Depuis plusieurs semaines, le comportement de Hieronymos intriguait Maximos. Un événement s’était produit qui l’avait changé. Il l’entendait parfois fredonner. Mais c’était surtout son visage qui le frappait. D’habitude, empreint d’une sévérité teintée d’ironie, il respirait une sérénité olympienne. Dès le lendemain du jour où il l’avait semoncé vertement, il avait modifié son attitude à son égard. Il lui souriait, le réconfortait, l’encourageait ; il le mit dans la confidence de la biographie de Saint Pantaléon. Maximos s’interrogea : feignait-il la bonhomie dans le but de ne plus s’attirer les foudres de l’archevêque ou y avait-il autre chose ? Une nuit qu’il ne dormait pas, il se souvint brusquement du jour où il cherchait le Panégyrique d’Ephrem. Il lui avait apporté une torche. À un moment, Hieronymos lui avait fait face brandissant le Panégyrique. Ensuite, lui tournant le dos, « Encore un détail à régler », avait-il dit. Maximos l’avait cru sur parole, mais aujourd’hui lui revint que son œil avait enregistré un geste furtif. Comment n’y avait-il pas songé plus tôt ? Il avait dissimulé un objet dans sa soutane. Le lendemain, alors qu’il l’interrogeait sur son air épanoui, pour la première fois en cinq ans, Hieronymos le fustigeait. Pourquoi ce jour-là précisément ? Maximos s’était souvent étonné de sa patience à son égard ; il l’avait soupçonné de se douter de la raison de sa présence. Ceci dit, il n’avait jamais compris pourquoi l’archevêque jugeait bon de l’espionner. Même s’il poursuivait des recherches personnelles contraires à la volonté de Joachim, il accomplissait sa besogne à la perfection. Ses rapports sur les activités du bibliothécaire étaient insignifiants. L’archevêque ne voulait pas en démordre. Il devait persévérer. Maximos prit alors conscience qu’il le tenait pour un c****n, qu’il n’avait aucune estime pour lui. Jamais un merci, ni une parole bienveillante. Six mois auparavant, il s’était épanché et avait supplié son supérieur de le renvoyer à l’hôtellerie où il serait plus utile et plus heureux. Celui-ci avait répliqué avec onction que le Seigneur l’avait appelé à se renoncer aux fins de se libérer du vieil homme. Il n’avait pas osé réagir à ce faux-fuyant, mais à peine sa porte franchie, il avait donné libre cours à sa fureur. Entré à Sainte-Catherine sous le règne de Stavros, ne souhaitant pas être ordonné, après une brève formation de frère, il fut nommé aide hôtelier. Ces années consacrées à l’accueil des hôtes furent un vrai bonheur. Les contacts humains l’épanouissaient et raffermissaient sa vocation. En douze ans, il se fit de nombreux amis. Certains d’entre eux confiaient leurs problèmes personnels à cet homme simple qui se bornait à les écouter en silence. Vint Joachim et tout changea. Des années durant, il crut à une mission de confiance dont il s’acquitta consciencieusement jusqu’à ce jour où il comprit. a***é, exploité, abêti, il était un jean-foutre. Tout ce que Hieronymos lui avait reproché récemment était avéré. Un blocage intérieur, manière de refus de sa fonction, avait fait de lui « l’idiot de Sainte-Catherine ». La haine qui couvait depuis que les écailles étaient tombées de ses yeux se réveilla. Il engloba dans une même exécration l’archevêque, Hieronymos, la communauté tout entière et… Georgios. Originaire d’un village de montagne en Thessalie, sa mère morte en couches, élevé par un père ivrogne et brutal, il avait cinq ans quand ce butor se tua en moto. Le pope du village, Georgios, et son épouse Helena le recueillirent. Ses parents adoptifs étaient très fervents. Maximos participa aux offices interminables de la liturgie orthodoxe. Il grandit dans une ambiance pieuse. Helena lui apprit à lire, écrire et calculer. Georgios l’initia aux Saintes Écritures, à la vie des saints. Se référant à un verset de l’Évangile de Luc, Marie conservait tous ces souvenirs et les méditait dans son cœur, le pope l’exhortait régulièrement à suivre son exemple. Voulus par Dieu, les événements de sa brève existence ne ressortissaient pas au hasard. Ne pas se conformer à Sa volonté était un péché mortel. À seize ans, son destin se précisa