10Atlantis, – 23170– Bon. Nous avons bien dîné, bien bu… On fait quoi maintenant ? La soirée était déjà bien avancée. Le restaurant s’était vidé petit à petit et il ne restait guère que quelques personnes attablées devant un dernier verre.
– Eh bien, par exemple, on pourrait en reprendre un dernier, non ?
– Baarheid, il est tard !
– Bah ! On trouvera bien un endroit pour dormir cette nuit… Toujours sur le qui-vive, hein ?
– Dormir ? Il faut foutre le camp d’ici, oui ! T’es complètement cinglé !
– Écoute, Schad : cela fait des semaines que l’on ne mange pas à notre faim, que tout ce que nous avons à boire, C’est de l’eau. Alors, pour une fois qu’on peut…
– Non. Moi je refuse de rester ici une seconde de plus. Tu fais ce que tu veux.
– Assieds-toi. Ça, C’est le meilleur moyen de se faire repérer. Combien de fois faudra-t-il te répéter qu’on nous croit morts à Ziongju ? Anéantis par les rayons ionisants ?
– « L’arme des dieux »…
Ils sursautèrent. Juste derrière eux, un vieillard les observait d’un œil malicieux.
– Qui… êtes-vous ?
– Cela a-t-il vraiment de l’importance ? Disons que je suis… Wodin. Oui : Wodin. C’est pas mal comme nom Wodin. Vous, en revanche, je sais qui vous êtes : toi, tu es Baarheid et toi, Schad. Les deux principaux ennemis de Zakhar. Et vous êtes en cavale. Je me trompe ?
– Je t’avais bien dit qu’il fallait décamper d’ici.
– Rassurez-vous. Je suis avec vous. Et je peux vous aider.
– Nous devons voir Zakhar et…
– Il ne faut pas parler de ça ici. J’habite près du temple. Venez !
Quel que soit l’endroit où l’on se trouvait à Atlantis, on pouvait voir le sommet du temple, recouvert d’électrum, qui scintillait au soleil durant la journée et qui brillait d’une lueur blafarde durant la nuit, même lorsque la lune n’était pas visible. Le temple dominait toute la cité, symbole de la puissance des dieux. Aucune construction humaine ne pouvait dépasser sa splendeur. Ainsi, chacun avait l’impression de résider aux côtés des dieux.
Mais le vieux Wodin ne mentait pas : il habitait réellement au pied du temple. Dans le quartier des prêtres.
– Wodin… C’est le quartier interdit ici… Si nous y entrons…
– Soyez sans crainte : il n’y a aucun contrôle. Personne ne s’est jamais risqué à enfreindre les lois… Jusqu’à ce soir, évidemment ! Voilà : nous sommes arrivés. Entrez. Vous êtes en sécurité. Personne n’aura l’idée de vous chercher ici… Si toutefois quelqu’un avait l’idée de vous chercher, bien sûr. Asseyez-vous, détendez-vous. Nous allons déguster un nectar… divin et discuter de tout ça.
La demeure de Wodin était à l’image de toutes les résidences réservées aux prêtres du temple, vaste, mais sans ostentation inutile : les prêtres étaient censés abandonner tout désir de possession matérielle. Leur vie était confortable, mais simple. Ils pouvaient s’adonner aux plaisirs de la chair, mais sans abus. Et rien ne les empêchait de se mêler à la population, à condition de revêtir un costume civil. Leur tenue rituelle était réservée exclusivement aux cérémonies. C’est d’ailleurs grâce à ce moyen que Zakhar espionnait sans vergogne la population à son insu.
Wodin apporta une petite fiole contenant un liquide rougeâtre.
– En principe, ceci est réservé aux événements importants, et je crois que votre venue en est un. Trinquons, mes amis.
– Euh… C’est quoi, exactement ?
– Toujours méfiant, hein, Schad ? Allons, pour te rassurer, je bois en premier.
– Pardonne-moi, Wodin, c’est que…
– Je comprends très bien ta méfiance. Mais je te le répète : je peux et je vais vous aider… Dans la mesure de mes moyens, évidemment. Que voulez-vous faire exactement ?
– C’est simple : rencontrer Zakhar et le forcer à avouer que les dieux n’existent pas.
– Ouh là ! Plutôt ambitieux, ça ! D’autant qu’ils arrivent.
– Justement : c’est le bon moment. Nous allons le démasquer et dire au monde que…
– Je crains que ça ne soit difficile, les amis.
– Et pourquoi donc ?
– Parce que Zakhar est parti à leur rencontre ce matin même. Vous n’êtes pas au courant ?
– Nous venons de Ziongju, comme tu le sais. Les infos, là-bas…
– Oui. C’est évident. Il faut donc que je vous mette au courant. Ce matin donc, Zakhar, prévenu par la Mère, s’est rendu au temple et a franchi le Portail de bronze. Il est entré, et… il a disparu.
– Disparu ?
– Oui. Aucune nouvelle de lui depuis. La porte s’est refermée sur lui et il n’en est pas ressorti. Personne ne sait ce qu’il est devenu.
– Il est forcément à l’intérieur ?
– À moins qu’il n’existe une sorte de passage pour sortir du temple, oui.
– Comment sais-tu cela ?
– Ce sont les vestales qui nous ont alertés. Ce matin, il est entré, a refusé de les honorer selon le rite, puis il s’est rendu directement au Portail. La Mère l’a vu ouvrir la porte. Il est entré et puis, plus rien… Sauf un détail : il a laissé sa clef sur la serrure, et celle-ci est toujours illuminée.
– Ce qui signifie que n’importe qui pourrait entrer ?
