Prologue de Boccace-2

3319 Mots
La terre sacrée ne pouvait suffire à la grande multitude des corps morts qu’on portait en chaque église tous les jours et presque à toute heure, et même voulant donner à chaque mort lieu propre selon l’ancienne coutume : par quoi on fut contraint de faire par les cimetières des églises, après que tout était plein, de grandes fosses où l’on mettait à centaines ceux qu’on apportait, et en icelles rangés un à un comme on met les marchandises dans les navires, on les couvrait d’un bien petit de terre tant que la fosse fût pleine. Et à cette fin que je ne vais plus rechercher, autour de chacune particularité, les misères passées advenues en notre cité, je dis que courant en celle-ci si malheureux temps comme vous avez ouï, il n’épargna en rien pour cela les villages d’alentour dans lesquels, laissant à part les châteaux fermés qui étaient en leur petitesse semblables à la ville, les laboureurs pauvres et misérables avec leur famille mouraient par les maisons séparées et par les champs sans aucune peine de médecin ou aide de serviteur, et aussi par les chemins et en leurs terres cultivées de jour et de nuit indifféremment, non comme hommes, mais comme bêtes. Pour laquelle chose eux, devenus en leurs coutumes lascifs comme les citoyens, ne se souciaient d’eux ni d’aucunes de leurs affaires : mais tous, comme attendant de jour à autre la mort, s’efforçaient de toute leur puissance non de garder du danger des bêtes les fruits de leurs terres labourables et de leurs travaux passés, mais de consommer plutôt ceux qu’ils trouvaient présents à manger, dont il advint que les bœufs, les ânes, les brebis et les chèvres, les pourceaux, les poules et même les chiens très fidèles à l’homme, chassés hors des propres maisons, s’en allaient comme bon leur semblait par les champs, là où encore les grains étaient à l’abandon sans être non pas recueillis, mais ni seulement coupés. Et plusieurs desdites bêtes comme presque raisonnables, après qu’elles avaient bien repu le jour, s’en retournaient saoules la nuit en leurs maisons sans aucun gouvernement de pasteur. Que se peut-il dire plus, laissant parler des villages et retournant à la ville ? sinon que telle et si grande fut la cruauté du ciel et par aventure en partie celle des hommes qu’entre le mois de mars et celui de juillet prochain en suivant on croit que, tant par la force de la maladie de peste que pour avoir plusieurs malades été mal secourus ou abandonnés à leur besoin par la peur qu’avaient les sains, plus de cent mille créatures moururent dans le circuit des murailles de la cité de Florence, là où avant l’accident advenu on n’eût par aventure jugé qu’il y en eût eu autant. Ô combien de grands palais, combien de belles maisons, combien de nobles habitations pleines auparavant de famille, de seigneurs et de dames vit-on toutes vides sans y demeurer jusqu’au plus petit serviteur ! Ô combien de lignées dignes de mémoire, combien de très grandes hoiries, combien de fameuses richesses vit-on demeurer sans vrai successeur ! combien d’honnêtes hommes, combien de belles femmes, combien de vaillants et gracieux jeunes hommes, lesquels non seulement un autre, mais Galien, Hippocrate et Esculapius, s’ils vivaient, eussent jugés être très sains, a-t-on vu dîner au matin avec leurs parents, compagnons et amis, qui au soir s’en allaient souper en l’autre monde avec leurs prédécesseurs ! Il m’ennuie à moi-même de me rompre la tête à raconter tant de misères : par quoi voulant désormais laisser de celles-ci ce que plus aisément je pourrai, je dis qu’étant en ces termes notre cité vide d’habitants il advint, comme depuis j’ai su de personne digne de foi, qu’en la vénérable église de Sainte-Marie-la-Neuve un mardi matin, n’y étant quasi autre personne, après avoir ouï le divin office en habit de deuil, comme la saison le requérait, se retournèrent sept sages jeunes dames toutes alliées l’une à l’autre ou par amitié ou par voisinage ou par parenté, desquelles la plus âgée ne passait vingt-huit ans, et la plus jeune n’en avait moins de dix-huit, chacune de noble parenté, belles de forme, ornées de bonnes mœurs et de gracieuse honnêteté ; les noms desquelles je pourrais