un air navré. À trente-quatre ans, vous n’avez rien appris. J’ai fait preuve à votre égard d’une indulgence excessive. Je ne vous ai pas dénigré. Quand notre archevêque me demandait si j’étais satisfait de vos services, je répondais invariablement que vous étiez de bonne volonté. Lorsque vous œuvriez à l’hôtellerie, tout le monde se félicitait de votre zèle. Je vous pose la question : pourquoi ne pas avoir postulé d’y retourner ? » Maximos était blême. Hieronymos le fixa droit dans les yeux. Visiblement en proie à un combat intérieur, allait-il avouer son véritable rôle ? Il murmura d’une voix chevrotante : « Vous m’avez méprisé dès le premier jour parce que je ne suis pas un intellectuel. Mais je me suis accroché. Si j’avais renoncé, j’aurais offensé le Saint Dieu puisque, mandaté par Sa Sainteté, je l’étais donc par Lui. » Sa voix s’affermissait à mesure qu’il s’exprimait. Il était plus roué que Hieronymos l’avait supposé. Loin de reconnaître sa véritable mission, il se réfugiait sous l’aile de Dieu. Argument imparable. « Toutes les humiliations que je subis au quotidien, je les endure en expiation de mes péchés », poursuivit-il. « Vous êtes mon bourreau ; je suis votre souffre-douleur. » Malgré ses dispositions iréniques, la moutarde monta au nez du bibliothécaire. Son outrecuidance était intolérable. « Vous faites preuve d’un culot monstre et d’une lâcheté insigne en vous attribuant le rôle du persécuté. S’il m’est arrivé de vous bousculer, c’était dans le seul but de vous former. Mais vous êtes obtus. Estce une volonté délibérée de votre part ou êtes-vous l’idiot de Sainte-Catherine ? » Maximos lui lança un regard haineux et quitta les lieux. « Je me suis fait un ennemi mortel », se dit-il. « Sous peu, il ira pleurer dans le giron de Joachim. » Il n’en avait cure. Il avait atteint son but ; sa diversion peu charitable détournerait l’attention de sa transfiguration. Toutefois, il n’avait pas prévu la promptitude de la réaction. Focalisé sur son écran, il se trouva soudain face à un archevêque hors de lui. « De quel droit avez-vous humilié à ce point ce malheureux ? Il est effondré et ne veut plus remettre les pieds dans la bibliothèque. » Un calme olympien envahit Hieronymos. « Et cela pose un problème, Votre Sainteté ? Vous le connaissez mieux que moi. Voilà cinq ans qu’il se morfond ici… » Joachim le coupa : « Je vous l’ai confié pour l’instruire. Au lieu de quoi vous l’avez traité en laquais… » À son tour de l’interrompre. « Bien au contraire, j’ai tout essayé. Il n’a rien assimilé. Obstiné, bouché, récalcitrant. Aucun progrès. Il n’est même pas capable de remettre un livre à sa place. Le père Théodoros s’est efforcé de l’initier à l’informatique. S’il avait maîtrisé cette technique, il m’aurait rendu de grands services. Peine perdue. Vous ne l’ignorez pas. » — « Tout le monde n’est pas apte à manipuler un ordinateur », maugréa-t-il. « À plusieurs reprises, j’ai parcouru la bibliothèque avec lui, travée par travée, expliquant la différence entre les types d’ouvrages, notre mode de classement. C’était comme si je chantais lanlaire. » — « Pourquoi ne m’avez-vous pas informé ? » — « J’espérais un déclic qui, hélas, ne s’est jamais produit. » — « Vous l’avez agressé avec une cruauté intolérable. Aucun moine n’a le droit d’admonester son frère. Je suis seul juge de leurs attitudes et seul habilité à redresser leurs torts. Pour qui vous prenez-vous ? Autrefois, une telle insubordination vous aurait valu le cachot. Vous direz votre coulpe à la synaxe. Demain matin, quand le père Maximos reprendra son travail, vous requerrez son pardon. Désormais, vous le respecterez. Me suis-je bien fait comprendre ? » Après son départ, Hieronymos éclata de rire. Il venait d’assister à une comédie interprétée par de mauvais acteurs. Maximos invoquait le ciel ; Joachim jouait les pères outragés alors qu’il savait pertinemment pour quelle raison il l’avait introduit dans la bibliothèque. Les tyranneaux voient des complots partout, mais leur narcissisme est tel qu’ils ne conçoivent pas qu’on discerne