Chapitre II

3501 Mots
IIDeux gendarmes sont venus remplacer les deux premiers, qui se sont fendus de quelques mots d’encouragement avant d’aller se réchauffer à la brigade. Une chance qu’il ne pleuve pas, sinon leur tâche serait encore plus ingrate. Les pompiers, quant à eux, ont quitté la place car tout risque de reprise du feu est désormais écarté. Faisant preuve de professionnalisme, mais irrespectueux du code de la route, tout en me rendant illico sur place, j’ai appelé le juge d’instruction. Hugo Desmant, tout comme nous, redoutait la découverte du deuxième corps. Si l’incendie s’était produit de jour, l’un ou l’autre aurait pu être absent, parti faire des courses ou tout bonnement chercher du pain ou se balader sur le front de mer. Mais de nuit, entre minuit et une heure du matin, il est prévisible que le couple devait dormir du sommeil du juste. On ne peut qu’espérer qu’ils dormaient, en effet, et qu’ils n’ont pas souffert, décédant par asphyxie comme c’est majoritairement le cas lors d’un incendie. N’apercevant pas Simon qui doit s’atteler à l’enquête de proximité, j’approche sans faire de bruit, pour ne pas troubler les TIC. Arrivé dans l’intervalle, Justin s’est couvert d’un bonnet inesthétique mais efficace par ce froid qu’il n’a jamais connu avant d’arriver en métropole. Le second corps, est tout aussi méconnaissable que le premier. Pour le néophyte, impossible d’affirmer s’il s’agit de celui d’un homme, ou de celui d’une femme. L’autopsie, qui sera pratiquée au plus tôt, lèvera le voile. Ce sera vraisemblablement demain. Quitte à chambouler le planning de la légiste, la nature criminelle de l’incendie étant prouvée, la machine judiciaire se met en branle et se montre prioritaire. — Ah, vous êtes là ! me hèle l’un des techniciens que je reconnais comme étant Stanislas. Vous pouvez approcher ? Me frayant un chemin en faisant attention où je pose le pied, je les rejoins. La combinaison initialement blanche, comporte de nombreuses et larges traînées noires, à l’instar des gants. Le masque aussi est recouvert d’une pellicule de suie, plus épaisse au niveau de la bouche. Lui et Justin m’attendent, pendant que les deux autres TIC installent des cavaliers avant de mitrailler les lieux sous tous les angles. — C’est là que nous l’avons trouvé, fait Justin en montrant un point près d’un mur. L’autre était là-bas, à une dizaine de mètres. En clair, tout semble indiquer qu’ils n’étaient pas ensemble quand ils sont morts. — C’est peut-être lors de l’effondrement d’un plancher qu’ils ont basculé l’un vers la droite et l’autre vers la gauche, risqué-je. — Non, réfute le TIC. Nous avons découvert le premier corps sous une certaine masse de matériaux, comme des restes de mobilier et de lattes de plancher, des poutres et des ardoises. Or, le second corps était sous une masse plus importante. Il est clair pour nous que l’une des victimes était à l’étage, dans sa chambre sans doute, et plus logiquement dans son lit, alors que l’autre était au rez-de-chaussée. Cette analyse est d’une infinie justesse. Je ne peux mettre en balance l’affirmation du spécialiste. Elle est fondée sur une étude précise des lieux, et fait appel à ses compétences et son expérience, ainsi qu’à celles de ses deux équipiers. Ce principe étant posé, quelle pourrait être l’explication ? — L’un a pu monter se coucher pendant que l’autre regardait la télé, hasarde Justin. — C’est possible, en effet, mais le premier corps est un peu moins calciné que celui-ci, car il était en partie protégé par une plaque de zinc. Or, des plaques de zinc de ce format ne traînent pas dans une maison. On peut donc présumer que cette pièce un peu à l’écart était une sorte de débarras. Mais bon, tout est possible, dans l’état actuel. Je voulais vous signifier oralement ce constat, qui figurera dans notre rapport