NOUVELLE PREMIÈRE – Saint Chappelet-1

3270 Mots
MESSIRE CHAPPELET DU PRAT trompa par une sienne fausse confession un saint homme religieux et puis mourut, et ayant été durant toute sa vie un très méchant homme, à sa mort fut réputé pour saint et appelé saint Chappelet. NOUVELLE PREMIÈRE Saint ChappeletEn laquelle est contenu combien est difficile à distinguer la bonté d’avec l’hypocrisie et comment, sous ombre de sainteté, la mauvaiseté d’un homme en peut tromper plusieurs. Il est chose très convenable, mes chères dames, que l’homme commence tout ce qu’il fait au nom admirable et saint de Celui qui fut créateur de toutes choses : par quoi, puisqu’il convient que, comme le premier, je donne commencement à votre intention de faire des contes, je me délibère commencer par une de ses merveilles œuvres, afin que, icelle ouïe, notre espérance s’arrête en lui comme en chose permanente, et que toujours son nom soit loué de nous. Or n’est-il rien plus certain que tout ainsi comme les choses temporelles sont transitoires et mortelles, ainsi sont-elles en soi et hors de soi pleines d’ennui, angoisse et peine, et sujettes à d’infinis dangers ; dans lesquels, nous qui vivons mêlés parmi eux et qui sommes partie d’eux, ne pourrions, sans point de faute, durer, ni nous défendre, si Dieu, par spéciale grâce, ne nous en donnait la force et le bon sens. Laquelle force ne nous faut croire qu’elle descende à nous, ni en nous, par aucun de nos mérites, mais par sa propre bénignité mue toutefois et obtenue par les prières de ceux qui furent, comme nous sommes, mortels, et lesquels, pour avoir bien observé ses commandements, cependant qu’ils ont été en vie, sont maintenant avec lui devenus éternels et bienheureux. Auxquels, comme à procureurs et avocats informés par expérience de notre fragilité, nous-mêmes, n’osant par aventure présenter nos prières devant la présence d’un si grand juge, nous les adressons pour obtenir les choses que nous réputons nous être nécessaires. Et encore les pouvons-nous croire plus pleins envers nous de sa pitoyable libéralité, quand, ne pouvant la subtilité de l’œil mortel arriver en aucune manière au secret de la divine pensée, il advient par aventure quelquefois que nous, trompés par opinion, faisons tel notre procureur devant sa majesté, qui est chassé d’icelle avec perpétuel exil. Et néanmoins, lui auquel nulle chose peut être cachée, regardant plus à la pureté de celui qui prie qu’à son ignorance ou à l’exil de celui qui est intercesseur, il exauce les prières de ceux qui le prient, comme si les autres étaient bien heureux devant sa face. Ce que manifestement pourra apparaître en la nouvelle que j’entends réciter. Je dis manifestement, non au jugement de Dieu, mais bien selon celui des hommes. On dit donc qu’il y eut un nommé Musciato Franzesi, qui de très riche et grand marchand en France, devint chevalier, lequel ayant à venir en Toscane avec messire Charles-sans-Terre, frère du roi de France, qui avait été demandé et incité à y venir par le pape Boniface, sentant que ses affaires étaient embrouillées çà et là, comme le plus souvent sont celles des marchands, et que malaisément ils se pouvaient soudainement démêler, pensa d’en donner la charge à plusieurs personnes ; et à tout il donna très bon ordre, fors qu’il demeura en doute qu’il pourrait laisser assez suffisant pour recouvrer ses dettes de plusieurs Bourguignons. Et la cause de son doute était qu’il connaissait les Bourguignons gens de mauvaise nature, rioteurs, brouilleurs, pleins de calomnie et sans aucune loyauté ; tellement qu’il ne pouvait se souvenir d’aucun homme, si méchant fût-il, en qui il pût avoir aucune confiance de pouvoir suffire à leur méchanceté. Et ayant longuement pensé sur cette examination, il lui va souvenir d’un maître Chappelet du Prat, lequel souventes fois fréquentait en sa maison à Paris. Et pour ce qu’il était petit de personne et assez avenant, ne sachant les Français que voulait dire Chappelet, pensant qu’il fallait dire en leur langue Chappel, ils l’appelaient (pour ce que comme dessus est dit, il était de petite