Prologue de Boccace-3

1065 Mots
Ces paroles plurent grandement à un chacun, et tous d’une voix élurent Mme Pampinée pour être reine de la première journée, par quoi Mme Philomène courut incontinent vers un laurier, parce qu’assez de fois elle avait ouï dire de combien d’honneur les branches d’icelui étaient dignes, et combien elles faisaient digne d’honneur celui qui, à bon droit, en était couronné ; et de ce laurier en cueillit aucunes branches dont elle fit un chapeau honorable et apparent qu’elle y mit sur la tête, qui fut, tant que leur compagnie dura, signe manifeste à tout autre de la seigneurie et grandeur royale. Après que Mme Pampinée fut faite reine, elle commanda que chacun se tût, ayant déjà fait appeler devant elles les trois serviteurs des trois jeunes hommes et aussi leurs chambrières, qui n’étaient que quatre. Et quand chacun eut fait silence, elle dit ainsi : « Afin que moi première donne exemple à toutes vous autres, par lequel, procédant de bien en mieux, notre compagnie puisse vivre avec ordre et plaisir et durer sans aucune honte autant qu’il vous sera agréable, je fais Parmeno, serviteur de Dionéo, mon maître d’hôtel, et lui donne la charge et sollicitude de tout notre train et de ce qui appartiendra au service de la table ; je veux aussi que Sirisco, serviteur de Pamphile, soit notre dépensier et trésorier, et qu’il fasse ce que Parmeno lui commandera, et que Tindaro serve de valet de chambre à Philostrato, son maître, et aux autres deux, quand ses compagnons, empêchés à leurs offices, n’y pourront vaquer. Misia, ma chambrière, et celle de Philomène, nommée Licisca, serviront continuellement à la cuisine et apprêteront diligemment les viandes qui leur seront baillées par Parmeno ; Chimera, chambrière de Laurette, et celle de Fiammette, nommée Stratilia, auront le gouvernement et le soin des chambres des dames, ensemble à faire nettoyer les lieux où nous serons. Et en outre voulons et commandons à un chacun, sur tant qu’il désirera notre grâce, que où il qu’il voyse, où qu’il vienne, ou quelque chose qu’il entende ou voie, qu’il se garde bien nous apporter ici nouvelles de dehors autres que plaisantes. » Et, après avoir donné sommairement l’ordre que dessus, qui fut loué d’un chacun, toute joyeuse elle se leva debout et dit : « Nous avons ici jardins, préaux et autres lieux assez plaisants parmi lesquels chacun qui voudra se voyse ébattre, et aussitôt que neuf heures sonneront chacun se trouve ici, afin que nous dînions à la fraîcheur. » Ayant donc la joyeuse compagnie en licence de la reine pour s’aller récréer, les jeunes hommes avec les belles dames devisant de choses plaisantes, s’en vont promener tout bellement dans un beau jardin, faisant chapeaux et bouquets de diverses fleurs, et amoureusement chantant. Et après qu’ils y eurent autant demeuré comme la reine leur en avait donné licence, s’en retournèrent à la maison, où ils trouvèrent que Parmeno avait soigneusement commencé à faire son office. Et qu’il soit ainsi, quand ils furent entrés en une salle basse, ils y trouvèrent les tables dressées, couvertes de très blanches nappes, et les verres qui semblaient argent, si clairs ils étaient, et la maison semée partout de fleurs de genêts. Par quoi ayant été donnée l’eau à laver comme il plut à la reine, selon l’ordre de Parmeno, chacun s’en alla asseoir. Les viandes, apprêtées délicatement, furent servies, et vins excellents apportés, et furent servies les tables sans aucun bruit par les trois serviteurs dessus nommés : desquelles choses étant chacun réjoui, pour ce qu’elles étaient belles et bien ordonnées, ils dînèrent avec mille bons petits mots et plaisants. Après qu’ils eurent dîné et les tables levées, comme ainsi fut que toutes les dames et pareillement les hommes sussent danser aux chansons et aucuns d’eux jouer très bien d’instruments et chanter, la reine commanda qu’on fît apporter les instruments, et par son commandement Dionéo prit un luth et Flammette une v***e, et commencèrent à jouer doucement une danse. Au moyen de quoi la reine avec les autres jeunes dames et les deux jeunes hommes prirent un branle, et à petits pas, ayant envoyé dîner les serviteurs, commencèrent à danser. Et quand la danse fut achevée se prirent à chanter certaines plaisantes chansonnettes, et en cette manière demeurèrent tant qu’il sembla temps à la reine d’aller dormir un peu. Par quoi, ayant donné licence à tous, les trois hommes s’en allèrent en leurs chambres, séparées d’avec celles des dames, lesquelles ils trouvèrent, avec les lits bien faits, pleines de fleurs comme ils avaient fait la salle, et pareillement les dames les leurs. Par quoi s’étant dépouillés s’en allèrent reposer. Peu de temps après que midi fut sonné, la reine s’étant levée fit lever toutes les autres, et pareillement les hommes, affirmant que le trop dormir de jour nuisait. Et s’en allèrent ainsi en un préau, auquel l’herbe était verte et grande, sans que le soleil y frappât aucunement ; et là, sentant venir un doux et gracieux petit vent, chacun d’eux s’assit comme il plut à la reine sur l’herbe verte, en rond, auxquels elle dit après ainsi : « Comme vous voyez, le soleil est haut et la chaleur grande, et autre chose n’entend-on que cigales sur les oliviers, par quoi d’aller maintenant en aucun lieu serait sans doute grande sottise ; il fait ici bon et frais, et y a, comme vous voyez, tabliers et échecs, à quoi chacun peut, comme mieux il aimera, prendre plaisir ; mais si en ceci mon avis était trouvé bon, on ne jouerait point, parce qu’il convient que l’esprit de l’une des parties le plus souvent se trouble sans trop de plaisir de l’autre ou de celui qui s’amuse à les regarder ; ainsi l’on deviserait et conterait des fables ; d’autant que parlant l’un, tout le reste de la compagnie qui écoute y peut prendre plaisir ; et laissant passer cette chaude partie du jour, vous n’auriez pas achevé chacun de dire une sienne petite nouvelle que le soleil s’abaisserait et le chaud diminuerait, et pourrions après nous en aller prendre repos, et là où bon nous semblerait. Et par ainsi, si ce que je dis vous est agréable, d’autant que je suis délibérée de suivre en ceci votre plaisir, faisons-le. Et où il ne vous plairait, chacun fasse jusqu’à l’heure de vêpres ce que plus lui plaira. » Les dames, et pareillement les hommes, louèrent tous et prirent pour le meilleur passe-temps de conter des nouvelles. « Donc, dit la reine, si ceci vous plaît, je veux, pour cette première journée, qu’il soit permis à chacun de deviser de cette matière qui plus lui sera agréable. » Et se tournant vers Pamphile, lequel était assis à sa droite, gracieusement lui dit qu’avec une de ses nouvelles il donnât commencement aux autres : là où Pamphile, ayant ouï le commandement incontinent, écouté d’un chacun, commença à dire ainsi :
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