– Ça, personne ne le sait. Il se peut que cette porte ne s’ouvre qu’une seule fois tous les 3600 ans. Il se peut aussi qu’elle soit prête à s’ouvrir de nouveau si quelqu’un d’autre tourne la clef. Aucune archive ne mentionne quoi que ce soit là-dessus.
– Et personne n’a essayé aujourd’hui ?
– Pas question ! Seul le Grand Prêtre a le droit d’y pénétrer. J’avoue que, même moi, je ne ferais jamais une chose pareille.
– Voilà pourquoi tu nous as amenés ici : tu veux qu’on fasse le boulot !
– C’est assez bien résumé, en effet. Bien entendu, personne, hormis nous trois, n’est au courant de ce plan. Pour l’ensemble de mes collègues, le sujet est totalement tabou. En ce qui me concerne, et quoique tout ceci soit totalement hérétique, je reconnais que j’aimerais tout de même bien savoir ce qui se passe derrière cette porte. Ce n’est pas que je nie l’existence des dieux, contrairement à vous, mais je pense néanmoins que Zakhar pourrait bien n’être qu’un imposteur.
– Là-dessus, nous sommes d’accord. Mais, qu’est-ce qui a pu amener un prêtre du temple tel que toi à penser ça ?
– Sa façon de réprimer l’opposition. S’il était sincèrement convaincu de l’importance de son rôle, s’il était réellement persuadé d’être sur la bonne voie, il n’agirait pas ainsi, mais chercherait plutôt le dialogue, afin d’apporter la preuve éclatante de l’existence des dieux. Lorsqu’une religion en arrive à pratiquer la répression à grande échelle – ce qui est le cas en ce moment – c’est parce que ses dirigeants eux-mêmes n’ont plus la Foi. N’arrivant plus à convaincre, ils répriment et sombrent dans l’intégrisme.
– Et à plus ou moins long terme, cela marque la fin.
– Exactement. En fait, si on pousse le raisonnement jusqu’au bout, peu importe que les dieux existent ou non : l’important, c’est ce qu’ils représentent. Au nom de cette croyance, notre civilisation est florissante, chacun vit dans le confort, tout en respectant les ressources de notre planète, l’art, la culture, la connaissance se développent et le monde vit en paix.
– Le prix à payer est quand même bien lourd ! Vivre dans l’erreur, c’est ne pas vivre du tout ! Maintenir la paix est certes louable, mais c’est au détriment de toute évolution de la pensée. Totalement inacceptable !
– Ah ! Baarheid… Toujours rebelle ! Il se peut que ton avis change demain…
– Franchement, ça m’étonnerait. Bon, pour résumer tout ça, tu veux qu’on aille demain au temple et qu’on retrouve Zakhar derrière cette porte ?
– Tout à fait !
– Et bien sûr, nous allons entrer là-dedans tout simplement et personne ne va nous en empêcher ?
– Non. Personne. Le temple est protégé par un champ de force identique à celui de Ziongju. Totalement infranchissable. Sauf que nous, les prêtres, nous avons les moyens de le désactiver.
– Et une fois à l’intérieur ?
– Il n’y a que les vestales. Au nombre de vingt. Il convient de les honorer à chaque passage. C’est le rite. Je suppose que ça n’est pas pour vous déplaire ?
– Euh… vingt, ça fait beaucoup…
– Il suffira d’en honorer une ou deux.
– Ensuite on les assomme et on va jusqu’au Portail, c’est ça ?
– Hé hé, vous n’aurez aucunement besoin d’en arriver à cette extrémité. Il suffira juste de convaincre la Mère de la nécessité de voir Zakhar immédiatement.
– Et bien sûr, elle va accepter de nous laisser faire sans difficulté.
– Quelle impatience ! Quelle mauvaise foi, Schad ! Il existe des cas d’urgence. J’ai un plan : vous allez vous faire passer pour des prêtres en mission à Ziongju. Il y en a, croyez-moi ! Vous lui direz que deux détenus ont réussi à s’échapper, Baarheid et Schad. Et qu’il convient de prévenir Zakhar de toute urgence. Elle ne vous reconnaîtra pas, car elle ne vous a jamais vus. Ensuite, à vous de jouer. Si tout se passe bien, la Mère vous bénira pour votre courage, car personne n’est censé sortir vivant du Saint des Saints, s’il n’est pas l’Élu des dieux.
– Charmant programme !
– Et… si on refuse de faire ça ?
– Vous n’avez guère le choix. Oh ! Ne craignez rien de moi, je ne vous forcerai aucunement la main. Mais réfléchissez : si vous refusez, qu’allez-vous devenir ? Des errants, pourchassés à vie ? Car d’ici quelques jours, n’en doutez pas, on aura compté les victimes à Ziongju, étudié leur code génétique, et constaté que vous manquez à l’appel. Votre existence deviendra une fuite perpétuelle jusqu’à ce qu’immanquablement, on vous retrouve et que vous soyez anéantis.
– Il a raison, Schad : en faisant ce qu’il dit, nous avons une chance d’en sortir et de prouver que nous avions raison. Moi je suis partant.
– Rebelle, mais sensé. Bravo, Baarheid ! Alors, Schad ?
– C’est d’accord. On tente le coup. Une dernière question quand même : comment nous as-tu retrouvés ?
– Facile ! Comme je vous l’ai dit, nous espionnons fréquemment la population, vêtus en civil. Nous avons aussi des espions à nous à Ziongju. C’est eux qui ont facilité votre évasion. Elle aurait été impossible autrement. Vous vous souvenez du malabar qui a tout déclenché ?
– Un espion…
– Oui. Votre évasion était programmée. Quant à savoir comment je vous ai retrouvé ce soir, sachez seulement que je connais parfaitement vos habitudes, et depuis longtemps, étant donné que c’est moi-même qui ai permis votre arrestation.