11. New Manhattan, octobre 2030

1327 Mots
11New Manhattan, octobre 2030– Bien. Je vois que nous sommes au complet… Nous pouvons commencer. Asseyez-vous, messieurs, je vous en prie. Jason Priestley avança son fauteuil présidentiel jusqu’à la grande table de conférence où l’attendaient les actionnaires de la Sea Oil. Une réunion de plus pour lui. Houleuse, sans doute. Mais il en avait l’habitude. C’est un jeu dont je possède toutes les cartes… Et ces pantins connaissent parfaitement les règles du jeu. Dans l’immense salle, étaient réunis les hommes les plus puissants de la planète. Des hommes à qui, en stratège avisé, Jason Priestley avait « offert » quelques miettes de son empire. S’ils le pouvaient, ils m’assassineraient froidement, sans aucune hésitation, pour s’emparer de mon pouvoir. Mais ils savent que cela marquerait la fin de leur propre puissance. Pauvres types ! Ce faisant, il avait noyauté tous les rouages de l’économie mondiale. Les dividendes que leur procurait la Sea Oil constituaient la meilleure parade à toute velléité de putsch. Bien qu’il soit détesté, Jason Priestley restait Le patron. Et ses décisions faisaient force de loi dans l’empire qu’il avait construit. Sauf qu’aujourd’hui, il allait leur apporter une mauvaise nouvelle. Il s’agissait de leur faire avaler une pilule amère. Mais le vieux avait plus d’un tour dans son sac… – Messieurs, l’heure est venue d’examiner les comptes de notre compagnie. Comme vous le savez sans doute, l’année 2029 qui vient de s’écouler a été particulièrement fructueuse. Nos différentes activités, boostées par la pénurie énergétique mondiale, ont affiché des records de rentabilité… – On parle de plus de deux cent milliards de dollars… – Ce que dit la presse, Stephen, concerne la populasse. Nous ne sommes pas ici pour écouter les ragots ou les commérages que nous avons, nous-mêmes, contribué à propager ! Je suis déçu qu’un homme de votre rang se laisse prendre à ce jeu stupide ! Stephen Bruckner, le magnat de la presse internationale, responsable de plusieurs milliers de publications, reçut la gifle en pleine figure. Honteux, il tenta de faire disparaître ses 110 kilos de graisse animale dans un siège qui soudain était devenu beaucoup trop petit pour lui. Jason reprit, plutôt satisfait de cette interruption qui lui avait permis d’asseoir sa domination. – Deux cent milliards de dollars ! Comment peut-on croire de telles âneries ! Croyez-vous que je me bats pour ramasser ce genre de miettes ? Allons, soyons sérieux ! Vous le savez pourtant tous : chaque année qui s’écoule voit notre compagnie plus forte et plus rentable. Nous possédons désormais la plupart des secteurs clés de l’économie mondiale. Nous fournissons toutes les énergies indispensables à la civilisation moderne. Dans le monde habité, il n’est pas un mètre carré qui ne soit éclairé et chauffé par nous. Croyez-vous réellement, Stephen, que tout cela ne rapporterait que deux cents malheureux milliards de dollars ? À chaque réunion, Jason Priestley s’ingéniait à trouver une victime. Un petit jeu facile : il suffisait d’humilier le premier qui osait l’interrompre. Au fil des années, il s’étonnait toujours du succès. Ils devraient pourtant le savoir. Chaque année, c’est pareil. Mais il faut toujours qu’il y en ait un qui se croit plus informé ou plus malin que les autres. Le malheureux, une fois désigné, jouait le rôle du plouc de service. Et les autres étaient confortés dans leur rôle d’initiés à qui Dieu le Père daignait fournir une part de connaissance. Avec le temps, la plupart s’étaient un jour ou l’autre retrouvés dans le costume ingrat de la tête de turc. Mais il est si facile d’oublier les humiliations passées. Aujourd’hui, c’était Stephen Bruckner. Tout au long de la réunion, il allait devoir subir les quolibets du vieux Priestley et les rires discrets des autres. Et bien sûr, plus personne n’oserait interrompre, et a fortiori contredire le maître de cérémonie, de peur que la situation ne se retourne contre lui. Il était tellement plus confortable que cela tombe sur un autre… – Non, messieurs. Il ne s’agit pas de deux cent, mais de trois cent cinquante milliards de dollars. Oui, cette année, notre bénéfice atteint la somme record de trois cent cinquante milliards de dollars ! À ces mots, tous se levèrent et applaudirent frénétiquement. Même s’ils ne possédaient qu’une infime part de la société, cela représentait pour chacun une fortune considérable. Jason Priestley attendit patiemment le retour au calme, un léger sourire aux lèvres. Ce sourire carnassier qui avait