stature), Chappelet, et non Chappel. Et pour Chappelet était connu partout, là où pour Chappel peu de gens le connaissaient. Or était ce maître Chappelet de si bonne et louable vie que, étant notaire, il eût eu très grande honte qu’aucun de ses contrats, combien qu’il en fît peu, fût trouvé autre que faux : desquels autant en eût-il fait, comme d’autant il en eût été requis ; et ceux-là, plus volontiers, les faisait-il pour néant, qu’il n’eût fait un autre bon, dont il eût été grandement salarié. Il prenait le plus grand plaisir du monde à porter faux témoignage, s’il en était prié, voire encore qu’il n’en fût point requis. Et pour autant qu’en ce temps-là on ajoutait en France grande foi aux serments, lui, ne se souciant d’être parjure, gagnait mauvaisement autant de procès comme on lui en eût remis à son serment, et sur sa foi de dire la vérité. Il se délectait outre mesure et s’étudiait fort à causer inimitiés et scandales entre parents, amis et toute autre personne, desquels d’autant plus il en voyait advenir de mal, plus de plaisir il en prenait. S’il était appelé pour aller tuer quelqu’un, ou pour faire autre méchante chose, il ne le refusait jamais, mais il y allait volontairement. Et plusieurs fois s’est-il trouvé à battre et tuer des gens de ses propres mains. Il était très grand blasphémateur de Dieu et des saints, pour chacune petite occasion, comme celui qui était plus que nul autre colère. De l’église, jamais ne la fréquentait, méprisant avec paroles abominables tous les sacrements d’icelle comme chose vile ; mais, au contraire, il visitait très volontiers les tavernes et autres lieux déshonnêtes et iceux fréquentait. Des femmes, il les désirait aussi peu que font les chiens coups de bâton ; et du contraire, il s’en délectait plus que nul autre méchant homme qu’on eût su trouver. Il eût dérobé en secret et en public, avec telle conscience qu’un saint homme voudrait donner. Il était gourmand et ivrogne, tellement que le vin lui faisait aucunes fois ennui ; et était grand et notable joueur, et porteur de faux dés. Mais pourquoi m’étends-je en tant de paroles ? Il était le plus méchant homme qui par aventure naquit jamais. La malice duquel fut longuement supportée par la faveur et puissance de messire Musciat, pour l’amour duquel cela fut enduré par plusieurs fois, tant des personnes privées, à qui assez souvent il faisait injure, que de ceux de la Cour, à qui il en faisait à toutes heures. Étant donc ce maître Chappelet tombé en la mémoire de messire Musciat, lequel connaissait très bien sa vie, il pensa en soi-même qu’il devait être tel que la méchanceté des Bourguignons le requérait. Au moyen de quoi l’ayant fait appeler, il lui dit ainsi : « Tu sais, Chappelet, comme je suis pour me retirer d’ici du tout, et ayant affaire entre autres à Bourguignons, hommes pleins de tromperies, je ne sais personne plus convenable que toi pour recouvrer le mien d’eux, et par ce, comme ainsi soit, que tu n’es à présent guère empêché à autre affaire, si tu veux entendre à ceci, je te ferai avoir lettres favorables de la cour, et si, te donnerai raisonnable part de ce que tu recouvreras. » Maître Chappelet, qui se voyait oisif et malaisé des biens de ce monde, considérant que messire Musciat, qui avait été tout son support, s’en allait sans y songer autrement, et quasi contraint par nécessité, se résolut et dit qu’il le ferait très volontiers. Par quoi ayant convenu ensemble et reçu de messire Musciat sa procuration expresse et lettres favorables du roi, après que ledit messire Musciat fut parti, maître Chappelet s’en alla à Dijon, où il n’était connu quasi de personne. Et là, hors son naturel, il commença bénignement et gracieusement à vouloir recouvrer deniers et faire ce pour quoi il y était allé, comme si quasi il réservait à se faire connaître à la fin. Et faisant ainsi, et se logeant et se retirant en la maison de deux frères Florentins qui prêtaient là à usure, lesquels pour l’amour de messire Musciat lui faisaient beaucoup d’honneur, il advint qu’il tomba malade ; et les deux frères lui firent soudainement venir médecins