bien dire, si juste occasion ne me le défendait, laquelle est celle-ci : que je ne veux par les choses qui s’ensuivent qu’elles ont récitées, ni par ce qu’on en pourra dire le temps à venir, qu’aucune d’elles en puisse avoir honte, étant les lois de plaisir plus étroites aujourd’hui, pour les occasions dessus déclarées, qu’elles n’étaient alors non seulement à leur âge, mais à beaucoup plus mûr. Ni je ne veux aussi donner matière aux envieux, prompts à médire de toute louable vie, de diminuer en aucun acte l’honnêteté des honnêtes dames avec laides et sottes paroles. Et par ainsi, afin que ce que chacune disait se puisse comprendre sans confusion, je délibère de les nommer par noms convenables en tout ou partie conformes à leurs qualités. Desquelles la première et celle qui était plus âgée nous nommerons Pampinée, la seconde Flammette, la troisième Philomène, la quatrième Émilie, la cinquième Laurette, la sixième Néiphile, et la dernière nous la nommerons, non sans occasion, Élise ; lesquelles, assemblées en un des coins de l’église, non point par délibération faite auparavant, mais par cas fortuit, et étant assises comme en rond, commencèrent, après plusieurs soupirs, ayant cessé de dire leurs patenôtres, à deviser entre elles plusieurs et diverses choses de la qualité du temps. Et un peu après Mme Pampinée commença à parler ainsi : « Mes chères dames, vous pouvez, comme moi, plusieurs fois avoir ouï dire qu’il ne fait injure à personne qui honnêtement use de son droit. C’est chose naturelle à toute personne qui naît en ce monde d’aider, conserver et défendre sa vie tant qu’il peut : et est ceci tant permis, qu’encore est-il aucune fois advenu que pour garder celle-ci on a tué des hommes sans aucune coulpe, et si les lois permettent ceci, à la sollicitude desquelles gît le bien-vivre de tous les mortels, combien plus fort honnête est-il à nous et à toute autre personne de chercher et prendre, sans offenser autrui, tous les remèdes que nous pouvons pour la conservation de notre vie ? Toutes les fois que je viens à bien regarder notre façon de faire de cette matinée, et encore celle de plusieurs autres passées, et que je pense quels sont nos propos, je comprends, comme vous pareillement pouvez comprendre, que chacune de nous a peur de soi-même ; et ne m’en émerveille point, mais je m’ébahis bien fort, connaissant chacune de nous avoir jugement de femme, que nous ne prenons pour nous quelque remède contre ce que chacune de nous doit craindre par raison. Nous demeurons ici, comme il me semble, non autrement que si nous voulions ou devions porter témoignage de tous les corps morts qui sont portés en sépulture, ou pour écouter si les religieux de céans, dont le nombre est quasi venu à néant, chantent leur office à l’heure qu’ils doivent, ou pour montrer à quiconque vient ici par nos habits la qualité et quantité de nos misères ; et si nous sortons d’ici, nous ne voyons que corps morts, ou transporter les malades çà et là, ou bien nous voyons courir par la ville, avec une fureur déplaisante à voir, ceux que l’autorité des lois publiques avait auparavant bannis de la cité par leurs démérites et méchancetés, en méprisant quasi ces lois, parce qu’ils savent bien que les exécuteurs de celles-ci sont morts ou malades ; ou bien nous voyons encore les plus malheureux bélîtres de notre cité, lesquels engraissés de notre sang se font nommer fossoyeurs, et en moquerie et mépris de nous s’en vont courant à cheval partout, nous reprochant nos pertes et malheurs avec déshonnêtes chansons, tellement que nous n’oyons autre chose sinon : tels et tels sont morts, et tels s’en vont mourir ; et s’il y en avait qui se plaignît, nous n’ouïrions partout que douloureuses plaintes ; et si nous retournons à nos maisons, je ne sais pas s’il arrive à vous autres comme à moi, mais quand je ne trouve, de tout mon ménage, aucune autre personne sinon ma chambrière, j’ai si grand-peur que presque tous les cheveux me dressent sur la tête, et me semble que où que j’aille, ou bien que je demeure, que je vois partout l’esprit et l’ombre de ceux qui sont trépassés, non pas avec les visages que j’ai coutume de leur voir, mais avec un regard horrible qui leur est