final. — Merci. Je reste avec vous, désormais. Pouvons-nous prendre nos dispositions pour faire acheminer les corps vers le PML1 ? — Oui. Nous avons terminé nos relevés les concernant. C’est maintenant au tour de la légiste de travailler. Je passe les minutes suivantes à contacter une entreprise de pompes funèbres, pendant que mon collègue martiniquais note sur l’étiquette d’un scellé ce qu’il renfermera, à savoir de la cendre qu’il conviendra d’analyser. Lorsque rendez-vous est pris, je vais prévenir les gendarmes en faction afin qu’ils laissent passer le véhicule mortuaire lorsqu’il arrivera. C’est alors que je rencontre Simon. — Alors, ta pêche aux renseignements ? — Ce n’est pas une pêche miraculeuse. Un voisin m’a dit qu’il n’avait rien entendu. Ce sont les pompiers qui l’ont réveillé. En curieux, il est allé voir, et c’est alors qu’il s’est fait la réflexion qu’il n’avait pas été tiré des bras de Morphée par l’alarme. — L’alarme qui protégeait la maison ? Ce serait bien de se renseigner pour savoir si une alarme retentit lors d’un incendie. Il se peut qu’un incendie neutralise le compteur électrique, et dans ce cas l’alarme ne se déclenche pas. — Ce n’est pas certain. Il y a parfois un onduleur qui prend le relais, en cas de coupure de courant. Je me tuyauterai là-dessus ce soir. J’ai un copain qui bosse dans ce domaine. Le temps s’écoule lentement. C’est regrettable de devoir patienter ici, alors que Suzy doit trouver son temps long à planquer seule, et aurait certainement apprécié qu’on la remplace. Je me fends d’un coup de fil pour prendre de ses nouvelles. — Rien de neuf, soupire Suzy. Je suis frigorifiée dans la voiture. Je suis obligée de démarrer régulièrement le moteur pour avoir du chauffage. Même si elles ne sont pas toujours hilarantes, j’aurais apprécié la compagnie de Justin et ses histoires drôles. — On les connaît déjà toutes, répliqué-je. Ce serait bien qu’il renouvelle son stock. Tu as de la chance, au moins il ne te prend pas la tête avec ses tours de magie. — Tu ne crois pas si bien dire ! Tout à l’heure, il avait sorti son jeu de cartes, et il les manipulait à m’en donner le tournis. Il faut avouer qu’il a du talent. Il ne se trompe jamais. — Ne le lui dis pas, sinon il va se la jouer star. Tiens, le voilà justement. Hé, Justin, Suzy dit que tu es un futur grand magicien. Tu l’as scotchée, dans la voiture. — Je me préparais pour mon prochain show, fait-il. Au fait, je fais un spectacle samedi en huit à la salle l’Archipel de Fouesnant. Max, tu viendras avec Murielle ? Je vous offrirai des entrées ! — Pourquoi pas ! Nous n’avons pas encore eu le loisir de te voir à l’œuvre. Ce sera une grande première. — Et moi, renaude Suzy dans mon oreille, je ne mérite pas une invitation ? — Mais si, ma poule ! rigole le Martiniquais qui n’a pas entendu Suzy mais qui se doute de sa pseudo-déception. C’est bibi qui régale. Vous verrez, vous ne serez pas déçus. Le grand Justin Débolo va vous épater. J’ai fait un tabac le mois dernier à Ergué-Gabéric ! Les enfants montrant des signes de dissipation, papa Maxime doit les ramener à la réalité. — OK pour les entrées gratuites. On réserve notre soirée. Si tu en as aussi pour Simon, l’équipe sera au complet au premier rang. Pour en revenir au boulot, pour nous c’est pareil, on est en standby. Tu nous appelles si ça bouge. À plus, Suzy ! Un peu plus tard, Simon lance deux ou trois plaisanteries quand je lui annonce le passage sur scène de Justin, mais je sens qu’au fond de lui il est ravi d’y assister. Vers 13 heures, il s’échappe pour nous acheter boissons et sandwichs. C’est le repas classique d’un flic, à mille lieues de ce que l’on voit dans des séries policières ou dans certains romans policiers, dans lesquels les personnages passent une éternité à table alors qu’ils enquêtent sur un homicide. Même si