et serviteurs pour le servir, lui firent bailler toutes choses nécessaires pour le recouvrement de sa santé ; mais tout ce qu’on lui faisait ne servait à rien, parce que le bonhomme, lequel était déjà vieux et avait vécu toute sa vie désordonnément, allait de jour en jour, selon que le jugeaient les médecins, de mal en pis, comme celui qui avait le mal de la mort, dont les deux frères étaient fort navrés. Et un jour, assez près de la chambre où gisait maître Chappelet malade, commencèrent entre eux à dire : « Que ferons-nous, disait l’un à l’autre, de celui-ci ? Nous sommes fort embarrassés de lui ; car de l’envoyer hors de céans, ainsi malade, ce nous serait grand blâme et signe manifeste de peu d’entendement ; voyant les gens que nous l’avons premièrement retiré, et après fait servir et médeciner soigneusement, et maintenant sans qu’il nous ait pu avoir fait aucune chose qui nous doive déplaire, le voir si soudainement chasser hors de notre maison, et malade à mort comme il est. Mais, d’autre part, il nous faut aussi considérer qu’il a été si méchant homme qu’il ne voudra jamais se confesser, ni prendre aucun sacrement de l’Église ; et mourant ainsi sans confession, il n’y aura église qui veuille recevoir son corps, et il sera jeté en terre profane comme un chien ; et si encore il veut se confesser, ses péchés sont en si grand nombre et si horribles qu’il en adviendra le semblable, parce qu’il n’y a prêtre ni religieux qui le veuille ou puisse absoudre ; par quoi, non étant absous, aussi bien sera-t-il jeté en un fossé ; et si ceci advient, le peuple de cette ville, tant pour le train que nous faisons, lequel leur semble très méchant et chaque jour n’en font que dire mal, que pour le désir qu’ils ont de nous saccager, voyant ceci se mutinera et s’écriera-t-on : “Ces chiens Lombards qu’on ne veut recevoir à l’église ne doivent plus être ici supportés” et sont pour venir en furie et courir à nos maisons, là où par aventure ils ne se contenteront de piller notre bien, mais sont gens pour emmener les personnes tellement, qu’en quelque sorte que ce soit, nous sommes mal si celui-ci meurt. » Maître Chappelet, lequel, comme dessus est dit, gisait près du lieu où ceux-ci devisaient ainsi, ayant l’ouïe subtile, comme le plus souvent nous voyons avoir aux malades, ouït ce que ceux-ci disaient de lui et les fit appeler, puis leur dit : « Je ne veux que vous doutiez aucune chose de moi ni que vous ayez peur de recevoir pour moi aucun dommage ; j’ai entendu ce que vous avez dit, et je suis certain qu’il en adviendrait comme vous dites si la besogne allait ainsi que vous pensez ; mais je la ferai bien aller autrement. J’ai tant fait d’injures à Notre-Seigneur durant ma vie que pour lui en faire maintenant une pour ma dernière main, sur l’heure de ma mort, il n’en sera ni plus ni moins. Et par ainsi, pourchassez seulement de me faire venir le plus saint et homme de bien de religieux, s’il y en a aucun, qu’on pourra trouver, et laissez faire à moi que j’accoutrerai le cas pour vous et pour moi, de sorte que tout sera bien et en devrez être contents. » PLANCHE II LA PUNITION ESQUIVÉELes deux frères, combien qu’ils ne prissent de ceci grande espérance, s’en allèrent néanmoins en une religion de cordeliers et demandèrent quelque saint et savant homme pour venir ouïr de confession un Lombard qui était malade en leur maison. Il leur fut baillé un vieux religieux, grand maître en la Sainte Écriture, et homme fort vénérable, auquel, étant de bonne et sainte vie, tous les citoyens avaient très grande et spéciale dévotion, et le menèrent en leur logis ; là où, aussitôt qu’il fut arrivé en la chambre où gisait maître Chappelet, et s’étant assis à côté de lui, il le commença premièrement à conforter bénignement et après lui demanda combien de temps il y avait qu’il s’était confessé. Auquel maître Chappelet, qui jamais ne l’avait été, répondit : « Mon père, j’ai toujours accoutumé de me confesser une fois pour le moins toutes les semaines, encore y en a-t-il de celles que je me confesse plus souvent. Il est vrai que depuis huit jours passés que