nouvellement venu, je ne sais d’où. Pour lesquelles choses ici et hors d’ici et en la maison, il me semble que je suis toujours mal ; et de tant plus encore que nulle personne, comme il me semble, qui ait de quoi ou lieu pour se retirer, comme nous avons, n’est demeurée ici sinon nous ; encore me suis-je laissé dire plusieurs fois que, si aucuns sont demeurés, ceux-là, sans faire distinction aucune des choses honnêtes à celles qui ne sont point honnêtes, seulement que l’appétit le désire, et soient-ils seuls ou accompagnés, ou de jour ou de nuit, font les choses qui leur viennent plus à appétit ; et non seulement les séculières personnes, mais encore celles qui sont recluses et enfermées dedans les monastères, rompant les lois d’obéissance et s’étant adonnées aux plaisirs de la chair, sont devenues lascives et dissolues, se faisant accroire que ce qui est convenable aux autres femmes ne leur est malséant, pensant en telle manière échapper. Et s’il est ainsi comme manifestement il se voit, que faisons-nous ici ? qu’attendons-nous ? que songeons-nous ? pourquoi sommes-nous plus paresseuses à notre salut que tout le demeurant des citoyens ? Nous réputons-nous moins précieuses que toutes les autres ? ou croyons-nous que notre vie soit attachée à notre corps avec plus forte chaîne que celle des autres, et que, par ce, nous ne devions avoir souci d’aucune chose qui ait force de l’offense ? Nous errons : nous sommes trompées. Quelle bestialité est la nôtre si ainsi nous le croyons ! Autant de fois que nous nous voudrons souvenir quels et combien de jeunes hommes et femmes ont été vaincus de cette cruelle peste, nous en verrons argument évident. Et par ainsi, afin que nous, par être trop scrupuleuses et nonchalantes, ne tombions là dont, quand nous voudrions, nous ne pourrions, par aventure, en aucune manière, nous relever, je jugerais très bien fait, s’il vous en semble ce qu’il m’en semblerait, que nous, ainsi comme nous sommes, au moins si nous voulions faire ce que plusieurs avant nous ont fait et font tous les jours, sortissions de cette ville, et, fuyant comme la mort les des honnêtes exemples d’aucuns autres, nous en allassions honnêtement demeurer en nos maisons aux champs, dont chacune de nous a grande abondance ; et là nous prendrions tout le plaisir et joie que nous pourrions, sans toutefois transgresser en aucun acte les limites de raison. Là ouït-on chanter les oiselets ; on y voit les petites montagnes et les plaines verdoyer et les champs pleins de blé ondoyer ni plus ni moins que fait la mer ; pareillement on y voit de mille sortes d’arbres et aussi le ciel trop plus ouvertement que nous ne faisons ici, lequel, encore qu’il soit courroucé, non pourtant il ne nous nie point ses beautés trop plus belles à voir que les murailles de notre cité vides de personnes ; et là encore, outre ceci, l’air y est beaucoup plus frais, et généralement il y a trop plus grande abondance de tout ce qui nous est nécessaire en ce temps pour la conservation de notre vie, et moins de fâcherie et ennui qu’ici : car bien que les paysans meurent aussi bien aux champs comme font ici les citoyens, le déplaisir est néanmoins d’autant moindre, comme les maisons et les habitants y sont plus rares qu’en la cité ; et d’autre part, si bien j’y regarde, nous n’abandonnons ici personne, car plutôt nous nous pouvons dire abandonnées, parce que nos maris, parents et amis, ou mourant ou fuyant la mort, nous ont laissées seules en cette si grande affliction, comme si quasi nous ne leur fussions aucune chose. Par quoi nous ne pouvons tomber en aucune répréhension en suivant ce conseil ; là où, si nous ne le suivons, il en peut advenir douleur, ennui et, par aventure, la mort. Et par ainsi, si bon vous semble, je pense que ce serait bien fait de prendre nos chambrières, avec les choses qui nous sont nécessaires, et nous faire suivre aujourd’hui en ce lieu, demain en cet autre, là prenant tout le plaisir et récréation que nous peut amener cette saison et demeurer en cette sorte tant que nous voyons, si premièrement la mort ne nous surprend, quelle fin nous réserve le Ciel à ceci, et veux bien qu’il vous souvienne qu’il ne nous est moins séant de sortir d’ici