le déjeuner est l’occasion d’une réunion pour réunir les informations emmagasinées, ou pour un débriefing, il ne traîne jamais en longueur. Le plat du jour et un café, et on reprend les investigations là où on les avait momentanément abandonnées. On ne s’accorde le plaisir d’un dessert seulement en période de routine. Tous les six, nous sommes en train de manger nos thon-crudités quand le moteur du corbillard se fait entendre. Pour un peu, il nous couperait l’appétit. Nous faisons une pause pour diriger les employés des pompes funèbres dans leur macabre besogne sans qu’ils ne polluent la zone d’intervention. Lorsque le bon de prise en charge est signé et que le véhicule s’éloigne, nous reprenons notre repas. — Ça caille ! fait Justin en se frottant les mains l’une contre l’autre. Vous pouvez me dire pourquoi je ne demande pas ma mutation pour ma Martinique natale ? — Parce que je te manquerais, dis-je pour amuser les gendarmes. — Tu n’aurais qu’à me suivre. Chiche, on demande notre mut’ ? — Sûrement pas ! Je suis trop bien ici. Ces jours-ci ça pèle, mais attends que revienne notre bon crachin breton, et tu verras les choses sous un autre angle. — Pfou ! Tu es naze, Max ! Là-bas, après le boulot, on pourrait aller siroter un cocktail au bord de la plage, alors qu’ici on n’a qu’une seule envie, c’est de rentrer à la maison se mettre au chaud. — Justement ! Ici, je me couvre, mais tu imagines l’émeute quand je me mettrais en maillot ! Je serais obligé de m’entourer d’un service d’ordre, Murielle me ferait scène de ménage sur scène de ménage. Ce serait invivable ! — N’importe quoi ! s’exclame-t-il avant que n’éclate son rire puissant, et que nous l’imitions tous les cinq. * La dernière bouchée avalée, je monte en voiture. Tandis que Simon et Justin suivent l’évolution du travail des TIC sans les déranger, je me charge de joindre les enfants de Daniel Bernier pour leur annoncer la mauvaise nouvelle. Pour cela, je vais passer par l’ex-madame Bernier, qui habite à Fouesnant, du côté de Cap Coz, pour avoir leurs coordonnées. Je l’ai rencontrée plusieurs fois, quand j’étais sous les ordres de celui qui, à l’époque, était son mari, alors c’est pour cela que je ne délègue pas cette tâche. Cet exercice est sans doute le plus délicat pour un flic. On éprouve un énorme sentiment de solitude quand on est face aux proches d’une victime. On n’a qu’une seule envie, c’est de balancer notre texte et de tourner les talons. Mais, en face de nous, il y a un être humain, il faut donc y mettre les formes et montrer que l’on partage sa détresse. Bénodet et Fouesnant sont des communes limitrophes, mais cette dernière étant relativement étendue, il me faut quinze bonnes minutes pour rallier Cap Coz, l’un de ses principaux quartiers. La Descente du Loc’h est à faible distance de la magnifique plage qui donne sur la baie de la Forêt-Fouesnant, au fond de laquelle est situé Port-la-Forêt et son armada de bateaux, de type pêche-promenade et de voiliers, dont les Formules 1 des mers qui raflent les premières places dans les transats les plus prestigieuses, et gagnent nombre de records de traversées de l’Atlantique ou de tours du monde. Daniel Bernier ne m’y ayant jamais convié, je lis les noms sur les boîtes aux lettres pour déceler la bonne maison. Enfin je la repère, à quelques dizaines de mètres du centre nautique. Une voiture est stationnée dans l’entrée du garage, ce qui est bon signe. — Bonjour ! me salue timidement une sexagénaire au visage fermé. — Bonjour Madame, dis-je en montrant ma carte professionnelle. Je suis le capitaine Maxime Moreau. J’étais en poste avec Daniel au commissariat de Concarneau, il y a quelques années de cela. Je peux entrer ? — Daniel n’habite plus ici. — Je sais. Ce que j’ai à vous dire est de la plus haute importance. Je peux ? Ouvrant un peu plus