6. Zongjiu, – 23170

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6Zongjiu, – 23170– Déjà plus de deux semaines que nous sommes enfermés ici, comme de vulgaires droits communs… – Et pourtant nous n’avons rien fait qui justifie cela. – Tout de même, Schad, nos déclarations ont de quoi gêner Zakhar. – Et alors ? Nous sommes un peuple libre, non ? Depuis quand les prêtres, fussent-ils « grands », ont-ils le droit d’enfermer de simples citoyens ? Nous avons bien le droit de penser quand même. Cette histoire de dieux, sensés revenir, ne tient pas debout. L’histoire de notre civilisation se perd dans la nuit des temps, et seules quelques légendes, toutes plus insensées les unes que les autres, justifient la présence d’un parasite comme ce Zakhar ! – Parle moins fort. Nous ne sommes pas seuls. Notre situation est déjà suffisamment délicate sans encore en ajouter. Tu as envie de finir tes jours ici, toi ? – Non, bien sûr. Pas plus que d’être conduit dans ce maudit temple pour y subir un jugement soi-disant divin. Nous ne serions pas les premiers. – En attendant, nous sommes enfermés ici. Et pas question d’en sortir : personne ne s’est jamais évadé de cette prison. – Je sais. Un champ de force l’entoure : « quiconque tentera de le franchir sera immédiatement réduit en cendres ». On nous l’a assez seriné depuis notre arrestation. Il n’empêche que je n’ai pas l’intention de moisir dans ce trou sans rien tenter. Si champ de force il y a, on doit pouvoir le désactiver temporairement. – Comment comptes-tu t’y prendre ? C’est quasiment impossible, Baarheid ! – Difficile, mais pas impossible. Il suffit de chercher l’idée, voilà tout. – Personnellement, je ne vois rien qui… Située au cœur du désert de Xi’an, la prison de Ziongju était un vaste complexe s’étendant sur plusieurs dizaines de kilomètres carrés. Immense et unique sur toute la surface de la planète. Y étaient détenus pêle-mêle des petits délinquants, coupables de larcins ou d’escroqueries, des transgresseurs, coupables de ne pas respecter les codes qui régissaient la vie sur Gê, et, depuis quelque temps, tous les opposants au régime théocratique. Ce dernier s’était considérablement renforcé suite à l’approche de la date fatidique du retour cyclique des dieux. Loin de ressembler à une prison traditionnelle, avec cellules et gardiens, l’ensemble était plutôt conçu comme un Centre de Rééducation. De vastes dortoirs où chacun devait trouver sa place, une cuisine commune où, par roulement, chacun participait à la préparation des plats, de grandes salles communes équipées de tout le confort. Aucun geôlier, aucun quartier d’isolement. Ici, chaque détenu réapprenait à vivre en communauté, dans le respect mutuel de l’autre. Une fois sa rééducation terminée, il pouvait alors retrouver sa place dans la société Atlante. Seules barrières, et des plus efficaces : le champ de force qui entourait l’ensemble, et le désert qui s’étendait à perte de vue. Ziongju constituait l’aboutissement de la philosophie atlante pour qui la répression constituait le terreau de la violence. Et, de fait, les résultats étaient impressionnants, puisque le taux de récidive était inférieur à 1 %. Il est vrai que les actes délictueux constituaient une exception dans cette société où chacun avait, dès la naissance, sa place. Sur le milliard d’êtres que comptait la civilisation atlante, moins de 10000 cas de délinquance étaient recensés annuellement. Et ce chiffre était en diminution constante depuis l’inauguration de Ziongju trois cents ans plus tôt. Mais ce tableau idyllique était désormais obscurci par l’arrivée d’un grand nombre de contestataires, tous issus des milieux les plus élevés de la société. Alors que, selon une légende tri millénaire, on annonçait le retour des dieux fondateurs de l’Atlantide, des découvertes scientifiques tendaient à démontrer que la tradition était issue d’un passé bien plus ancien. Les squelettes d’animaux et d’humains datant de plusieurs millions d’années faisaient remonter la création de la vie sur Gê bien au delà de ce que prétendaient les prêtres. On avait même retrouvé des traces de civilisation datant de près de 65 millions d’années. Certes, personne n’était en mesure de prouver de façon irréfutable que de grandes cités avaient réellement existé à cette époque, mais le doute s’était insinué dans la population. Forts de ces trouvailles, certains prétendaient ouvertement que les dieux n’étaient qu’une invention de la théocratie pour se maintenir au pouvoir. Et parmi eux, Baarheid et Schad étaient les plus écoutés. Depuis des mois, Ziongju voyait arriver par navettes entières des dizaines d’opposants. Et alors que les lieux n’avaient jamais connu la moindre surpopulation, il avait fallu aménager en urgence les dortoirs, les cuisines, les salles de réunion, afin d’accueillir les nouveaux arrivants. La promiscuité aidant, la sérénité des lieux tendait à disparaître. L’espace vital de