Chapitre I-1
I— Allô !
— Capitaine Moreau ?
— Oui, c’est bien moi.
— Bonjour. Ici le juge d’instruction Hugo Desmant. Comment allez-vous ?
— Bien, merci, et vous-même ?
— Très bien également. Pourriez-vous passer à mon bureau dans l’heure qui vient ? Vous êtes à Quimper ?
— Je suis en planque sur Quimper, mais je peux me libérer dans le quart d’heure.
— Entendu. Eh bien je vous attends.
Assise à côté de moi dans la voiture, le brigadier-chef Suzy Villard n’a rien raté de la courte conversation.
— Tu as une idée de ce qu’il te veut ?
— Pas du tout. Il est du genre imprévisible, Desmant : il peut tout aussi bien se montrer cassant qu’agréable. Hum, je ne pense pas que ce soit pour nous saisir d’une nouvelle affaire, parce que, d’habitude, il le fait directement par téléphone. S’il me convoque, ce n’est pas seulement pour m’offrir un café et des petits gâteaux.
— Tu crois que c’est pour te refiler un carton jaune ?
— Tant que ce n’est pas un carton rouge… Je n’en sais rien. Il n’y a rien eu de spécial, ces dernières semaines. Non, franchement, je ne vois pas ce qu’il me veut.
Un silence puis elle demande :
— On fait comment ? Tu pars avec la voiture et je trouve un endroit d’où je pourrai chouffer sans être vue, ou je te dépose au tribunal et je reviens, ou encore j’appelle Simon ou Justin pour que l’un des deux me rejoigne ?
— Non, reste là au cas où ça bougerait. Garde la voiture, je vais y aller à pied. Ça va me donner le temps de cogiter sur ce qu’il me veut. Et puis je ferai mentalement le point sur l’affaire qui nous occupe. Par contre, ne reste pas seule : appelle Simon ou Juju à la rescousse. À plus !
Le froid me surprend dès que je sors. Heureusement que je me suis équipé d’une casquette et d’un blouson bien chaud. Les mains au fond de mes poches pour ne pas les exposer aux morsures de l’hiver, je rentre la tête dans les épaules et prends la direction du palais de justice.
De la route de Pont-l’Abbé au tribunal, il y a environ un kilomètre. Faire le point sur l’affaire qui nous occupe en ce moment monopolise mon attention durant moins de deux cents mètres. Nous sommes confrontés à un nouveau réseau de drogue, qui arrose toute la Cornouaille. Un dealer de bas étage, pris sur le fait lors d’une vente de produits, nous a balancé une piste que nous suivons allégrement pour identifier le rôle de chacun. L’objectif est bien entendu de remonter jusqu’au grossiste. Suzy et moi étions en planque dans une voiture, pendant que les brigadiers chefs, Justin Débolo et Simon Jaouen, bien au chaud au bureau, se chargeaient de retranscrire les SMS et conversations téléphoniques d’individus liés au trafic et placés sous écoute.
Je parcours les derniers huit cents mètres à observer l’Odet qui s’écoule paresseusement en cette période de mortes eaux, tout en m’interrogeant sur le motif de cette convocation. J’ai beau chercher, je ne vois pas quel grief le juge d’instruction pourrait avoir contre nous, ou contre moi. C’est encore plus inquiétant, finalement. Quand on a fait une connerie, on sait ce que l’on nous reproche, mais quand on n’a rien fait d’exceptionnel, on se torture les méninges sans rien en extraire de positif.
Après avoir montré patte blanche aux vigiles placés à l’entrée, je suis rapidement face à Desmant.
— Entrez, capitaine Moreau.
Après une virile poignée de main, il contourne son bureau et du geste m’invite à m’asseoir de l’autre côté. Quelques secondes pour ranger en pile une liasse de feuillets, puis il prend un menu dossier qu’il ouvre. Enfin il lève les yeux vers moi.
— Vous êtes au courant de l’incendie de cette nuit, à Bénodet ?
— J’en ai entendu parler sur France Bleu Breizh Izel ce matin, lors du flash info de 8 heures. Il semblerait qu’il ne reste rien de la maison, et qu’il y a une victime à déplorer.
— Tout est parti en fumée ! Les pompiers ont été appelés à une 1 heure 04 minutes. Ils n’ont rien pu faire, malgré l’active participation des collègues de plusieurs casernes de la région.
Ce rendez-vous a une drôle d’entame. Accueil courtois, évocation d’un fait divers, tragique il est vrai, mais en lequel je ne saurais être concerné. Quand va-t-il ouvrir les hostilités ?
