Newton lui narra le récit de la femme morte et la manière dont il s’était sorti des griffes de la patrouille. Glenn l’écouta avec cet intérêt malsain dont Newton savait qu’il ne présageait rien de bon.
Chinxua aussi était suspendu à ses paroles. Quand il arriva au terme de son récit, Newton fut un peu surpris par l’attitude de son camarade.
— A voir la tête que tu fais, tu n’as pas l’air plus surpris que ça par ce que je viens de te raconter ?
— J’ai déjà ouï dire plusieurs histoires comme ça, ces derniers jours. On dirait bien qu’y a un chien enragé qui s’promène en liberté. Y faut que quelqu’un lui règ’ son compte.
— Et ce quelqu’un, tu crois que c’est toi ? l’interrogea Newton un peu inquiet. Lorsque le Tueur avait ce genre d’idée en tête, cela se terminait inévitablement mal. Glenn renifla.
— Si j’lui mets la main d’ssus, à c’te bestiau d’malheur, l’humain, c’est sûr que j’lui f’rai sa fête, mais j’ai pas envie d’aller dehors me les geler tout d’suite.
— Ah ? Pas tout de suite ? Tant mieux.
— Chinxua s’demande quand même si qu’ça s’rait pas plutôt un démon. Ce soldat, y l’avait p’têt’ pas tort.
Glenn secoua la tête.
— Eh ben si c’était un démon, tous les sorciers du bled y s’raient en train d’invoquer tous les sorts qu’y connaissent et tous les prêtres f’raient des exorcismes depuis le toit d’leur temple.
— Qu’est-ce que c’est alors ? demanda Newton.
— J’en sais pas plus que toi, l’humain, répondit Glenn en avalant une grande gorgée de bière. Mais y’a une chose de sûre, ça sent pas bon.
Donjon pouvait être l’auberge la mieux cotée de Pràgu, pour John Angers, et à en juger par ce qu’il voyait, cela ne voulait pas dire quelque chose de signifiant. Lui, il en avait vu d’autres mieux tenues dans des patelins perdus de l’Empire. Il aurait dû rester au manoir d’Avalon, il en avait conscience, cependant cette envie de bouger qu’il ressentait depuis un petit moment l’avait poussé une nouvelle fois à sortir en pleine nuit. Lorsqu’il était dans cet état, même la vision de Roche, son serviteur depuis si longtemps fidèle, lui devenait insupportable.
Il resserra sa cape autour des épaules et étudia la clientèle de l’endroit. Il sentait l’odeur de chacun, entendait le moindre battement de cœur et percevait chaque centilitre écarlate qui courait dans chaque veine. Tout ce monde, tout ce sang. Tel un épicurien convié à un banquet de Tilée, voilà comment il se sentait.
Il devrait débuter par où ? Peut-être par cette jeune noble attablée avec celui qui pourrait bien être son promis ? Elle était plutôt jolie, mais il y avait quelque chose en elle qui ne lui plaisait pas. Était-ce sa faute à lui, si ces Tuckenites, avec leurs airs de paysannes et leur physique un peu trop musclé, le rebutaient. Certainement pas elle.
Une servante envoya un sourire avenant à son endroit et lui proposa davantage de vin. Peut-être était-elle intéressée par son apparence soignée. Sans doute avait-elle compris qu’elle pourrait en tirer quelque argent, aussi bien en pourboire qu’en activités dépassant le cadre de son travail. John refusa et lui renvoya le même sourire. Il venait tout juste de renverser la moitié de son gobelet au sol, en faisant bien attention à ce que personne ne le voie. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait plus bu de vin. La servante s’éloigna en balançant des hanches qui, à une autre époque, auraient éveillé en lui un certain intérêt, mais ce n’était plus le cas aujourd’hui, même pas comme un gibier pourchassé.
John hocha de la tête et commença à tracer sur la table des dessins du bout des ongles, utilisant le vin en guise d’encre. Il était d’une humeur étrange et il n’avait pas vécu aussi longtemps pour ne pas pouvoir reconnaître ce que cela impliquait. Il devenait lui-même la proie de pulsions inconnues et il se demanda ce que cela signifiait.
La nuit passée, par exemple, il avait saigné cette fille à blanc alors qu’il n’avait que l’intention d’en tirer une petite gorgée. Il n’en avait pourtant aucun besoin. Son sang était insipide et très peu nourrissant. Elle-même n’avait été rien de plus qu’un petit amusement. Mais pourquoi avait-il agi ainsi ? Pourquoi avait-il tant bu qu’elle en était morte et pourquoi lui avait-il ouvert la gorge de ses dents afin de dissimuler son crime ?
