9. Stroudsburg, 20 décembre 2012

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9Stroudsburg, 20 décembre 2012Elle ouvrit les yeux dans l’obscurité. Son esprit était encore englué dans les relents de la puissante d****e que le Dr. Llanfer lui avait injectée quelques heures plus tôt. Elle resta ainsi immobile durant plusieurs minutes, incapable d’effectuer le moindre mouvement. Seule la petite vie, enfouie au plus profond de ses entrailles, semblait manifester une volonté d’indépendance. Le bébé qu’elle portait bougeait, comme il le faisait à chaque réveil. Mon pauvre enfant, tu vas naître dans de bien étranges conditions… Elle tourna légèrement la tête. Quelle heure est-il ?… 2 heures… J’ai dormi… plus de… seize heures d’affilée. La peste soit de ce Llanfer ! Où Jason l’a-t-il recruté, celui-là ? Chez les nazis ? Ça ne m>étonnerait pas ! Il voudrait nous tuer à petit feu qu’il ne s’y prendrait pas autrement avec ses saloperies !… Il faut que je voie Jason ! Aujourd’hui ! Dans la chambre, seule la diode rouge de la caméra de surveillance tentait de percer l’obscurité totale. Depuis des semaines, Joanne était totalement isolée du reste du monde. Les rideaux restaient tirés jour et nuit, et quant à la radio ou la télévision, inutile de compter sur elles : depuis l’affaiblissement du champ magnétique terrestre et le renforcement des éruptions solaires, les communications hertziennes étaient continuellement perturbées. C’est du moins ce qu’ils m’ont dit… Pourquoi refusent-ils de m’installer une liaison câblée ? Machinalement, elle saisit la télécommande de la télé et appuya au hasard sur une touche. « Shhhhhh… la capitale française est le siège de nombr… shhhhhh… les pouvoirs publics… shhhh… une colonne de réf… shhhhh… » Elle changea de chaîne. « Le Président apparaîtra dans quelques… shhhh… situation internationale… shhhh… orages magnétiques au-dess… shhhh » Elle coupa l’engin rageusement et alluma. De toute façon, avec cette saleté, ils savent déjà que je suis réveillée. Elle jeta la télécommande en direction de la caméra. Comment faire pour foutre le camp d’ici… Calme-toi… Tu en as vu d’autres… Il me faudrait quelqu’un de confiance… Louisa ! Elle m’a toujours été fidèle !… Il suffirait que… Oui ! Ça pourrait marcher !… Ils n’y verraient que du feu… Et puis je n’ai besoin que de quelques heures… Bon, l’infirmière va se pointer : joue-la cool, Joanne. Pas de vague. Rendorstoi comme une bonne petite fille. Effectivement, quelques secondes plus tard, l’infirmière fit son apparition. – Tout va bien, madame ? – Oui, oui. Je voulais juste regarder un peu la télé. Mais bon, avec ces perturbations… – Il paraît que cela va bientôt cesser, madame. – Bien. Bonne nuit alors ! – Bonne nuit, madame. Si vous avez besoin de moi,… – Oui, oui, je vous appelle en cas de problème. Merci. Casse-toi, vieille peau ! Vers 9 heures, comme chaque jour, Louisa entra dans la chambre, avec le plateau du petit déjeuner. Un repas frugal composé évidemment sur les recommandations du Dr. Llanfer. Pas d’excitant, aucun lipide, quelques vitamines, et certainement aussi une bonne dose de sédatifs divers injectés discrètement dans les fruits ou mélangés au jus d’orange. – Bonjour, madame ! – Ah, bonjour Louisa. – Vous avez bien dormi ? – Je ne fais que ça depuis des mois. Posez ça sur la table, voulez-vous ? Je le prendrai tout à l’heure. J’aimerais faire ma toilette d’abord. – Mais, madame, c’est que… ce n’est pas habituel… – Il faut changer les habitudes. Là, j’ai besoin d’un bon bain. Vous m’aidez où j’y vais toute seule ? Louisa suivit sa patronne dans la salle de bains. Joanna ferma soigneusement la porte : pas question que les voyeurs de l’équipe médicale la voient nue. Louisa fit couler l’eau et prépara les sels. Depuis le début de la grossesse, elle était chargée d’accompagner sa maîtresse jusque dans ce moment intime. – Louisa, vous êtes à mon service depuis quand ? – Oh, cela fait 5 ans, 3 mois et deux jours, madame ! – Vous avez sans