honnêtement qu’il est à une grande partie des autres dames d’y demeurer déshonnêtement. » Les autres dames, après avoir ouï Mme Pampinée, non seulement louèrent son conseil, mais, désirant de le suivre, avaient déjà particulièrement entre elles commencé à aviser le moyen comme si quasi au partir de là elles devaient sur l’heure se mettre en chemin ; toutefois, Mme Philomène, qui était très sage, dit : « Combien, mesdames, que ce qu’a proposé Mme Pampinée soit très bien dit, il n’est pourtant pas raisonnable d’y courir ainsi comme il semble que nous voulons faire ; souvenez-vous que nous sommes toutes femmes, et n’y a celle de nous si enfant qui ne puisse bien connaître comme, quand nous sommes assemblées ensemble et sans la providence ou conduite de quelque homme, nous nous savons gouverner. Nous sommes fragiles, fâcheuses, soupçonneuses, pusillanimes et peureuses : pour lesquelles choses je doute fort, si nous ne prenons autre guide que la nôtre, que cette compagnie ne se rompe trop plutôt et avec moins d’honneur pour nous qu’il ne nous serait besoin : et pour ce serait-il bon d’y pourvoir avant que nous commencions. » Alors Mme Élise dit : « Véritablement les hommes sont les chefs des femmes, et sans leur ordre, peu de fois a-t-on vu aucune chose de nous se pouvoir conduire à louable fin. Mais comment pourrons-nous avoir ces hommes ? Chacune de nous sait bien que la plupart des nôtres sont morts, et les autres qui sont demeurés en vie s’en vont les uns deçà et les autres delà en diverses compagnies, sans ce que nous sachons où, suivant ce que nous cherchons de fuir ; et de prendre des étrangers il ne serait convenable ; par quoi, si nous voulons avoir égard à notre santé, il nous convient trouver moyen d’ordonner si bien notre fait que, en quelque lieu que nous puissions aller pour prendre plaisir et repos, ennui et scandale ne s’ensuivent. » Cependant qu’entre les dames étaient tels devis, voici entrer en l’église trois jeunes hommes (non pourtant si jeunes que le puîné eût moins de vingt-cinq ans) auxquels la malice du temps, ni la perte d’amis ou de parents, ni peur d’eux-mêmes n’avaient pu non pas éteindre l’amour, mais ni aussi seulement le refroidir ; desquels l’un était appelé Pamphile, le deuxième Philostrate et le dernier Dionéo. Chacun d’eux fort affable et bien conditionné, lesquels allaient cherchant, pour leur plus grande consolation en telle tribulation du temps s’ils pourraient voir leurs amies, qui, par aventure, étaient toutes trois parmi les sept des susdites, combien qu’il y en eût aucune des autres qui étaient parentes d’aucun d’entre eux ; et ne furent plus tôt les dames vues de ceux-ci que eux aussi ne fussent aperçus d’elles. Par quoi Mme Pampinée commença lors à dire en souriant : « Voyez comment la fortune est favorable à nos commencements et nous a mis devant les yeux trois sages et honnêtes jeunes hommes, lesquels volontiers nous seront guides et serviteurs si nous ne les dédaignons à cet office. » Mme Néiphile rougit toute sur l’heure de honte parce que l’une d’entre elles était aimée de l’un de ces trois et dit : « Pour Dieu, madame Pampinée, avisez bien à ce que vous dites. Je connais assez clairement qu’on ne saurait dire autre chose que toute bonté de pièce d’eux et les crois tous très suffisants à trop plus grande chose que n’est celle-ci, et si vois bien qu’ils sont dignes de tenir compagnie non seulement à nous, mais à beaucoup plus belles et précieuses que nous ne sommes ; mais pour ce qu’il est assez manifeste qu’ils portent affection à aucunes qui sont ici, je crains, si nous les menons, qu’il s’ensuive, sans notre coulpe ni la leur, quelque déshonneur ou reproche. » Dit alors Mme Philomène : « Ceci n’importe rien ; pourvu que je vive honnêtement et sans que la conscience me remorde d’aucune chose, parle qui voudra au contraire ; Dieu et la vérité prendront les armes pour moi : fussent-ils déjà en volonté de venir ! car véritablement, comme Mme Pampinée dit, nous pourrions bien dire que la fortune serait favorable à notre voyage. » Les autres, oyant parler celle-ci en telle manière, non seulement se turent, mais d’un même accord et consentement dirent toutes qu’il serait bon de