— La gendarmerie de Fouesnant est sur le coup. Les TIC1 de Quimper s’attachent à rechercher l’origine du sinistre, ce qui devrait nécessiter un certain temps. Il y avait vraisemblablement deux personnes dans la maison, il y a donc de grandes chances pour qu’il y ait finalement deux victimes. Je serai prévenu dans la minute si l’on découvre un second corps.
Les coudes au contact du meuble, il pose une main sur l’autre, puis son menton sur le tout, et dit en détachant ses mots :
— Si je vous ai fait venir, c’est parce que nous sommes d’ores et déjà certains de la nature criminelle de cet incendie, puisque le feu a pris en divers points. J’ai pris la décision de retirer l’enquête de flagrance d’abord attribuée à la gendarmerie, et de vous confier cette affaire, à vous et votre équipe.
— Pourquoi nous ? Bénodet est en secteur gendarmerie, nous n’avons pas à nous immiscer dans leurs enquêtes. Ils ne vont sûrement pas apprécier de se voir dessaisis.
— Cela me regarde. En tant que juge d’instruction, intervenant sur ordre du procureur, je décide du bien-fondé de cette décision et cela dans l’unique préoccupation d’obtenir de bons résultats. Ce n’est pas que je vous suppose plus qualifié que vos collègues gendarmes, même s’il faut admettre que vos excellents résultats lors des dernières grosses affaires plaident pour vous, mais il y a une particularité qui fait que j’ai pensé à vous… Quelle relation aviez-vous avec Daniel Bernier, votre ancien supérieur, lorsque vous étiez en poste à Concarneau ?
— Daniel serait la victime ? demandé-je, le souffle coupé par la surprise.
— On peut malheureusement le redouter, car il s’agit de son domicile. Lui ou sa femme. Peut-être les deux. Alors, l’état de votre relation avec Daniel Bernier ?
Il ne me laisse pas accuser le coup. Je ne vais pas écraser une larme, mais je suis tout de même ébranlé par la nouvelle. Si on ne s’estimait pas plus que cela, Daniel Bernier et moi avons travaillé ensemble, ce qui crée un minimum de liens, quand on sait le temps qu’on passe au boulot. Il est toujours délicat de répondre à une telle question, surtout quand on ignore les affinités qui pourraient unir celui qui pose la question et l’intéressé. Si on s’épanche de trop, on peut finir par le regretter. Il n’est pas dans mes habitudes de tourner autour du pot, mais il n’est pas non plus dans mes habitudes de médire, a fortiori en apprenant de façon abrupte la mort du concerné.
— Il n’était pas toujours facile. Je devais parfois composer pour ne pas le heurter. Daniel était de l’ancienne école, il avait des principes auxquels on ne devait pas déroger sous peine de s’attirer ses foudres.
— Merci pour votre franchise, Capitaine. Cela correspond globalement à ce que la lecture de son dossier m’a permis d’apprendre sur son compte.
Il passe une main dans ses cheveux pourtant coupés court, avant d’ajouter :
— Les gendarmes comprendront ma décision lorsque je m’en expliquerai. Bernier, tout au long de sa carrière, a entretenu de mauvaises relations avec les forces de gendarmerie. Comme vous le disiez, il était de l’ancienne école, celle qui maintenait police et gendarmerie chacune de leur côté, et que tout opposait. Désormais, tout cela a changé. Cependant, comme c’était une forte tête, et qu’il y a peut-être encore quelques ressentiments à son sujet, j’estime préférable que ce soit un policier plutôt qu’un gendarme qui s’occupe de ce dossier. Et tant qu’à choisir un service de police, le vôtre me paraît tout indiqué, puisque vous l’avez connu de son vivant.
Il attrape le fin dossier, me le tend par-dessus le bureau :
— Capitaine Moreau, vous et votre équipe de l’antenne de la Police Judiciaire de Quimper êtes chargés de cette affaire. Dans un premier temps, entrez en contact avec la gendarmerie de Fouesnant pour qu’elle vous transmette le résultat de ses premières investigations. Merci de me tenir au courant des avancées de votre enquête, au fur et à mesure. Oh, j’ai glissé la commission rogatoire dans le dossier.
En disant cela, il s’est levé et a marché vers la porte, signe que l’entretien est terminé. Une ultime poignée de main, un sourire coincé de sa part, une mine un tantinet renfrognée de la mienne, et déjà la porte se referme.