leurs motivations secrètes. Dorénavant, il redoublerait de prudence. Maximos lui garderait un chien de sa chienne. Il guetterait le moindre faux pas, le moindre changement d’humeur. Il s’évertuerait à percer le secret de ses travaux occultes. Mais depuis le surgissement du « Livre », en état d’apesanteur, il ne redoutait rien, ni personne. Un mois plus tard, son éblouissement initial s’était mué en sérénité. Il connaissait pratiquement « Le Livre » par cœur. Pendant son travail, sa présence subliminale embaumait son âme. Maximos avait réintégré son office le lendemain. Hieronymos avait battu sa coulpe à la synaxe et s’était excusé : ses mots avaient dépassé sa pensée. Il avait attribué ses débordements verbaux à la fatigue. Maximos s’accommoda apparemment de cette explication. Il admit que ces reproches n’étaient pas infondés et promit de s’amender. Hieronymos ne se faisait aucune illusion ; ces paroles n’étaient pas de son cru. Une question lui venait régulièrement à l’esprit : pourquoi Joachim se méfiait-il autant de lui ? Même s’il contrevenait à ses ordres en se consacrant à des travaux non conformes à la fonction telle que définie par l’archevêque, il ne constituait une menace ni pour Sainte-Catherine, ni pour son monarque. Au contraire, ses publications valorisaient le monastère. C’était d’autant plus flagrant que le « Taliban » n’avait jamais réitéré son interdiction. Hieronymos avait eu vent de lettres élogieuses qu’il recevait à son sujet. Pas plus tard qu’hier, un théologien protestant américain, Chris Parker, avec lequel il entretenait une relation épistolaire depuis plusieurs années, lui avait montré la réponse de l’archevêque à sa requête de séjour : « C’est avec joie que nous vous accueillerons parmi nous… De fait, ainsi que vous le précisez, le père Hieronymos est un grand savant dont les conseils sont judicieux. Il est un fleuron de notre communauté. Il se consacre actuellement à une biographie critique de Saint Pantaléon qui ne manquera pas d’éclairer sous un jour nouveau ce martyr que nous vénérons. » Hieronymos mima un sourire béat comme si cette appréciation flatteuse de son supérieur le comblait d’aise. Parker tenait Sainte-Catherine en haute estime, il ne voulut pas le décevoir en le mêlant à sa cuisine intérieure. Comment Joachim était-il au courant pour Saint Pantaléon ? Maximos était-il moins benêt qu’il paraissait ? Avait-on fouillé son bureau ? Hieronymos n’avait soufflé mot à personne de ses activités personnelles. Trois moines lisaient le syriaque, l’un d’eux avait-il jeté un œil sur son ordinateur ? Bien que Hieronymos travaillât à l’écart, dans un coin tranquille, il y avait beaucoup de va-et-vient autour de lui. Même si l’accès à la bibliothèque était interdit au public, des visiteurs de marque, des chercheurs y étaient admis. Par ailleurs, des confrères s’adonnaient à des études diverses. Chacun avait sa table. Quand ils avaient besoin d’un ouvrage, ils s’adressaient à Maximos qui lui transmettait leur requête. En présence d’un interlocuteur, ils devisaient à une table ovale prévue à cet effet ou, si c’était nécessaire, dans le royaume du père Theodoros doté d’appareils sophistiqués dont il se servait pour l’analyse aux rayons X, le traitement, le déchiffrement et l’entretien des manuscrits. D’une part personne n’approchait de son antre, d’autre part aucun de ces savants, absorbés par leurs propres recherches, ne s’intéressait à son voisin. De toute façon, il s’en fichait. Que son supérieur sût était le cadet de ses soucis. On était entré dans la période de l’Avent. La nuit précédente avait été consacrée à une agrypnie, une longue veille d’une durée de huit heures ; ce temps fort de la vie spirituelle du monastère se produisait plusieurs fois par an. Hieronymos profita de cette plage de recueillement pour s’interroger sur la raison d’être du « Livre ». Depuis quelque temps, la question revenait avec insistance : qu’en faire ? En aucun cas, il ne le garderait par-devers lui. On ne met pas la lumière sous le boisseau. D’autant que, de lecture en lecture, de