je tombai malade je ne me suis pu confesser, si grand a été l’ennui que m’a donné la maladie. » Dit alors le beau-père : « Mon fils, tu as bien fait, et ainsi le dois-tu dorénavant faire, et vois bien, puisque tu te confesses si souvent, que j’aurai peu de peine à te ouïr ou de te demander. » Maître Chappelet lui dit : « Monsieur le beau-père, ne dites pas ainsi ; je ne me confessai jamais tant de fois ni si souvent, que toujours je ne me sois voulu confesser généralement de tous mes péchés dont j’eusse souvenance, depuis le jour que je naquis jusqu’à l’heure que je me suis confessé ; et par ainsi je vous prie, mon bon père, que vous me demandiez ainsi par le menu de chacune chose comme si jamais je ne m’étais confessé, et n’ayez aucun respect que je sois malade, car j’aime mieux déplaire à cette mienne chair que si, en faisant son aise, je faisais chose qui pût être cause de la perdition de mon âme, laquelle mon Rédempteur a rachetée de son précieux sang. » Ces paroles plurent grandement au saint père, et lui sembla argument de conscience bien disposée ; et après qu’il eut fort loué au patient cette sienne coutume, il lui commença à demander s’il n’avait jamais avec aucune femme offensé son Créateur. À quoi maître Chappelet en soupirant répondit : « Mon père, j’ai honte de vous dire la vérité de cette affaire, craignant pécher de vaine gloire. » Auquel le saint beau-père dit : « Dis hardiment, car en disant la vérité, soit en confession ou autrement, on ne pèche jamais. » Dit alors maître Chappelet : « Puisque vous m’assurez de ceci, je le vous dirai et vous assure que je suis aussi puceau comme je sortis du ventre de ma mère. – Oh ! que tu sois de Dieu béni, dit le beau-père, que si bien as-tu fait ! car en ce faisant tu as d’autant plus mérité, comme tu avais plus de liberté de faire le contraire, si tu eusses voulu, que nous n’avons. » Et après ceci, il lui demanda si du péché de gloutonnerie il n’avait jamais déplu à Dieu. Lequel, en soupirant fort, répondit que oui, et plusieurs fois. Parce que, comme ainsi fut que, outre les jeûnes de carême qui se font durant toute l’année par les dévotes personnes, il est accoutumé de jeûner trois jours pour le moins de chacune semaine au pain et à l’eau, il avait bu cette eau avec tel plaisir et appétit, mêmement quand il avait porté aucune peine en priant ou en allant en pèlerinage, comme font les ivrognes le bon vin, et plusieurs fois avait souhaité d’avoir certaines salades de ces petites herbes que les femmes cueillent quand elles sont aux champs ; encore quelquefois le manger lui avait semblé meilleur qu’il ne croyait le devoir sembler à quiconque jeûne par dévotion, comme il faisait. À quoi le beau-père dit : « Ces péchés, mon fils, sont naturels et sont assez légers ; et par ainsi je ne veux que tu en charges ta conscience plus qu’il n’en est besoin : il advient à chacun homme, quelque saint qu’il soit, que, après qu’il a beaucoup jeûné, le manger lui semble bon, et après le travail, le boire. – Oh ! dit maître Chappelet, ne me dites point ceci pour me conforter ; vous savez bien que je sais que les choses qu’on fait pour le service de Dieu se doivent toutes faire nettement et sans aucune rouille d’esprit, et qui autrement le fait, il pèche. » Le beau-père, très content, lui dit : « Et je suis content que tu le prennes ainsi en ton entendement, et me plaît fort ta pure et bonne conscience en ceci. Mais, dis-moi, en avarice as-tu jamais péché, désirant plus qu’il n’était raisonnable ou retenant de l’autrui ce que tu ne devais retenir ? » Auquel maître Chappelet répondit : « Je ne voudrais, mon père, que vous le pensiez, me voyant ici logé en la maison de ces usuriers ; je n’ai que faire céans, et n’y suis venu sinon pour les admonester et châtier, et les ôter de cet abominable profit, et crois que j’en fusse venu à bout si Dieu ne m’eût ainsi visité. Mais vous devez savoir que mon père me laissa riche homme ; du bien duquel, incontinent qu’il fut mort, j’en donnai la plus grande part pour Dieu, et après, pour sustenter ma vie et pour pouvoir aider aux pauvres de