largement la porte, elle se retient de répondre. Me conduisant vers le séjour, elle ne me propose pas de m’asseoir, ce qui signifie qu’elle n’entend pas me consacrer beaucoup de temps. — Je me souviens tout à fait de vous, c’est pour cela que je vous reçois, mais si c’est pour me parler de lui, je vous prie de faire court. Je ne veux rien savoir de sa nouvelle vie. — Je comprends. Je ne sais pas comment vous le dire, mais… pour parler de sa nouvelle vie… Daniel est décédé cette nuit. Son visage est traversé d’une multitude d’émotions, difficiles à interpréter. J’y vois cependant de la stupéfaction, un brin de tendresse eu égard aux années de vie commune, de l’inquiétude à l’idée de l’apprendre aux enfants, en choisissant les mots qui les affecteront le moins. Et d’autres encore, diverses et variées, parfois même en opposition. Mais c’est tellement rapide, fugace, qu’il est impossible de toutes les recenser. — De quoi est-il mort ? Il… il était malade ? — Il a péri dans l’incendie qui a dévasté sa maison. Son épouse aussi est morte. Si je suis venu vous voir, c’est pour obtenir les numéros de téléphone de vos enfants. Je pense que vous ne voudrez pas leur annoncer la nouvelle vous-même, si ? — Je le ferai moi-même, articule-t-elle après deux secondes d’hésitation. Depuis le divorce, ils ne voyaient plus beaucoup leur père. Ce sera mieux que ce soit moi qui leur apprenne son décès. Ce sera peut-être moins brutal. J’essaierai de ne pas les traumatiser. Je le ferai pour eux, pour la tristesse qu’ils éprouveront fatalement, pas pour lui. * À Bénodet, lorsque je suis de retour auprès de Simon et Justin qui ont entassé dans le coffre de la voiture du Martiniquais et le fourgon des techniciens de la gendarmerie une impressionnante quantité de scellés qui ne serviront peut-être jamais, mais que nous nous devons de récolter et d’identifier, le travail se poursuit. Mes compères ayant l’envie d’un café, le genre d’envie qui ne se discute pas puisque si facile à contenter, je leur accorde une pause, ainsi qu’aux trois TIC. Demeuré seul, inexorablement, je réfléchis à cette affaire. Quel mystère entoure la mort du couple Bernier ? Y a-t-il un mystère ? À défaut de réponse évidente, je ronge mon frein, espérant que les spécialistes de la gendarmerie pourront apporter des indices. Moins de vingt minutes plus tard, Justin et les TIC reviennent, pendant que Simon continue l’enquête de voisinage, sa présence n’étant momentanément pas indispensable. Patronnant les militaires, nous nous répartissons les zones restant à explorer, chacun assisté d’un technicien, le troisième intervenant d’un duo à l’autre en fonction de la masse de décombres qu’il y a à inventorier ou déplacer. Nous, nous nous tenons à distance raisonnable, car nous ne disposons pas de combinaison. Chacun son métier : nous orientons les recherches, les techniciens recueillent les éléments qui seront peut-être un jour des indices, nous les mettons sous scellés et consignons l’endroit précis où ils ont été trouvés, ceci après la pose de cavaliers, la prise de mesures à l’aide d’un mètre à enrouleur, et à grand renfort de photographies. Il est près de 16 heures 30 quand Simon revient. — J’ai rencontré une voisine. Elle non plus n’a rien entendu durant la nuit. Elle n’a même pas su que les pompiers s’activaient dans sa rue. C’est ce matin, quand elle est allée chercher son journal dans la boîte aux lettres, qu’elle a compris qu’il se passait quelque chose. J’emporte l’ordi portable et je vais enregistrer son témoignage. À plus ! Il fait de plus en plus froid. Le vent a forci avec la marée montante, on entend le bruit des vagues qui claquent sur les rochers. Enfin, les TIC enlèvent gants, masque, capuche, et combinaison. Ils ont examiné chaque centimètre carré des décombres, et leurs constatations sont sans appel. C’est