lors d’un pèlerinage à l’Athos en compagnie de son père adoptif. Envoûté par l’atmosphère intemporelle de l’endroit, Maximos s’imagine dans l’antichambre du Paradis ; le décor grandiose de la Montagne Sainte, le tintement des cloches, les chants qui s’élèvent des églises, les icônes éclairées par des lampes à huile, la quiétude des moines en soutane noire, coiffés du skouphos, leur longue barbe, le silence absolu. Accueilli au monastère Simonos Petras, Georgios obtint pour son fils un entretien avec l’higoumène3. Sur le chemin du retour, il avisa son père adoptif de son désir d’entrer en religion. Ce dernier ne se sentit plus de joie, il avait réussi son éducation. Il serait désormais entre les mains du Seigneur. Irait-il à l’Athos ? Pas tout de suite, répondit Maximos. Afin qu’il optât en connaissance de cause, l’higoumène avait préconisé une retraite à Sainte-Catherine. Maximos s’y rendit seul et y demeura. Il avait dix-sept ans. Si Georgios n’était pas passé de vie à trépas, il lui aurait volontiers tordu le cou. Ce fanatique l’avait endoctriné, manipulé, décervelé. Il lui avait délibérément occulté la vraie vie. Mais c’était terminé. Avant de défroquer, il percerait le secret de Hieronymos. Malgré ses efforts pour paraître naturel, le comportement du bibliothécaire était sans équivoque ; il planifiait un projet. Lequel ? À quelles fins ? Celui-ci était tellement préoccupé qu’il ne remarqua pas l’attention dont il était l’objet. Pour parer à toute éventualité, Maximos avait préparé son sac comme s’il pressentait que l’étrange attitude de Hieronymos n’avait rien à voir avec Sainte-Catherine. Saint Jean Climaque décrivait fort bien ce qui se passait en lui : Lorsque le diable a pris possession d’une âme, il n’y a plus en elle ni sobriété, ni discernement, ni connaissance de soi, ni honte, mais endurcissement, insensibilité et aveuglement.
Le vendredi 23 décembre 2016, peu avant l’aube, Hieronymos s’en alla. Il s’était muni d’eau, de nourriture, d’un bâton, d’une couverture et des quelques objets nécessaires à un si long voyage. En soutane comme prévu, il avait troqué son skouphos contre un couvre-chef à larges bords qui le protégerait de l’ardeur du soleil. Après deux heures d’escalade, parvenu à un sommet, il se retourna. Son cœur se serra. La vue de surplomb sur le monastère qui s’éveillait sous le pâle éclat de la lumière matinale était très belle ; les quelques cyprès qui le jouxtaient dressaient fièrement leurs lances vers le ciel. Hieronymos sut qu’il ne reviendrait pas.
Après quatre jours d’une marche éreintante, au cœur d’un paysage déchiqueté, le soir du lundi 26 décembre, il décida de passer la nuit dans une des nombreuses grottes creusées dans le roc. De toute la journée, il n’avait rencontré âme qui vive. Il s’installa le plus confortablement qu’il pût, ouvrit son sac et se restaura de pain et de fromage. Sa réserve d’eau s’épuisait déjà ; demain il atteindrait un puits où il remplirait son outre. Sur le point de s’emballer dans sa couverture, il perçut une présence. Une silhouette se dessina à l’entrée de la grotte. Il l’éclaira avec sa torche. Maximos ! Comment s’y était-il pris pour le suivre ? Il ne lui avait jamais vu un visage aussi haineux. « Alors, on s’est fait la malle ! » La vulgarité de son vocabulaire n’augurait rien de bon. Hieronymos n’éprouva aucune appréhension. Il toisa son adjoint : « Que voulez-vous, Maximos ? » — « Votre sac. » — « Et si je refuse ? » — « Dans ce cas, tant pis pour vous. J’en ai assez bavé. Je tente ma chance. Ce que vous avez caché dans votre soutane lorsque vous cherchiez le Panégyrique d’Ephrem doit être tellement précieux que vous ne risqueriez pas votre vie pour l’emmener je ne sais où. Donnez-le moi. Ne m’obligez pas à vous tuer. » Stupéfait, Maximos vit les traits de Hieronymos se transformer, ils irradiaient d’une lumière surnaturelle. Il sourit et murmura : « Que votre volonté soit faite. » Maximos ramassa une lourde pierre et fracassa le crâne de son ancien patron. Il s’empara du « Livre », attrapa le couvre-chef de Hieronymos, s’en coiffa et s’en fut dans la nuit sans un regard pour sa victime.