méditation en méditation, il était parvenu à la conclusion que l’auteur était le Saint Dieu en personne ; à preuve sa présence insolite à l’endroit où il l’avait découvert et sa propre métamorphose. Il devait ressembler aux apôtres après la Pentecôte, transformés par l’infusion du Saint-Esprit, couardises et alarmes dissipées, partis chacun de leur côté annoncer la Bonne Nouvelle. Il songea à Daniel : Ces paroles sont closes et scellées jusqu’à la fin des temps. Le prophète s’était trompé. Même s’il avait conscience que « Le Livre » était une bombe à retardement, témoin d’un miracle, sa mission était de le porter à la connaissance de l’humanité. Peut-être s’abusait-il sur son impact ? Mais le Seigneur savait ce qu’Il faisait. Cependant, il était irrésolu sur la manière d’agir. Si « Le Livre » était apparu à l’époque du père Stavros, il le lui eût remis sur le champ, assuré qu’il en saisirait la portée et en ferait le meilleur usage. Avec Joachim, c’était impensable. Impensable également de se confier à un frère qui le confierait à un autre frère ; de fil en aiguille, il atterrirait sur le bureau de l’archevêque. Il n’y avait qu’une solution : sortir « Le Livre » de Sainte-Catherine et l’acheminer vers une personne susceptible d’appréhender l’ampleur de ce qu’il révélait. Deux jours plus tard, il avait son destinataire. Quelques années auparavant, quand il n’était pas encore interdit de se déplacer, lors d’un séjour à Saint-Antoine, le plus ancien monastère du monde, haut lieu de l’église copte orthodoxe, il avait fait la connaissance du père Anastase, un vieillard « habité ». Si on s’imprégnait de sa parole, elle incitait à une récollection intérieure. Était-il encore en vie ? Il avait conservé les coordonnées de Saint-Antoine. Profitant de l’absence de Maximos, alité, victime d’une opportune poussée de fièvre, il utilisa le téléphone de la bibliothèque. « À quatre-vingt-neuf ans, le père Anastase se portait comme un charme. » Hieronymos accueillit cette information comme un signe de la Providence. Lors de sa première visite à Saint-Antoine, il s’y était rendu en voiture avec le père Constantinos, un jeune au franc-parler et d’une vive intelligence. Ils traversèrent la Mer Rouge à bord d’un ferry assurant la liaison entre Charm el-Cheik et Hurghada. De là ils remontèrent vers le nord jusqu’au monastère. Deux jours de voyage. Si, par la suite, il n’avait pas fait ses valises, Constantinos eût été le convoyeur idéal. Mais, hélas, il était livré à lui-même. « Je suis âgé. Mes forces déclinent. Bien que j’aie l’expérience des longues marches en montagne, je me suis rouillé depuis l’ukase de Joachim. Expédition hasardeuse, mais c’est à moi que le Seigneur assigne la mission sacrée de transmettre “Son Livre”. » Il étudia minutieusement l’itinéraire jusqu’au Golfe de Suez. À pied, par des sentiers détournés, il éviterait les routes empruntées par les pèlerins ; ces braves gens, ravis de croiser un moine, l’interpelleraient à tout moment. Il voyagerait en soutane. Même s’ils ne partageaient pas la même foi, les Bédouins respectaient les hommes de Dieu. Ils lui offriraient le gîte et le couvert. À une semaine de Noël, il ne fallait plus tergiverser. À cette période de l’année, la chaleur était supportable. Combien de temps durerait son odyssée ? Un, deux mois ? Impossible à prévoir. Après avoir dépêché Maximos à l’hôtellerie débordée par le nombre de visiteurs qui s’annonçaient pour célébrer la Nativité, il appela le père Anastase. Sans préciser la raison de sa venue, il l’informa brièvement qu’il devait le contacter à tout prix. Un motif impérieux le contraignait à se déplacer à pied. En conséquence, il ignorait quand il atteindrait Saint-Antoine. Le silence du père Anastase fut tellement long qu’il crut la communication interrompue. « Vous êtes toujours là, père ? » — « Je vous attends, père Hieronymos. » Après un nouveau silence, il ajouta : « Prenez garde à vous. » Sur le point de raccrocher, il l’entendit murmurer : « Je vous bénis. »
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