*
Quand Daniel Bernier a pris sa retraite et quitté le commissariat de Concarneau, je lui ai momentanément succédé, avant ma mutation à l’antenne de la police judiciaire de Quimper. Son départ fut un soulagement pour moi, et à un degré moindre, pour l’ensemble du personnel, qui n’était pas directement à son contact. Il n’avait pas son pareil pour tirer au flanc, et lorsqu’une enquête était close avec succès, il s’arrangeait pour s’octroyer les lauriers de la victoire. Dans le cas contraire, il ne se gênait pas pour me faire porter les torts. Drôle de personnage. De devoir enquêter sur les conditions de son décès, pour tenter de définir s’il y a eu meurtre ou non, ne me plaît pas outrageusement. Soyons clairs, la probabilité d’un crime est peu probable, malgré ce que les premiers éléments laissent apparaître, mais comme l’une des victimes est un ancien commandant de police, il convient de s’en assurer et d’aborder ce dossier avec le plus grand sérieux. Nous sommes donc partis pour des vérifications à n’en plus finir.
Tout en avertissant par téléphone Suzy qui, dans l’intervalle a été rejointe par Justin, qu’elle devra se passer de ma présence, c’est à grandes enjambées que, le dossier sous le bras, j’avance vers le commissariat. À peine un regard vers le mont Frugy, un autre vers l’Odet où dans ses eaux claires errent des mulets à la recherche de nourriture, un dernier pour la Préfecture et son architecture néo-Renaissance, et j’embouque la rue Théodore Le Hars, où est situé le commissariat. Au troisième étage, un casque sur les oreilles et une tasse de café à portée de main, Simon est en plein boulot. En m’apercevant, un point d’interrogation naît dans son regard.
— Qu’est-ce que tu fais là ? Tu ne retournes pas avec Suzy ?
— Eh non, il y a contre-ordre. Tu viens avec moi, on fait un saut à Bénodet.
— Cool ! On se charge ?
— Je ne sais pas… A priori, il n’y a pas de raison, mais dans le doute on va faire prendre l’air à nos flingues.
Le Sig-Sauer dans son holster, nous sommes en voiture deux minutes plus tard. Durant le trajet qui dure un bon quart d’heure, j’expose à Simon la teneur de mon entretien avec le juge d’instruction, puis je lui narre mes années de boulot sous les ordres de Bernier, la vieille baderne comme je le surnommais en off. Arrivés à destination, Simon convient que je n’ai pas rigolé tous les jours, lors de ma période concarnoise.
Il est 10 heures quand nous parvenons sur la Corniche de l’estuaire. Deux gendarmes interdisent l’accès aux curieux, mais ma carte professionnelle est un précieux sésame.
Une bourrasque accentue l’ouverture de la portière, manquant de me surprendre et de me faire lâcher prise. Il fait froid, il fait gris, mais même lorsque les conditions climatiques ne sont pas réunies, c’est toujours un régal que de se repaître du spectacle. Des bateaux de plaisance se balancent au gré du courant amplifié par le vent, et, sur l’autre rive de l’Odet qui ici vient se jeter dans l’Océan Atlantique, Sainte-Marine semble encore endormie. Sur la droite – je serais tenté de dire à tribord tant la proximité de la mer m’amènerait à user du jargon maritime – le pont de Cornouaille fait un lien entre le Pays Fouesnantais et le Pays Bigouden. Le paysage défile devant mes yeux pour venir jusqu’à bâbord, où là-bas, plus loin, la pointe de Combrit est l’ultime terre avant l’archipel des Glénan.
Les ruines ont fini de fumer. Néanmoins, les pompiers assurent une veille. Il ne subsiste que les murs et les poutres maîtresses de la toiture, ou plus exactement des toitures, car il existe plusieurs pans à cette villa aux dimensions – pharaoniques serait exagéré – alors disons exceptionnelles. Il est vraisemblable qu’elle fut construite dans la première moitié du vingtième siècle, voire le premier quart, pour une riche famille qui devait compter de nombreux enfants, et peut-être aussi du personnel de maison. Signe d’opulence, le mur de clôture, haut de deux mètres, est en pierres de taille. Un interphone est encastré dans la maçonnerie d’un pilier qui soutient un portail plein qui, lorsqu’il est fermé, ne laisse rien deviner du jardin. Un enrobé noir d’une trentaine de mètres sépare deux pelouses impeccablement tondues. Il est cependant clair que nous ne voyons pas la totalité du jardin, qui disparaît derrière la ruine. Sur l’une des pelouses, l’abri de la piscine enterrée, qui doit mesurer dans les quinze mètres sur six, s’est disloqué sous l’effet de la chaleur. Il ne subsiste que les parties métalliques, bien que certaines se soient effondrées et que d’autres baignent dans l’eau constellée de débris de toutes sortes. Un peu plus loin, le garage, certainement bâti à une époque plus récente que la maison, ne possède plus que ses murs.