— Ma question est comment tu vas t’y prendre pour m’y obliger, mon garçon ? Pourquoi devrais-je écouter un gamin qui a besoin d’une demi-douzaine de ses petites copines pour délivrer son message ? Est-ce l’habitude chez les prétendus hommes du Tucken ? Mais peut-être la jeune femme en question préférerait-elle avoir affaire à un vrai homme, plutôt qu’à un imberbe comme toi ?
La dernière estocade lui avait été soufflée par le petit démon à l’intérieur de sa conscience.
On pouvait lire un extrême colère sur le visage du jeune homme. Il était pris au piège et il le savait. John s’exprimait comme un noble, même si d’après son accent, il venait probablement de l’Empire. Lui tomber dessus tous ensemble serait déshonorant et la seule issue possible était de l’entraîner au dehors et se battre en duel. Il observait John comme s’il le voyait pour la première fois : estimant sa taille, sa carrure et cherchant à comprendre ce qui pouvait le rendre aussi confiant alors qu’il faisait face à toute une b***e en armes. Ses pensées embrumées par l’alcool parvenaient à conserver un lien avec la réalité et il n’aimait pas du tout les possibles implications. John se demanda comment il allait se sortir de ce dilemme. La réponse était facile à deviner.
— Bazardez-moi ce tas d’immondices dehors et bastonnez-le jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus qu’un souffle de vie, ordonna le jeune homme.
— Et il est mort de trouille, en plus, commenta John.
Il dévisagea les autres tout en les regardant de travers. Cette partie de lui qui était restée lucide suggéra qu’il pourrait au moins tenter de leur laisser une porte de sortie honorable ; occire six fils de la noblesse locale ne ferait qu’attirer sur lui l’attention des autorités.
— En outre vous allez être complices de cet acte de couard ? leur demanda-t-il.
Il constata que ses mots avaient fait mouche pour au moins un ou deux d’entre eux, qui n’avaient pas plus envie que lui de risquer un mauvais coup pour ce genre d’histoire. John capta le regard de l’un d’entre eux et exerça sa volonté. Le jeune homme sembla vaciller durant une seconde.
— Selon moi Andrei devrait inviter cet homme à sortir s’il se sent assez fort, dit-il.
Andrei, bien sûr, n’était pas trop d’accord avec ça.
— Bordel de m***e, mais vous n’avez pas de couilles vous ! Vous avez peur de cet
étranger ?
Voilà qui aiguillonnait tout autant leur patriotisme que leur amour-propre de représentant du s**e fort, et John sentit que toute la b***e hésitait.
— Jetez-le dehors et montrez-lui ce qui arrive aux étrangers arrogants qui viennent faire les malins à Pràgu !
John parcourut la salle du regard. Il lut beaucoup de sympathie à son égard aux tablées voisines, mais personne ne semblait disposer à lui apporter son aide. Visiblement, ce groupe de jeunes était connu de tous et redouté. Il n’y avait donc aucune autre issue que l’affrontement. Quel dommage. Il espérait juste qu’il pourrait contenir sa soif de sang.
Maintenant il avait un léger soucis tactique. Comment allait-il pouvoir neutraliser tous ces jeunes hommes sans que cela ne semble trop suspect ? Peut-être devait-il finalement s’en aller, tout simplement. Il se leva de son tabouret et s’adressa à Andrei.
— Ne vous gêner surtout pas, je m’en vais. La puanteur de votre peur me retourne l’estomac.
Mais m***e ! Pour quelle raison avait-il ajouté ça ? Il aurait pu se contenter de se diriger vers la porte en affichant un air confiant et ils l’auraient probablement laissé partir. A présent, c’était scellé. Cependant il connaissait très bien la réponse à cette question : il était hors de question qu’il laisse vivre ces arrogantes proies. Il était au moins aussi malfaisant qu’eux, une idée qui n’allait pas améliorer l’estime qu’il avait de lui. Il allait leur faire payer de leur vie cette triste opinion qu’il avait de lui-même.
Andrei l’attrapa par l’épaule.
— Ah non, il n’est pas question que vous vous en tiriez de la sorte, mon très cher.
John baissa les yeux sur lui, laissant sa rage transparaître dans son regard. Andrei recula et John crut un instant qu’il allait finalement le laisser s’en aller, mais le gamin était tout simplement trop ivre ou trop stupide pour écouter son instinct. Il essaya de retenir John qui n’eut aucun mal à se dégager.
— Je vous aurais donné libre choix de ne pas en arriver là, dit John en les écartant d’un bras pour se diriger vers la porte. Il l’ouvrit, sortit dans la nuit et se retourna pour voir les jeunes Tuckenites sortir les uns après les autres.
Il jeta un bref regard autour de lui. Ils étaient dans une allée, aucun signe d’une quelconque patrouille ni aucun témoin. Ces imbéciles avaient fait tout le boulot pour lui. Ils s’approchèrent de lui en faisant claquer leur poing dans leur paume ou ramassant des gourdins de fortune. Ils semblaient avoir l’habitude de ce genre de règlement de comptes de taverne, mais cela ne leur serait d’aucun secours.