Difficile à comprendre. Il s’était trouvé plongé dans un delirium comme il n’en avait plus connu depuis des siècles. Il avait bu comme un nouveau-né la nuit de sa renaissance. Et il avait fait de même la nuit d’avant et celle d’avant encore. Tout cela lui semblait comme dans un rêve. Comme si une sorte de folie s’emparait de lui et menaçait de le submerger tout entier.
John s’était toujours méfié de ceux qui massacraient sans discernement. C’était pour lui un comportement rustre, ennuyeux et, surtout, très, très contre-productif. Cela ne faisait qu’attirer les répurgateurs, mages et prêtres en tout genre. À un contre un, ou même à un contre dix, un Éveillé était capable de lutter contre les mortels, mais ces derniers avaient des avantages de taille : leur multitude, la magie et quelques alliés d’une terrible puissance.
Ça n’avait pas toujours été ainsi. L’humanité s’était grandement étendue depuis ces temps où elle n’était constituée que de tribus barbares que l’on prenait un certain plaisir à pourchasser dans les bois.
Le monde évolue et le temps aussi. Des civilisations humaines avaient depuis sombré dans l’anarchie, John avait gardé cette même année des souvenirs où trois Empereurs se disputaient le trône et où von Griesmannet avait fait tout ce qu’il avait pu pour imposer la suprématie des Éveillés. Une bien noble tentative, mais promise à l’échec. Von Griesmannet n’avait pas été à la hauteur et n’avait pu gagner cette guerre. Mais en ce qui le concernait, lui, John, les choses seraient différentes quand son heure viendrait. Il était l’élu. Le Prince de la Nuit. L’Œil et le Trône allaient lui appartenir !
La seule condition était que ce vieux fou veuille bien lui remettre le talisman, il n’aurait nul besoin de recourir à des procédés déplaisants. John faillit se lever pour se rendre chez le vieil homme et s’en emparer, mais ce serait trop facile, pas assez subtil, et l’opération serait connue de certains trop tôt. Il ne faudrait pas longtemps à la comtesse et ses disciples pour découvrir ses intentions. Non, il lui fallait patienter.
Son attention se dirigea à nouveau vers la jeune noble aperçue plus tôt. Tout compte fait, elle n’était pas si mal, c’était en tout cas ce qui se présentait de mieux cette nuit. Elle dut sentir qu’on l’observait car elle lui jeta un regard en coin. Sans même le vouloir, John fit peser sa volonté. La jeune femme se figea et le regarda droit dans les yeux, comme si elle le voyait pour la première fois. John lui sourit, elle lui sourit également. Mais il baissa les yeux vers sa table et la laissa s’échapper. Cela suffisait pour l’instant. La connexion était établie. Il ferrerait sa proie plus tard, quand le moment serait venu, peut-être pas cette nuit mais une autre, lorsqu’il aurait soif à nouveau. Il remarqua alors que son compagnon, sans doute un quelconque jeune aristocrate à en juger par son accoutrement, le dévisageait, avant de reporter son regard sur la jeune femme. Il avait dû comprendre qu’il s’était passé quelque chose entre eux deux, et devait sans doute en être jaloux. Il se pencha et murmura à l’oreille de la jeune femme. Elle secoua la tête, comme pour démentir quelque chose. John aurait pu écouter ce qu’ils se disaient simplement en concentrant ses sens. Comme tous les Éveillés, ceux-ci étaient décuplés. Le bétail est tellement prévisible, se dit John.
Il chassa les mortels de ses pensées. Ils n’avaient que très peu d’importance. Il était bien plus préoccupé par sa perte de contrôle sur lui-même. Il ne pouvait pas se permettre ce genre de chose maintenant, alors que son plan était si proche d’aboutir, alors que tout ce pour quoi il avait travaillé si dur était sur le point de se réaliser. Il lui fallait disposer de tous ses moyens. Tout son savoir et toute sa ruse. Il lui fallait garder ses intentions secrètes avant que les autres Éveillés, ou qui que ce soit d’autre, ne puissent l’arrêter. Mais au lieu de ça, il s’était jeté dans une frénésie de meurtre, tuant et s’empiffrant de sang, laissant derrière lui des indices que le moindre chasseur de passage n’aurait eu aucune peine à déchiffrer et à suivre, comme un pisteur à la chasse au mastodonte. Il ne comprenait tout simplement pas pourquoi. Une telle chose ne lui était plus arrivée depuis que sa première maîtresse lui avait accordé le b****r de sang, ce qui remontait à plusieurs siècles maintenant. Que lui arrivait-il ? Et pourquoi maintenant ?