le prénommé Stanislas qui s’y colle, pour un premier compte rendu censé clore l’enquête, ou axer nos recherches. — Donc, nous avons découvert deux corps. Visuellement, rien n’indique la cause de leur mort. En revanche, nous pouvons certifier que l’incendie est d’origine criminelle, ce qui est conforme aux observations des pompiers. Nous n’avons pas relevé d’indice qui identifie formellement le déclencheur de feu dans la maison, dans le garage, et sur la structure de la piscine, mais des éléments confirment qu’il y a eu utilisation d’un accélérateur. Quant au déclencheur, ce pourrait n’être qu’une vulgaire allumette. — De quel genre, l’accélérateur ? — Un carburant, comme de l’essence par exemple, et cela en plusieurs points de la résidence. Forts de ce constat, l’origine criminelle n’est plus à démontrer. — Je vais en faire part au juge d’instruction. C’est évident qu’au regard de l’identité des victimes, il va nous demander de mettre le paquet. — Nous avons recueilli une empreinte de pas sur la terre proche de la piscine. Elle est partielle, car les pompiers ont piétiné la zone, mais on peut garder espoir. Nous en avons fait un moulage, que nous allons essayer d’associer à un modèle de chaussure. On peut supposer, en comparant avec la profondeur des empreintes de bottes des pompiers, qui sont plus profondément marquées, qu’elle correspond à un individu plutôt sec. Elle doit appartenir à un homme de faible poids, ou une femme. — Ça peut être trompeur de comparer à la tenue d’un pompier, dit Justin en enfonçant son bonnet sur sa tête et en tentant de l’ajuster au mieux, une manœuvre bien délicate avec de gros gants. Ça pèse lourd ! — Certes, entre les bottes, la veste, même si elle n’est plus en cuir épais depuis un paquet d’années, le casque, et surtout la bouteille d’air, tout cela doit faire dans les vingt à vingt-cinq kilos. Mais même en en tenant compte, il n’empêche qu’il y a une grande différence de profondeur. — Ce serait donc un petit gabarit. Ça pourrait se révéler important, en effet. Sous combien de temps pourrons-nous avoir votre rapport d’intervention ? — On va s’y atteler au plus vite, mais la quantité de relevés et de photos fait qu’il nous faudra de nombreuses heures de boulot. Nous allons faire au mieux et au plus vite, mais comptez quand même… hum, de vingt-quatre à quarante-huit heures. — C’est tout à fait correct, comme délai. Merci d’en faire une copie pour le juge d’instruction Desmant. Un grand merci pour votre participation. Vous et vos deux collègues avez fait un travail formidable. Un hochement de tête, puis il va aider les deux autres techniciens à ranger leur matériel dans le fourgon. J’entre alors en relation avec Margot Besson, la légiste de la Cavale Blanche, à Brest. — Salut Margot. Tu vas bien ? — J’ai du boulot par-dessus la tête ! Je n’arrête pas une minute. Mais ça va, j’aime ce que je fais. C’est le principal. Et toi, tu vas bien ? Elle m’étonnera toujours. Je ne comprends pas comment elle fait pour avoir toujours la pêche, alors qu’elle est confinée du matin au soir dans un univers glauque. — Oui, ça va. Les pompes funèbres devaient t’apporter deux corps carbonisés. Tu les as reçus ? — Oui, ils sont là depuis une heure. Ils sont sages. L’humour est un indispensable dérivatif dans son travail. — Impeccable. Je ne t’ai pas appelée auparavant puisque les TIC n’avaient pas terminé leurs études, dans les décombres d’une habitation localisée sur Bénodet. Ils viennent de me donner leur verdict, même si on s’en doutait depuis le début : l’incendie est volontaire, donc en clair il va falloir une autopsie complète des victimes. Quand as-tu un créneau ? — J’imagine que tu es pressé, comme d’habitude. — Je dirais beaucoup plus pressé que d’habitude. C’est possible demain matin ? — Ça coince un peu, mais… 10 heures, ça te paraît