chacun était restreint, des lits à étage avaient fait leur apparition, toute l’intendance des repas en commun avait dû être revue, et les salles de détente étaient désormais occupées selon un roulement strict. L’ambiance se dégradait de jour en jour, à mesure que la prison se remplissait. La tension était palpable. Le moindre incident, la moindre polémique avait tendance à dégénérer. On assistait à l’apparition de clans selon les affinités des uns et des autres. Clans qui évidemment définissaient leur territoire vital et défendaient celui-ci de toute invasion. Il ne se passait pas un jour sans qu’une bataille rangée entre camps opposés ne manque de dégénérer en mutinerie générale. Alors que chacun était censé assurer à tour de rôle l’entretien des locaux pour le confort de tous, désormais les clans s’occupaient de leur territoire, délaissant les parties encore communes. La saleté et la crasse envahissaient peu à peu l’ensemble. La nourriture était, elle aussi, devenue un sujet de conflit. Du partage des denrées jusqu’à leur préparation, chaque camp cherchait à s’accaparer le maximum, quitte à jeter le surplus par la suite. Retrouvant l’instinct primitif de leurs ancêtres, les plus forts dominaient les plus faibles et s’octroyaient les meilleures places. Baarheid et Schad, récemment arrivés, n’avaient eu d’autre choix que de se contenter d’une paillasse posée à même le sol. – Écoute : tout, dans cette prison, est basé sur ce foutu champ de force. Grâce à lui, le personnel a pu être limité au strict minimum. Aucune cellule, aucune serrure. Nous pouvons nous promener où bon nous semble dans les limites de la zone interdite. – Oui, et dans les limites que les clans nous imposent… Et si tu comptes couper le champ de force, je te rappelle que la source d’énergie a forcément été placée à l’extérieur. C’est évident. – Bien sûr. Mais il y a des ouvertures. Sinon, comment apporteraient-ils la nourriture hebdomadaire ? Comment feraientils pour y amener de nouveaux pensionnaires ? – Tu enfonces des portes ouvertes, là. Mais tu sais très bien que ces « ouvertures » sont puissamment gardées lorsqu’elles sont désactivées et que toute tentative se solderait par une désintégration au rayon ionisant. Tu imagines que personne n’a jamais essayé ? – Je sais. Ils nous l’ont assez montré pour nous effrayer. Mais à chaque fois, il s’agissait de tentatives individuelles. Jamais organisées. Imagine maintenant que nous parvenions à détourner l’attention sur autre chose. Une mutinerie collective, par exemple. Vu l’ambiance, ce ne serait pas très difficile de provoquer une bagarre générale durant l’approvisionnement. Totalement débordés, les sbires de Zakhar ne seraient plus en mesure de protéger la sortie. Il ne nous resterait plus qu’à sortir discrètement. – Pour se faire tuer sur place. Et puis, que ferions-nous ensuite, dans l’hypothèse où ton plan foireux viendrait à fonctionner ? Nous sommes à des kilomètres de toute trace de civilisation, avec un désert mortel entre nous et elle. Si nous ne mourons pas sur place, nous sommes condamnés à errer sous le soleil durant des jours sans eau et sans nourriture. Ou pire encore, à nous faire arrêter de nouveau. – Tu n’es qu’un défaitiste, Schad. – Pas défaitiste : réaliste. Voici mon plan à moi. Il est simple et efficace. Zakhar n’a aucune raison valable de nous maintenir ici indéfiniment, hormis les propos séditieux que nous avons émis concernant les dieux. Si nous avons raison, et C’est le cas, dans quelques jours, plus personne ne croira à cette histoire insensée de dieux revenant périodiquement visiter leur création. Zakhar se retrouvera seul, face au peuple. Il sera forcé de nous libérer. – Ou bien il nous éliminera pour se venger. – C’est toi qui es défaitiste maintenant. – Eh, dites donc, vous deux, vous pouvez pas la fermer cinq minutes ? Yen a qui ont envie de dormir ici ! – Ça va, excuse-nous. Et puis on ne parle pas fort. – Oui, mais nous, on a envie de faire la sieste tranquillement. Pas d’être emmerdés par des intellos dans votre genre. C’est déjà assez pénible d’être ici, si en plus on doit supporter des merdeux comme vous… – Eh, doucement l’ami. Modère tes propos. Intello ne veut pas dire lavette non plus. Nous nous sommes excusés. Maintenant, tu nous fiches la paix ou… – Ou quoi ? – Euh… D’un bond, le détenu venait de se lever et tenait Baarheid par le col, le soulevant à plusieurs centimètres du sol. Immédiatement, plusieurs détenus firent cercle autour d’eux. Schad s’était prudemment éloigné pour échapper au m******e qui s’annonçait. Le géant s’apprêtait à transformer l’appendice nasal de Baarheid en bouillie informe lorsque la sirène annonça l’arrivée de l’approvisionnement hebdomadaire. Il propulsa Baarheid sur la paillasse et se rua avec les autres : il s’agissait d’être dans les premiers pour s’accaparer le maximum de nourriture. – Schad ! Viens vite ! C’est le moment ou jamais ! – Pas