Jésus-Christ, j’ai fait mon petit train de marchandise et ai désiré d’y gagner ; et toujours ce que j’ai gagné, je l’ai partagé par belle moitié avec les pauvres de Dieu, convertissant ma part en mes affaires et leur donnant l’autre moitié ; en quoi mon Créateur m’a si bien aidé que j’ai toujours fait mes besognes de bien en mieux. – Tu as bien fait, dit le beau-père, mais combien souvent t’es-tu courroucé ? – Oh ! dit maître Chappelet, cela vous assurerai-je que j’ai souvent fait ; mais qui s’en pourrait tenir, voyant chacun jour les hommes faire les choses déshonnêtes, ne garder les commandements de Dieu et ne craindre ses jugements ? Il a été maintes fois le jour que j’eusse voulu plutôt être mort que vif, voyant les jeunes gens suivre les vanités et les voyant jurer et parjurer, aller aux tavernes, n’aller point aux églises, mais plutôt suivre les voies du monde que celles de Dieu. » Dit alors le beau-père : « Ceci, mon fils, est bon courroux, et je ne t’en saurai imposer aucune pénitence. Mais, dis-moi, la colère ne t’a-t-elle jamais pour aucun cas pu induire à faire quelque homicide, ou à dire vilenie à personne, ou à faire quelque autre injure ? » À quoi maître Chappelet répondit : « Oh ! monsieur, vous qui me semblez un homme de Dieu, comment dites-vous ces paroles ? Si j’avais eu la moindre pensée de faire l’une de ces choses que vous dites, croyez-vous que je crusse que Dieu m’eût tant soutenu sur terre ? Ce sont choses à faire à détrousseurs de gens et méchantes personnes, desquels, à toutes les heures que j’en ai vu quelqu’un, je lui ai toujours dit : Va, que Dieu te convertisse. » Alors dit le beau-père : « Or me dis, mon fils, que béni sois-tu de Dieu, as-tu jamais porté faux témoignage contre aucun, ou dit d’autrui, ou pris quelque chose de l’autrui contre la volonté de celui à qui elle appartenait ? – Oui certes, monsieur, répondit maître Chappelet, que j’ai dit du mal d’autrui, parce que j’ai eu autrefois un mien voisin qui, avec le plus grand tort du monde, ne faisait autre chose que battre sa femme, de quoi je parlai une fois mal de lui aux parents de sa femme : si grand-pitié j’avais de cette pauvrette, laquelle, toutes les fois qu’il avait trop bu, il l’accoutrait Dieu sait comment. » Dit à l’heure le beau-père : « Or bien, tu m’as dit que tu as été marchand : trompas-tu jamais personne comme font les marchands ? – Moi ? dit maître Chappelet, certes oui, monsieur, mais je ne sais qui ce fut, sinon qu’un homme qui m’apporta un jour l’argent qu’il me devait d’un drap que je lui avais vendu, et je le mis en une bourse sans compter, puis je trouvai à un mois de là qu’il y avait quatre petits deniers plus qu’il ne devait être, par quoi ne revoyant plus celui-là, et les ayant gardés bien un an pour les lui rendre, les donnai pour l’amour de Dieu. » Le beau-père dit : « Ceci fut petite chose, et fis très bien d’en faire ce que tu fis. » Et outre ceci lui demanda le beau-père de plusieurs autres choses, à toutes lesquelles il répondit en la manière que dessus. Par quoi voulant déjà procéder à l’absolution, maître Chappelet lui dit : « J’ai encore un péché que je ne vous ai dit. » Le beau-père lui demanda : « Quel ? » et il dit : « Il me souvient que je fis nettoyer la maison par mon serviteur un jour de fête et n’eus pas celle révérence au saint jour de dimanche que je devais. – Oh ! dit le beau-père, ceci, mon fils, est légère chose. – Non, dit maître Chappelet, ne dites pas légère chose, car le saint jour du dimanche est trop à révérer ; parce qu’à tel jour Notre-Seigneur ressuscita de mort à vie. » Dit alors le beau-père : « Or çà, n’as-tu fait autre chose ? – Monsieur, oui, répondit Chappelet, un jour par oubliance je crachai en l’église de Dieu. » Le beau-père commença à sourire et dit : « Mon fils, ceci n’est pas chose dont il se faille soucier ; nous qui sommes religieux y crachons bien tous les jours. – Et vous faites grande vilenie, dit maître Chappelet, parce qu’il ne convient tenir chose si nette comme le saint temple où l’on rend sacrifice à Dieu. »
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