Ce genre de mésaventure lui était déjà parvenu plus d’une fois. Ils étaient parfois victimes d’une étrange démence qui les transformait en bêtes les Eveillés. Vraisemblablement à cause de quelque chose qui courait dans leur sang. Quand cela arrivait, ils étaient le plus souvent pourchassés par leurs pairs, en plus des mortels. Non que cela eût une quelconque importance en ce qui concernait les agissements des mortels, mais John savait très bien que s’il sombrait dans cet état, le Conseil se lancerait immédiatement à sa recherche et il ne pouvait pas se permettre ça, du moins pas avant que le talisman ne soit entre ses mains. Une fois qu’il aurait accompli sa destinée, ils pourraient bien lui envoyer tous ceux qu’ils voudraient, mais en attendant, il lui fallait absolument garder un parfait contrôle sur lui-même, sous peine de se retrouver tôt ou tard avec un pieu dans le cœur et des racines d’herbe à sorcières dans les oreilles, en guise d’avertissement à d’autres de ne pas se risquer sur une pareille voie.
Ils fut averti par ses sens, comme ils l’avertissaient de tout ce qui se passait dans cette salle, que le jouvenceau s’était levé de sa table et se dirigeait vers d’autres jeunes tout aussi bien habillés que lui et qui se tenaient accoudés au bar. Il fit quelques gestes dans sa direction, le désignant d’une manière visiblement peu amicale. C’est pas le moment, jeune imbécile, se dit John. J’ai vraiment pas besoin de ça. Le groupe de jeunes commença à s’approcher de sa table, chacun la main sur la garde de son épée. John avait déjà assisté à des lynchages et les gens qui s’étaient livrés à ce genre d’exaction avaient toujours la démarche de ces jeunes-là. Il les regarda avancer vers lui, espérant sans trop y croire qu’ils allaient passer leur chemin. Il regretta un peu de ne pas avoir amené Roche avec lui. Son homme à tout faire était toujours utile dans ce genre de situation.
— Donc si je comprends bien, ça vous amuse de dévisager les jeunes filles ? dit une voix.
À l’accent, on devinait qu’elle appartenait à la très influente classe marchande de Pràgu, et elle avait des intonations arrogantes et semblait très sûre d’elle. Un jeune présomptueux jaloux, se dit John, et qui était sur le point de commettre la plus grosse et toute dernière erreur de sa très courte vie. John ne répondit même pas et se contenta de plonger le regard dans son gobelet de vin. Une main vola et fit valdinguer le gobelet.
— Hé, je crois être en train de vous parler !
John se décida enfin à lever les yeux. Son interlocuteur portait les derniers vêtements à la mode : un long manteau, un pantalon clair, un chapeau à bords larges avec une plume plantée dedans. Son visage était plutôt fin, et dans son regard brûlait d’une froide colère. Quelques touches de maquillage venaient mettre un peu de symphonie dans tout ça.
— Votre attitude n’arrangent pas du tout les choses, monsieur, répondit John.
Le jeune homme avait une haleine alcoolisée. Il plongea dans son regard et tenta d’entrer en contact avec sa conscience, mais il était déjà trop avancé dans sa jalousie éthylique et était inaccessible. Dommage pour lui, se dit John, sentant les tentacules de la rage commencer à étreindre son propre cœur froid. Il parcourut des yeux les autres jeunes nobles, tous vêtus à la même mode, tous du même âge ou à peu près, tous aussi ivres les uns que les autres et tous prêts à faire la fête à cet étranger. Dans des circonstances normales, ils auraient eu de bonnes chances d’y arriver, mais les circonstances n’avaient rien de normales.
— Vous allez lever votre derrière de ce tabouret, sortir d’ici et ne jamais y remettre les pieds.
John inspira à fond sous l’offense. En temps normal, il aurait probablement fait ce que lui demandaient ces jeunes fous. Il évitait généralement les ennuis, et ce n’était sûrement pas le moment de se faire remarquer, mais il y avait ce petit démon tapi dans un recoin de son cerveau, cette chose qui l’avait poussé à saigner à blanc ces femmes. Il eut la sensation de la frustration qui l’envahissait, pour se transformer en un total refus qu’on se mette en travers de sa route. Mais pour qui se prenaient ces jeunes imbéciles ? Ils n’étaient rien de plus que du bétail, des insectes indignes de son attention. Il les dévisagea les uns après les autres sans même chercher à dissimuler le fait qu’il soit satisfait de ces propres pensées.