raisonnable ? — Très bien. Prépare un café, j’apporterai des croissants. — Tu m’en as déjà promis, et j’attends toujours. — Fais-moi confiance pour demain. Croissants et petits pains au chocolat, et après on attaque. À demain, Margot ! Je coupe la communication, et dis à Justin, ainsi qu’à Simon de retour après avoir auditionné la voisine : — Mieux vaudra avoir l’estomac plein, demain, pour les autopsies. Le spectacle ne sera pas ragoûtant ! * Les scellés posés sur le portail, c’est avec plaisir que nous nous asseyons dans la voiture, enfin protégés du vent et du froid. En regagnant Quimper, alors que Justin est seul dans sa voiture, Simon et moi tentons, à partir des maigres éléments à notre disposition, d’échafauder des hypothèses, que rien pour l’instant ne peut étayer. En fin de compte, il s’agit plutôt d’une digression, nos esprits vagabondant sans retenue. — Je peux me permettre une suggestion ? demande Simon sans quitter la route des yeux. — Non seulement tu peux, mais tu dois suggérer des pistes. Rien de tel qu’un débat contradictoire pour obtenir une évaluation critique de la situation, et ainsi tenter d’apporter des solutions. — Alors, imaginons un gazier qui, par le plus grand des hasards, croise la route de Daniel Bernier. Il reconnaît le flic qui l’a embastillé il y a plusieurs années, et du coup décide de se venger. Il le suit, découvre où il habite, et revient de nuit mettre le feu à sa maison. — Tout est possible, Simon. C’est certain qu’il ne faut pas être dans son état normal pour faire un truc pareil, ou alors être revanchard à mort. En clair, soit c’est l’œuvre d’un dingo, ou d’un mec shooté ou bourré, ou encore rancunier jusqu’aux bouts des ongles parce qu’il a pris cher au tribunal, ce qui donne une infinité de suspects. Dans ce cas, il nous faudra éplucher les affaires résolues par Bernier, et en extraire celles pour lesquelles les prévenus ont passé un long séjour derrière les barreaux. — Ça peut se tenir, ce scénario. — Ça peut, oui, mais Bernier était en retraite depuis quatre ans. Si un gars avait voulu se venger, il l’aurait fait depuis longtemps. Il n’aurait pas attendu toutes ces années. — Sauf s’il vient de sortir de prison, ou s’il l’a croisé par hasard ! — Sauf s’il l’a croisé par hasard, en effet, ce qui ouvre en grand la malle des suppositions et des théories, la plus folle pouvant tout aussi bien être la bonne. Tiens, une autre supposition : il n’est pas obligatoire que ce soit un type qui aurait passé des années en prison ; Ça peut aussi bien être un gars condamné injustement. Même pour une courte peine, il y a motif à vouloir le faire payer à celui à qui tu le dois. — Ouais, pas faux… Tu penses à autre chose, Max ? — Tant qu’à y être, fais-je en appuyant mon épaule contre la portière pour me tourner vers mon équipier, autant se lâcher ! On évoque Bernier, mais c’est peut-être à sa femme qu’on en voulait. Il faudra qu’on se penche sur son passé, à elle aussi. Ils se sont mariés il y a trois ans, mais elle a peut-être laissé un mari ou un concubin inconsolable. Un silence pour que cette idée fasse son chemin dans les méandres de nos cerveaux, puis je continue : — On peut aussi envisager que sa fortune pouvait lui valoir des ennemis. Qui sait ? Un demi-frère ou une demi-sœur, ou encore, un cousin ou une cousine qui n’aurait pas touché un centime de l’héritage, par exemple, alors qu’il ou elle estimait y avoir droit. — On est mal, Max ! Ça représente un travail de recherche incroyable. — Oui. Je crois que le trafic de cannabis sur la Cornouaille a encore de beaux jours devant lui. Suzy ne sera pas de trop pour nous aider… Les autopsies de demain ne nous seront pas d’un grand secours, je le crains, mais elles permettront peut-être d’en savoir plus. 1 Pôle médico-légal.
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