Le jour de l’An tombant un mercredi cette année, le retour à New Moon, ce lundi matin, avait des allures de marche vers l’échafaud. J’avais eu quelques jours pour me recoller tant bien que mal, pour endurcir la coquille, préparer mon visage à l’hostilité anticipée.
Elson n’était pas capitaine, mais il en avait l’aura. Populaire, le gars sympa du groupe, celui qui saluait tout le monde. Et moi… j’avais été vue en train de fuir avec Richard Perkins. Le cocktail parfait pour alimenter le molosse affamé des rumeurs de New Moon.
Dans les couloirs, les regards sont des fléchettes. Ils me percent le dos, s’accrochent à moi quand je passe. Des chuchotements en cascade, comme le bruit d’un ruisseau sale. “C’est elle… la fille au cupcake…” “Elle s’est pris la table entière, j’ai vu la vidéo…” Des rires étouffés, coupants.
Je fixe le carrelage, mes pas cherchent les lignes de jointure, un chemin de fuite abstrait. La meilleure défense : l’invisibilité. Donnez-leur quelques jours, un nouveau scandale éclatera, et Bloom Woods pourra retourner à son existence de fantôme silencieux. Sans faux prince, sans drame.
Du moins, c’était le plan. Mais le chemin vers l’oubli s’annonce parsemé de pièges et de doigts crochus.
À la cantine, je m’engouffre dans la file, mon plateau devenant un bouclier. Je me sers machinalement de l’éternel “pyramide alimentaire” ratée de New Moon : des frites flasques, un hamburger en carton, une brique de lait. Ma table, mon îlot de paix, m’attend dans le coin le plus reculé, loin des regards et des échos de la vidéo qui, je le sais, circule déjà.
Quelques pas. Presque là. La liberté à portée de main—
Mon pied heurte quelque chose qui dépasse brusquement sur le chemin. Une chaussure. Une Converse blanche, immaculée, posée là comme un piège à ours. Je la vois, puisque je regarde déjà le sol, mais c’est trop tard pour rectifier.
Je tends les mains en avant, lâchant mon plateau dans un mouvement de panique. Le polystyrène, la brique de lait, tout vole, s’écrase avec un bruit humide et mou. Mon sac à dos glisse de mon épaule, atterrissant dans une flaque de lait et de ketchup.
Immédiatement, des ricanements fusent au-dessus de moi. Puis une voix, douceâtre, mielleuse à vous donner la nausée.
“Oh mon Dieu. Je ne t’avais pas vue là ! Je me levais juste de ma place et… ohhh. Tu devrais vraiment faire attention où tu mets les pieds, tu sais ?”
Tasha Bear. Je la reconnais maintenant. Ses cheveux châtain clair lissés comme une pub pour shampooing, ses yeux bleus froids comme des glaciers. Je l’avais vue, floue, dans la chambre d’Elson. Et je l’avais croisée sur le site du lycée, souriante au bras de son père, le propriétaire des Penguins.
Elle s’accroupit devant moi, son jean skinny blanc n’effleurant même pas le sol sale. Son visage affiche une sollicitude si plastique, si outrageusement fausse que j’ai envie de hurler. Elle me regarde comme on observe un insecte rare et dégoûtant.
“Il faut que tu arrêtes d’être aussi maladroite. Tu as déjà démoli la table à cupcakes à la fête. Tu aurais besoin de cours de motricité ? Ou c’est juste que… tu as la tête trop vide pour coordonner tes jambes ?”
…Je vois clair. Elle et Elson sont officiellement ensemble. Et la scène sur le pas de la porte, avec Richard, l’a rendue folle de jalousie. Au lieu de s’en prendre à Elson, elle a choisi la cible facile : moi. L’Ennemi Public Numéro Un. La fille sans grade, sans protection.
J’ai déjà connu ce jeu. Répondre, c’est nourrir la bête. Elles veulent me voir réagir, me débattre, pleurer. Rien de ce que je dirai n’y changera quoi que ce soit.
“…Ça va. Je vais bien.” Ma voix est un murmure plat.
Mon déjeuner est une perte totale. Je commence à ramasser les morceaux de polystyrène, les mains tremblantes de rage contenue. Quand je tends le bras vers mon sac, l’une des copies carbone de Tasha – une blonde au sourire carnassier – lui donne un coup de pied, l’envoyant glisser plus loin. Leurs rires, cette fois, sont francs, crus.
Je ferme les yeux, un instant. Puis je lève les yeux vers les chaussures blanches de Tasha.
“…Que veux-tu… ?”
“Ah. Tu n’es pas complètement débile, finalement,” rétorque-t-elle, son sourire s’aiguisant.