2.Cefalu, 2018
Rachele se remémorait souvent le jour du drame.
Dans un hôpital de Milan, au chevet de son frère qui la dévisageait avec perplexité :
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il après un long silence.
— Je suis ta sœur Rachele, Salvo.
— Ma sœur ?
Le médecin venait d’entrer dans la chambre. Il intervint.
— Quel est votre nom ?
En guise de réponse, Salvo esquissa un geste évasif.
Elle interrogea le praticien du regard.
— Il a perdu la mémoire, murmura-t-il.
Salvo jeta un œil autour de lui, revint à « sa sœur ».
— Que fais-je ici ?
— Tu as eu un accident. Tu te nommes Salvo D’Ambrosi. Tu as quarante-six ans. Tu es chirurgien cardiaque. Tu habites Milan.
N’osant en dire davantage, elle se tut. Comment lui annoncer que sa fille Flora était morte à ses côtés ? Le médecin fit signe de poursuivre. Salvo l’écouta comme si elle relatait un banal fait divers.
— Son cerveau est intact. Les examens n’ont détecté aucune anomalie visible. Mais, hélas, les dégâts psychologiques sont importants. Impossible de prévoir s’il guérira, précisa le médecin en aparté.
La déchéance de son frère si brillant, si intelligent l’affligea profondément.
Depuis un an qu’il habitait chez « sa sœur » à Cefalu, en Sicile, accablé de fatigue à la perspective de n’importe quelle activité, son état mental ne s’était guère amélioré. Tout au plus s’était-il familiarisé avec son entourage : Rachele, son mari Ernesto et leurs quatre enfants ; Francesco, Matteo, Angela et la petite dernière Santa. Les époux étaient très différents. L’un, longiligne, efflanqué, irritable, nerveux, tout en poils : sourcils, nez, moustache. L’autre, courtaude, placide, empâtée, énergique, ne paraissant pas son âge ; une frimousse en pomme d’amour. Salvo les considérait comme des étrangers qui l’avaient recueilli par compassion. Rachele lui avait montré des photos, des vidéos ; elle avait brièvement évoqué leurs parents, s’était longuement attardée sur leur enfance, leurs jeux, l’école, les fêtes, son mariage, sa séparation d’avec Monica, son métier, sa fille. Elle gaspillait sa salive ; tout ce qu’elle racontait était de l’hébreu pour son frère. Son cerveau avait été essoré de son passé. Plus d’ego, plus de pulsions, plus de combativité. Sa vie au quotidien, volatile, sans consistance, sans possibilité de recours aux événements antérieurs, avait quelque chose de cru comme le halo d’un spot focalisé sur un point précis laissant le reste dans la pénombre. Les spécialistes se montraient circonspects ; sans trop y croire, ils envisageaient l’éventualité d’un choc émotionnel, prélude à un processus de réminiscence.