déjà fait trembler plus d’un puissant de ce monde. Mais, dans l’assemblée, personne ne le remarqua sur l’instant. Peu à peu, le silence revint. Un silence qu’il laissa planer plus que de raison. Jason Priestley était totalement immobile. Avec les années, il avait appris l’art de la mise en scène, ce qui lui avait valu maintes victoires lors de difficiles négociations. Obéissant à un mouvement imperceptible de son patron, une assistante apporta à chacun une petite carte électronique contenant le bilan comptable 2029 de la Sea Oil. Chacun s’empressa d’introduire la petite puce dans son ordinateur de poche. – Messieurs, comme vous, je me félicite des excellents résultats de cette année. Comme vous pourrez le constater, nos diverses branches ont toutes connu un essor important. À commencer par notre branche « électricité ». Le dégraissage massif que nous avons opéré en début d’année a marqué le retour au profit. Au prix, il est vrai, de quelques émeutes vite réprimées, et d’un accident assez grave dans notre centrale chinoise. Les retombées radioactives sont aujourd’hui sous contrôle… et les populations aussi. La presse de notre ami Stephen a d’ailleurs particulièrement bien œuvré pour minimiser l’affaire et mettre en valeur nos énergies renouvelables dont le potentiel s’est lui aussi considérablement accru. Plus 25 %. Un chiffre record ! Quant à notre activité historique, les énergies fossiles, je peux vous annoncer que nous détenons désormais la totalité des réserves mondiales. Cette situation de monopole nous autorise à pratiquer des prix dont nous sommes totalement maîtres. Cette situation durera jusqu’à l’épuisement total des réserves mondiales. – Combien de temps reste-t-il ? – Les experts estiment qu’elles pourront encore durer 20 ou 30 années. Les plus optimistes disent 45, mais ce chiffre me parait très incertain. En tout état de cause, tant que l’industrie des transports restera sous notre contrôle, nous pourrons continuer à exploiter cette manne. – Que ferons-nous après ? – J’allais y venir, Peter. Il est certain que les trois ou quatre ans à venir verront une baisse sensible des profits, même si nous maintenons les prix à la hausse. L’équilibre va jouer de plus en plus en notre défaveur : comme vous le savez, le transport des personnes représente en moyenne plus d’un tiers des revenus. Il sera difficile d’aller au-delà sans risquer de graves perturbations sociales. Bien que le gouvernement mondial soit entièrement acquis à notre cause, il y a un seuil évident que l’on ne pourra dépasser. – Nous pouvons agir sur les revenus grâce au levier des jeux… – Certes, et ces jeux de hasard sont également une branche en plein essor, mais leur impact sur la population reste néanmoins aléatoireet surtout très ciblé. Là encore, notre politique d’accroissement des petits gains nous a permis d’une part d’engranger un bénéfice considérable – plus de 90 % de la population joue régulièrement – et d’autre part de compenser la chute réelle du niveau de vie. Mais tout ceci a aussi ses limites. – Excusez-moi, Jason, mais où voulez-vous en venir au juste ? – Question pertinente, Bill ! Comme vous le savez tous, la fourniture d’eau potable devient chaque jour un enjeu plus important. Cela fait maintenant dix années que notre firme investit massivement dans ce secteur. Mais nous sommes loin d’être leaders sur ce marché qui sera sans doute LE marché d’avenir. Dans moins de dix ans, un litre d’eau potable coûtera plus cher qu’un litre d’essence ! Si nous voulons poursuivre notre croissance, il est nécessaire de prendre la tête. Par ailleurs, notre technologie syngas de recyclage du monoxyde de carbone contenu dans l’atmosphère peine à avancer. J’ai donc décidé de consacrer 90 % de nos bénéfices à ces investissements. Un silence de mort régna soudain dans la salle. Jason Priestley le fit durer plusieurs secondes. Puis, il se leva lentement dans un geste quasi théâtral. – Oui, messieurs. Dans moins de quatre années, la Sea Oil aura le monopole de l’eau sur cette planète ! Je compte racheter toutes les compagnies de distribution dans un premier temps. Ensuite, il nous faudra construire plusieurs unités de dessalage et développer les réseaux de distribution. et enfin mettre sur le marché les piles à combustible que nous maintenons dans nos cartons depuis si longtemps pour remplacer le pétrole. L’eau et le CO2, messieurs ! Voilà l’avenir ! Notre avenir ! Tous se levèrent pour acclamer le vieux visionnaire. Une fois de plus, Jason Priestley avait gagné.
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