question : je tiens à la vie, moi. Vas-y si tu veux, moi je reste ici. De toute façon, nous n’avons aucune chance d’emporter quoi que ce soit. – Il ne s’agit pas de ça : J’ai un plan ! Il faut retrouver cet abruti et… – Se faire massacrer… – Non ! Le provoquer ! Et surtout provoquer une bagarre générale. Viens, je te dis ! Je n’ai pas l’intention de passer une semaine de plus ici. À contrecœur, Schad suivit son ami qui courait vers la foule des détenus. Tels des animaux, hommes et femmes se ruaient vers la source d’approvisionnement : trois gardiens puissamment armés qui escortaient un chariot suspendu. Deux autres gardaient l’entrée invisible : le champ de force resterait ouvert durant quelques minutes seulement. Baarheid repéra rapidement le géant qui l’avait agressé : il dépassait la foule des détenus de plusieurs centimètres. Jouant des coudes, il parvint à s’approcher suffisamment. – Eh, toi, gros sac ! Viens ici si tu es un homme ! Le malabar se retourna lentement et s’approcha, suivi de son clan. Profitant de l’aubaine, un autre clan se précipita dans l’espace vide afin d’arriver en premier au chariot. – Odin ! Ceux de Ts’han vont arriver au chariot avant nous ! Le géant, pris entre son désir d’en finir avec le nabot qui l’importunait et sa volonté d’arriver en premier se précipita à son tour vers le clan adverse. L’affrontement fut immédiat. Très rapidement, les autres clans se joignirent à la bataille : le vainqueur aurait sans aucun doute un maximum de nourriture. Totalement débordés, les trois gardiens proféraient les pires menaces. Mais rien n’y fit. Pris de folie, les détenus se battaient sans prendre garde aux armes ionisantes. Ne sachant trop que faire, les deux gardiens de l’entrée se joignirent à leurs collègues qui risquaient de ne plus rien contrôler. Personne, détenus ou gardiens, ne remarqua les deux silhouettes qui franchissaient l’entrée et grimpaient discrètement dans la navette. – On fait quoi maintenant ? – On attend. Ils vont probablement en éliminer quelques-uns et repartir. Peu probable qu’ils pensent à vérifier la soute avec tout ça ! – Mhhh… Espérons-le. Et ensuite ? – On avisera. L’important, C’est de foutre le camp d’ici. Quelques instants plus tard, ils entendirent le son caractéristique des ioniseurs. Le c*****e devait être terrible. Puis ce fut le tour de la sirène, annonçant la fermeture du champ de force. La trappe de la soute se referma lentement. Visiblement, ils avaient abandonné le chariot sur place, à moins qu’il ne fût détruit. Moins d’une heure plus tard, la navette survolait Atlantis et regagnait sa base : un immense hangar où des centaines de véhicules identiques étaient parqués. Il s’agissait de grosses navettes destinées au transport de marchandises, interdites de vol dans la cité elle-même. Au cours de leurs recherches, Baarheid et Schad avaient souvent eu l’occasion de les emprunter pour transporter leur matériel dans toutes les régions de Gê. L’endroit n’était pas spécialement surveillé, il ne leur restait plus qu’à sortir discrètement et trouver un véhicule libre. Dans l’immédiat, personne ne se lancerait à leur poursuite : les gardiens allaient faire leur rapport et il faudrait, sans aucun doute, plusieurs jours avant que le recensement des prisonniers survivants ait lieu. Et même à ce moment, il serait bien difficile de déterminer le nombre de victimes parmi les cendres qu’avaient dû laisser les ioniseurs. Il était presque certain que personne ne s’inquiéterait de leur disparition et que Zakhar ne pourrait que se réjouir de la mort de deux de ses principaux détracteurs. Seul un contrôle ou le manque de chance pourrait les démasquer. – Bon, on fait quoi maintenant ? – Bonne question ! En ce qui me concerne, pas question de réfléchir l’estomac vide. – Tu ne comptes tout de même pas aller dans… – Mais bien sûr que si ! Et puis, ça nous changera après des semaines de privations. D’ailleurs, tu en as bien besoin : je te trouve un peu pâlichon ces derniers temps. Allez, on ne craint rien. Personne ne nous recherche. D’ailleurs, nous sommes sans doute déjà morts. Nous aviserons après un bon repas et une nuit de repos dans un vrai lit. À Atlantis, la plupart des restaurants restaient ouverts jour et nuit, et surtout présentaient l’avantage d’être gratuits pour tous. La cité avait, comme tant d’autres, abandonné tout système monétaire. La seule présence d’un individu attestait de son droit légitime à bénéficier de tous les avantages de la ville, partant du principe que les résidents y occupaient forcément une fonction utile à la communauté. Baarheid et Schad n’eurent aucune difficulté à trouver de quoi rassasier leur faim et étancher leur soif. – Trinquons à notre liberté retrouvée ! – Oui… Pourvu que cela dure… – Oh, cesse donc d’être toujours pessimiste, Schad ! – Soit. Trinquons donc. – Voilà. Et commande donc deux autres verres !
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