les appeler et qu’on leur dît leur intention, les priant qu’ils voulussent leur faire compagnie à tel voyage. Par quoi, sans plus de paroles, Pampinée, s’étant levée debout, parce que de l’un d’eux était aucunement parente, s’approcha d’eux qui étaient là debout attentifs à les regarder, et avec visage joyeux les ayant salués, leur déclara leur délibération et les pria de la part de toutes qu’ils se voulussent délibérer avec une volonté pure et fraternelle de leur tenir compagnie. Ceux-ci crurent au commencement qu’on se moquait d’eux, mais quand ils virent que la dame parlait à bon escient, ils répondirent qu’ils étaient de bon cœur tout prêts de ce faire, et sans plus songer, avant qu’ils partissent de là, donnèrent ordre à ce qu’ils avaient à faire sur leur départ ; par quoi ayant fait par bon moyen appareiller tout ce qui leur fut nécessaire et envoyé premièrement là où ils délibéraient aller, le lendemain matin, qui fut mercredi, sur la pointe du jour, lesdites dames, avec aucunes de leurs chambrières, et les trois hommes, avec trois de leurs serviteurs, sortirent de la cité et se mirent en chemin, de laquelle ils ne s’éloignèrent d’une lieue qu’ils n’arrivassent au lieu qu’ils avaient premièrement accordé. Lequel lieu était sur une petite monta guette un peu loin de toutes parts du grand chemin, pleine de divers arbrisseaux et tentes toutes feuillues de vertes branches, plaisantes à regarder, sur la cime de laquelle y avait un palais avec une belle et grande cour au milieu, accompagnée de galeries, salles et chambres toutes et chacune d’icelles à part soi très belles et enrichies de plaisantes peintures à voir ; et les préaux étaient à l’entour, et les jardins beaux à merveille, avec puits de très fraîches eaux ; aussi les caves pleines de vins excellents, choses plus à estimer à curieux buveurs qu’à sobres et honnêtes femmes. Lequel palais ladite compagnie trouva tout nettoyé et bien en ordre, et les lits dedans les chambres faits et dressés. Il était tout semé de fleurs, telles qu’on pouvait avoir en la saison, entremêlées de jonchées, qui ne fut sans grand plaisir de toute la compagnie : laquelle s’étant assise de pleine arrivée, Dionéo, qui par-dessus les autres était plaisant jeune homme et plein de mille bons petits mots, dit : « Votre sens, mesdames, nous a ici mieux guidés que notre prévoyance ; je ne sais ce que vous avez délibéré de faire de vos soucis : quant est des miens, je les ai laissés à la porte de la ville quand j’en suis naguère sorti avec vous ; et par ainsi délibérez-vous de passer le temps à rire et chanter avec moi (j’entends autant qu’à votre dignité s’appartient), ou bien me donnez congé que je retourne quérir mes soucis et que je demeure en notre désolée cité. » À quoi Mme Pampinée répondit en souriant comme si elle avait pareillement chassé les siens : « Dionéo, tu as très bien parlé, il faut vivre joyeusement : aussi n’y a-t-il autre occasion qui nous a fait fuir ici les tristesses de la ville ; mais pour ce que les choses qui sont sans moyen ne peuvent longuement durer, moi qui ai commencé les propos au moyen desquels cette compagnie est assemblée, pensant à la continuation de notre plaisir, il me semble qu’il est de nécessité que nous accordions qu’il en y ait entre nous un qui soit le principal de tous, en qui soit le soin de commander pour nous faire vivre joyeusement, et auquel nous portions honneur et lui obéissions comme au chef, et afin que chacun essaye le faix de la sollicitude et pareillement le plaisir de dominer ; et, par conséquent, que, tiré d’une part et d’autre, nul ne puisse, qui ne l’essaye, avoir aucune envie contre l’autre qui l’aura essayé, je suis d’avis que chacun pour un jour seul aie le faix et l’honneur ; et le premier d’entre nous qui le devra avoir soit à l’élection de nous tous, et quant est de ceux qui devront succéder après celui ou celle qui aura eu ce jour la seigneurie, nommera, quand la nuit s’approchera, celui ou celle qui lui devra succéder. Et ce tel, selon qu’il lui plaira, ordonnera et disposera du temps que sa seigneurie devra durer, du lieu et de la façon en lesquels nous aurons à vivre. »
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