doute meilleure mémoire que moi. J’aurais dit au mieux : environ 5 ans. Louisa, je pense que je peux vous parler franchement. La femme de chambre regarda apeurée autour d’elle. – Rassurez-vous : mon mari n’a fait poser ni caméra, ni micro dans cette pièce. Nous pouvons parler en toute tranquillité. – Oui, madame. – Bien. Asseyez-vous. Voilà. Vous vous souvenez sans doute que, bien souvent; je vous ai offert des vêtements que je ne portais plus ? – Oui. Vous disiez qu’on avait la même taille. – C’est tout à fait ça. Nous avons aussi la même coupe de cheveux, et si nous portions les mêmes vêtements, avec un peu de maquillage, vous pourriez aisément passer pour moi. Surtout à l’œil d’une caméra de surveillance. – Madame, vous ne suggérez pas de… – Si, Louisa ! J’ai besoin de voir mon mari d’urgence. Vous êtes la seule personne en qui je puisse encore avoir confiance dans cette f****e maison. – Mais je ne saurai pas… Ils vont le voir tout de suite ! – Non : ils ne verront rien du tout. Pour la seule et bonne raison que vous n’aurez rien à faire, sinon que de prendre ce petit déjeuner préparé par le bon Dr. Llanfer et aller vous coucher ensuite. Personne ne viendra si vous dormez, soyez-en certaine : ça se passe comme ça tous les jours. – Et vous, qu’allez-vous faire ? – Prendre votre place pour quelques heures, le temps d’aller à Manhattan et d’en revenir, puis de vous réveiller pour faire le ménage. Comme vous le faites tous les jours. – J’ai peur, madame… – Vous ne risquez rien, Louisa. C’est moi qui suis en danger, pas vous. Il faut que cette comédie cesse et vous êtes la seule qui puisse m’aider. Il en va de ma santé, et de celle de l’enfant que je porte. Je dois voir mon mari ! Vous comprenez ? – Mais… comment sortirez-vous d’ici ? Je veux dire, si vous sortez… – Je prendrai votre voiture ! Ils n’y verront que du feu. Allez, ne perdons pas de temps : donnez moi vos vêtements et enfilez ma robe de chambre. Où sont vos clés ? – D… dans mon vestiaire, près de la cuisine. – Parfait ! Courage, Louisa ! Je vous revaudrai ça. Moins de dix minutes plus tard, elles ressortaient de la salle de bains. Joanne Priestley s’attabla et dévora son petit déjeuner. Puis Louisa remporta le plateau et sa maîtresse se recoucha. – C’est bon, la bonne a éteint : elle est repartie dormir. On est tranquille pour quelques heures. – Passe en infrarouge. Avec elle, il faut se méfier. Elle déposa le plateau sur la table de la cuisine, prit le temps de laver la vaisselle et le verre vide, puis elle se dirigea vers le vestiaire, saisit les clefs de Louisa dans son sac, et sortit. L’air glacé de l’hiver la figea un instant sur place. Elle n’était plus habituée au froid depuis des semaines, des mois. Sur le parking, plusieurs voitures étaient garées. Gros 4 × 4, limousines, et quelques petits modèles, tous anciens. Elle se dirigea vers ceux-ci. Merde ! C’est laquelle ? J’ai oublié de lui demander… Elle sortit les clés. Ford ! Et en plus, elle a inscrit son numéro sur le porte-clefs. Brave Louisa ! Elle s’assit au volant, ivre de sa liberté retrouvée, puis mit le contact. Un frisson la parcourut lorsque le moteur se mit à ronronner. Plus que la grille à l’entrée… Allez, pas de panique. Il ne va pas s’inquiéter de voir sortir cette vieille guimbarde. Sois naturelle. La voiture roula doucement sur le chemin enneigé jusqu’à l’entrée. Joanne était tellement excitée qu’elle n’avait même pas porté attention au ciel, zébré des couleurs d’une superbe aurore boréale. Mon cher Jason, prépare-toi : j’arrive ! Les caméras de surveillance de la résidence repérèrent une vieille Ford à l’entrée. – Tiens, la bonne se barre… – Bah, elle a sans doute des courses à faire. – Ou un rendez-vous. – Mouais. Mine de rien, elle a l’air bien chaude, celle-là. – C’est vrai que si elle disait oui… – Hé hé, vieux cochon, va ! – Allez, ouvre-lui : elle doit être pressée. – Faudra que je m’occupe de son cas à l’occasion…
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