Elle se penche encore plus, son parfum sucré-écœurant m’envahissant.
“Écoute-moi bien. Je n’aime pas quand mon petit ami traîne avec d’autres filles. Il m’a dit que vous étiez juste “potes”. Mais moi, je pense… tu devrais prendre tes distances. Juste un conseil amical, tu vois ?”
…Marquage de territoire. Pur et simple. Elle ne veut pas savoir ma version, elle s’en fiche qu’Elson m’ait menti. Elle veut que je disparaisse.
Mon silence, trop long à son goût, fait monter l’irritation en elle. Les rires de ses amies s’éteignent.
“Tu m’entends ? Ou tu es trop stupide pour comprendre le français ?”
“…C’est très clair.”
Elle sourit, un rictus de victoire. “Parfait. Stupide fille. Essaie de ne pas l’oublier.”
Elle se relève avec grâce et s’éloigne, laissant le champ de bataille derrière elle. Son amie donne un dernier coup de pied gratuit, méchant, à mon sac avant de la suivre. Je reste là, un moment, à respirer l’odeur du lait caillé et de l’humiliation.
Je nettoie tant bien que mal, utilisant de vieilles feuilles de cours. C’est alors qu’une poignée de serviettes en papier grossières apparaît dans mon champ de vision.
Je tends la main, puis je gèle. Elson.
Il a cette lueur dans les yeux, ce mélange de culpabilité et d’apitoiement sur soi qui m’était autrefois si familier. Je détourne le regard, terminant de tamponner le sol avec mes feuilles.
“…Salut.”
Je ne dis rien. Le silence est mon arme, maintenant. Je l’ai pratiqué toute ma vie.
“Salut, Bloom.”
…C’est si facile de se taire. J’aurais dû m’en tenir à ça depuis le début.
“Bloom. Je… pourquoi tu n’as jamais répondu ? Je t’ai appelée, genre, vingt fois.”
Il continue, sa voix un murmure pressant, alors que je me relève et porte mon plateau vers la poubelle.
“J’ai essayé de t’expliquer. Je… je voulais pas que ça se passe comme ça, okay ? C’est juste que… je sors avec Tasha à cause de son père. Il possède les Penguins, et si elle dit du bien de moi, j’ai une vraie shot pour la Ligue !”
Il me suit, insistant, même quand je jette la nourriture non souillée avec un geste sec.
“Je pense à mon avenir, okay ? Ce truc avec Tash, c’est juste pour la forme—”
“Elson.” Je ne le regarde pas. Ma voix est étrangement calme, comme du verre froid.
Il s’arrête, surpris.
“Laisse-moi tranquille. S’il te plaît.”
“…Mais, Bloom—”
“Tu… penses à ton avenir.” Je me tourne enfin vers lui. Son visage, si cher autrefois, me semble maintenant étranger, vaguement répugnant. “Alors… ne le gâche pas. En continuant de me parler.”
Il reste bouche bée, les mots lui manquant. Je le laisse là, planté au milieu de la cantine, et je m’éloigne. Ma poitrine est un bloc de glace douloureux, ma gorge si serrée que respirer devient un effort.
Et comme un sort maléfique, une autre voix appelle mon nom.
“Hé, Bloom !”
Je tressaille. Richard. Il s’approche, mains dans les poches de son jean, une simple chemise blanche sous un pull gris à fermeture éclair. Il a cette démarche décontractée, ce regard qui balaie et analyse tout. En s’approchant, il me scrute, ses sourcils parfaits se fronçant dans une expression que je ne parviens pas à décrypter.
“Hé, tu testes un nouveau look ?” Il indique mon pull taché de lait et de ketchup. “Pas sûr que ça soit ta couleur. La bouffe, c’est fait pour être mangé, pas porté,” dit-il avec un petit rire.
Je regarde ses vêtements impeccables, sa posture assurée. Il ne m’a vue qu’en train de m’effondrer, de fuir, d’être couverte de déchets. Je ne suis plus qu’une série d’instants humiliants pour lui.
La honte me monte au visage, brûlante, insupportable. Je me détourne, je me replie sur moi-même, et je m’éloigne à pas précipités.
Et comme au restaurant, comme toujours, ses pas résonnent derrière moi quelques secondes plus tard.
“…Hé, Bloom ? Hé, désolé. Ce que j’ai dit, c’était… Ça va ? Qu’est-ce qui s’est passé ?”
Alors qu’il me suit, les murmures dans le couloir redoublent, s’enflamment. Je voulais disparaître, et voilà que je traîne dans mon sillage la star du lycée. Le cercle vicieux est parfait.