Condamné à vivre au présent, à l’occasion il posait des gestes instinctifs lorsqu’il s’agissait, par exemple, de soigner le bobo d’un enfant. Conscient de son infirmité, il n’en était pas pour autant coupé du monde. Il participait aux événements de la famille, lisait les journaux, regardait la télévision, en conservait le souvenir, s’inquiétait des calamités qui frappaient la région. Alors que des trombes d’eau se déversaient sur le nord du pays, la désertification menaçait la Sicile et les autres pays méditerranéens. Sécheresse et canicule augmentaient d’année en année. Plusieurs habitants de Cefalu avaient déjà émigré. Son amnésie concernait la vie antérieure à son accident. Afin d’essayer de reconstituer ces années mortes, il avait épinglé sur un panneau les photos avec les noms des êtres censés lui être chers. Rachele répétait inlassablement qu’il avait une fille, Flora, décédée dans un accident, une nuit qu’ils regagnaient Milan ensemble après un dîner chez des amis à Bergame. Des heures entières, il fixait la photo de « sa fille ». Flora… Flora… Flora. Il avait beau psalmodier son nom comme un mantra, il ne ressentait aucune émotion.
Cefalu était sa ville natale. La plupart des autochtones étaient au courant de sa maladie. Quand il se promenait sur le quai du port de pêche, régulièrement inondé par la montée des eaux, des badauds l’interpellaient et l’entretenaient familièrement. Il souriait niaisement, émettait quelques banalités, s’excusait et poursuivait son chemin.
Le docteur Galuzzo, son psychiatre, le visitait une fois par semaine. Ses questions étaient récurrentes.
— Rêvez-vous ?
— Sans doute comme n’importe qui, mais je n’en conserve aucune souvenance.
— Des cauchemars, des réveils en sueur ?
— Jamais. Je dors comme un bébé.
— C’est étrange. Le traumatisme que vous avez subi devrait laisser des traces psychiques et perturber votre sommeil.
À plusieurs reprises, Galuzzo avait eu recours à l’hypnose. Sans succès. Son subconscient paraissait aussi inerte que sa mémoire. Aux fins de conforter Rachele, le médecin alléguait que son frère bénéficiait au moins d’un avantage : son amnésie le protégeait contre les effets dévastateurs de la culpabilité et de la peur de l’avenir qui taraudaient une majorité de quadragénaires. Mais ce n’était que des mots. Submergé par une impression de non-être, Salvo déprimait. Les tranquillisants prescrits par le médecin n’empêchaient pas une mélancolie anxieuse de l’envahir à la tombée de la nuit. Il la noyait dans la boisson. Ce qui n’arrangeait rien. À sa grande honte, sur le conseil du psychiatre qui tablait sur le réveil de sa libido de sorte à raviver des sensations anciennes, Rachele engagea une prostituée. Ce fut un fiasco. Le s**e d’un Salvo, gavé de Viagra, ne réagit à aucune des savantes manipulations d’une professionnelle qui avait pourtant l’expérience des impuissants et en avait amené plus d’un à la jouissance. Il dévorait les nombreux ouvrages que « sa sœur » empruntait à la bibliothèque municipale. « Son neveu » Francesco l’initia à l’informatique. Salvo réapprit à surfer sur Internet. Il partageait son temps entre les promenades, la télévision, les livres et le web. Avec le concours de sa mère, Francesco lui envoyait régulièrement des mails allusifs à son passé. À l’affût d’une étincelle de compréhension, il guettait ses réponses. Salut, Salvo. Il fait beau. Si on allait prendre un pot chez Pico, ton ami d’enfance. Tu sais, le type qui était à San Piero avec toi et faisait marrer toute la classe en pétant bruyamment au cours de math. Je l’ai rencontré hier. Il sera très heureux de partager avec toi des souvenirs du bon vieux temps. Francesco. Réponse : Je te remercie de ton invitation. Pour les raisons que tu connais, je préfère ne pas m’exhiber en public. Pico, dis-tu. Inconnu au bataillon. Salvo. De mail en mail, l’issue était toujours la même. S’il arrivait à Salvo d’évoquer un livre, un film, l’actualité, rien ne filtrait de son passé malgré le nombre d’événements significatifs d’autrefois que Francesco relatait dans le moindre détail. Il avait mis une copine dans le coup qui lui fit une déclaration enflammée comme si elle était folle de lui. Sa réaction ne se fit pas attendre : Vous connais pas. Fichez-moi la paix. Humiliée, elle agonit Francesco de noms d’oiseaux et se jura de ne plus se prêter à ce genre de mascarade.