— A présent, tu vas avoir ce que tu mérites, annonça Andrei.
— Nous allons voir ça, répondit John en souriant, dévoilant ses dents pour la première fois. Il fallut plusieurs secondes aux jeunes gens pour croire à ce qu’ils avaient vu dans l’obscurité. Puis, chacun leur tour, ils pâlirent. Et Andrei se mit à hurler.
John souriait toujours. Il allait les tuer, tous, et ne put reconnaitre qu’il en avait toujours eu la conviction.
Newton eut un regard par la verrière de l’Esprit de Megalith. En bas, défilait une immensité de neige et de glace. Au loin, à l’horizon, s’étalait une vaste zone grise, là où les terres émergées rencontraient la mer des Griffes. Des vents glacés giflaient l’habitacle métallique de la gondole et faisaient craquer l’énorme ballon qui la soutenait. Le bruit des énormes moteurs était à peine audible sous les hurlements du vent. Il jeta un coup d’œil vers Malekith Dems qui se tenait à la barre, actionnait quelques leviers en étudiant des jauges, faisant preuve en ce faisant de l’assurance d’un pilote expérimenté.
— Vous allez vraiment obtenir 5 000 couronnes d’or de ça, Malekith ? demanda-t-il en fin de compte. Grande avait-été sa surprise quand l’ingénieur lui avait annoncé ça. Il n’avait jamais songé que celui-ci puisse être intéressé par l’or. D’un autre côté, c’était un nain, et cette préoccupation restait forcément tapie dans un recoin de sa conscience.
— Juste un tout petit peu, jeune Newton, et j’vas pas m’priver ! Si tu veux savoir la vérité, j’l’aurais même fait gratos mais c’te f****e reine a pas arrêté d’insister, alors j’me suis dit autant pas l’faire pour rien.
Newton fit un oui de la tête. C’était vrai tout ça. Malekith Dems était aussi borné que tout autre nain et n’aimait pas qu’on lui force la main, et il était étonnant qu’il n’ait pas refusé tout simplement. Il en aurait été tout à fait capable, même face à une personne aussi haut placée que la tzarine. Les nains n’avaient que peu de considération pour les titres et la noblesse des humains, et les Tueurs n’avaient pas plus de respect à l’égard de la hiérarchie de leur propre peuple, alors pour ce qui était de celle des autres races.
— Je me demande tout juste pour quelles raisons vous avez accepté, fit Newton.
— Pass’qu’elle avait fichtrement raison. On doit savoir c’que ces bâtards du Chaos y ont dans l’crâne et l’esprit eud Megalith c’est l’meilleur pour faire c’te boulot.
Newton fit la remarque avec un peu de surprise que Malekith était capable d’une indéniable lucidité, lui qui ne semblait obnubilé que par ses machines. Contrairement à la plupart des Tueurs, il ne semblait pas trop préoccupé par sa propre mort ou son passé. Il était loin d’être stupide, Newton devait l’admettre, et il supposait qu’un individu capable de concevoir un tel vaisseau était également conscient de son intérêt militaire.
Mais quelque chose bougeait en bas et attira l’attention de Newton. Il porta la longue-vue dans la direction et la scène lui sauta au visage. Il ne put réprimer un nouveau frisson. Il s’agissait d’une autre horde d’hommes-bêtes qui progressait droit au sud en surmontant la côte. Elle marchait d’un pas résolu, bannières au vent.
Regarder les emblèmes du Chaos aussi ostensiblement déployés le remplit d’horreur. Depuis tout petit, on lui avait appris à craindre de tels symboles et celui qu’il venait de voir représentait un œil d’où irradiaient huit éclairs. Il avait été peint avec du sang sur un drap blanc et flottait sur un montant transversal fait d’ossements humains. Il était surmonté par un crâne cornu, celui d’un monstre quelconque.
— C’est bien la dixième que nous voyons dans ce secteur, fit remarquer Newton.
— Combien ?
— Je dirais un bon millier. Newton n’avait plus besoin de les compter avec précision. Au cours de ces derniers jours de cette mission de reconnaissance, il était devenu une sorte de spécialiste pour évaluer la taille des forces du Chaos.
— La question qui restait non répondu est d’où peuvent-ils bien tous venir ?
Ensuite son attention fut attirée par quelque chose d’autre et il y tourna la longue-vue. Il pensa en premier qu’il avait des hallucinations, puis lentement, la réalité s’imposa à lui. C’était un énorme bateau s’ouvrant une route à travers la mer glacée. Il semblait entièrement fait de métal et était dépourvu de voiles. La proue tout entière représentait la tête d’un énorme démon. Il y’avait des runes rouges pulsaient le long de ses flancs. Une véritable demarche chaotique.