2. Atlantis, – 23170

1615 Mots
2Atlantis, – 23170Le vieux Zakhar courait à perdre haleine dans l’interminable corridor qui menait au Saint des Saints. Tôt ce matin, une vestale était venue le prévenir : – Seigneur, un signe d’Eux est apparu cette nuit ! Un signe d’Eux… Se pourrait-il que tout soit vrai ? Que les Dieux reviendraient juger les hommes, comme il est écrit dans les Évangiles ? Intérieurement – jamais il n’aurait osé formuler cela à voix haute – Zakhar pestait contre la malchance qui venait bousculer son sacerdoce à quelques semaines de son départ. Si les Dieux revenaient, si les légendes disaient vrai, si l’aube d’un nouvel Âge d’Or était arrivée, alors il connaîtrait la gloire, mais aussi toutes les responsabilités qui l’accompagnent. Et en premier lieu, pénétrer dans le terrible Saint des Saints. Là où nul humain n’était censé entrer. L’endroit le plus sacré de la planète : la résidence des Dieux sur Gê. Mais déjà son esprit retors entrevoyait des opportunités. Et tout d’abord, asseoir de nouveau une autorité que la décadence affaiblissait d’année en année. Au bout de 3 600 années, les légendes perdaient peu à peu de leur force de persuasion. Le peuple, gavé de confort, se désintéressait de plus en plus des affaires mystiques pour se vautrer dans le luxe et la contestation philosophique. La prison de Zongjiu était pleine de libres penseurs, de révolutionnaires et d’utopistes. Récemment, il avait dû faire arrêter Baarheid et Schad, deux savants utopistes dont la popularité allait grandissante au fil des mois. Tous étaient séduits par les pensées libertaires des deux compères. Leurs adages devenaient célèbres et se répétaient sous le manteau, tels des codes secrets entre initiés. Récemment encore, l’un d’eux avait émis l’idée que les Dieux n’étaient rien d’autre que des sortes de non humains, venus d’une lointaine planète ! Que leurs prétendus pouvoirs mystérieux n’étaient autres que l’application de technologies inconnues. Et que Zakht, le Fils Sacré de Sarg, n’était qu’un simple imposteur qui n’avait jamais péri en martyr. De telles idées étaient intolérables. Même s’ils ont raison… En voilà deux qui finiront en sacrifice pour l’exemple ! Le corridor, toujours sombre, n’était éclairé que par de rares lampes dont la technologie dépassait l’entendement humain. En elles-mêmes, elles constituaient déjà un mystère dont personne n’aurait osé percer le secret : il s’agissait, d’après les textes sacrés, d’un cadeau que les Dieux avaient offert à l’humanité lors de leur dernière visite. Et, de fait, cela faisait 3 600 années qu’elles brûlaient jour et nuit sans jamais s’arrêter, sans jamais nécessiter le moindre entretien. Pour les prêtres et pour la grande majorité de la population, elles étaient la preuve concrète de l’existence des Dieux, le signe de leur présence éternelle. Bien entendu, les tenants de théories hérétiques prétendaient qu’il n’en était rien et que si personne n’avait connaissance de leur fonctionnement, c’était tout simplement parce que les humains avaient oublié la façon dont elles avaient été construites. Pire encore, certains contestaient ouvertement leur incroyable durée de vie, prétendant qu’elles étaient remplacées par des neuves d’année en année aux bons soins des vestales, gardiennes des « mystères divins ». Théorie d’autant plus recevable que personne, hormis elles et Zakhar le Grand Prêtre, n’avait accès au fameux corridor. Quant au Saint des Saints, lui seul avait le pouvoir d’y pénétrer lors du retour des Dieux. Que peut-il bien contenir ? Et s’il n’y avait finalement rien à l’intérieur ? Si tout n’était que légende, comme le prétendent ces deux crétins ? Non, c’est impossible…Il y a forcément… La lueur indiquant le quartier des vestales interrompit le cours de ses pensées : enfin il était arrivé. Sans aucune gêne, il entra dans le petit sanctuaire où elles résidaient durant toute leur existence de recluses et se dirigea vers la salle commune. Alanguies sur de confortables canapés, complètement nues comme le voulait la tradition, les vingt vestales étaient occupées à déguster le repas du midi. Les mets les plus fins leur étaient réservés, servis par un monte-charge directement relié aux cuisines du temple. De forme pyramidale, les origines de celui-ci se perdaient dans la nuit des temps. Les plus intégristes prétendaient qu’il avait été érigé par les Dieux eux-mêmes. Les autres pensaient qu’il était l’œuvre d’humains guidés par Leur Volonté. Mais personne ne niait son origine divine… sauf bien entendu les hérétiques. Il ne comportait qu’un nombre limité de chambres dont l’accès n’était autorisé qu’à l’élite de la prêtrise à l’occasion de rituels compliqués lors de l’intronisation d’un nouveau membre. Celui-ci, allongé dans un sarcophage, subissait alors l’épreuve de la mort et de la résurrection à sa nouvelle vie. Une vie entièrement consacrée à la gloire des Dieux éternels. Bien qu’il en ait l’accès à tout moment, Zakhar lui-même n’avait pas le droit d’y résider en permanence. Son somptueux palais semblait ridiculement petit au pied de l’immense édifice. Seules les vestales y résidaient au sous-sol, et seule l’une d’entre elles, désignée par la communauté, recevait l’autorisation d’en sortir, uniquement pour avertir le Grand Prêtre lors de l’arrivée des Dieux. Dédaignant d’honorer les vestales, comme le voulait la coutume, Zakhar en vint directement au fait : l’heure n’était pas aux plaisirs de la chair. – Menez-moi au Portail ! – Oui, Seigneur. Un signe d’Eux est apparu sur la porte de l’antichambre… – Merci, je sais. Quel signe ? – Nous ne saurions dire, Seigneur. Nous ne possédons pas la connaissance. Mais il ne peut s’agir que d’Eux. – C’est à moi d’en juger ! Montre-moi. – N’allez-vous point nous honorer, Seigneur ? C’est le rite. – Le rite, c’est moi ! Et je vous ai donné un ordre ! – Bien, Seigneur. Pardonnez notre audace. Précédé de la Mère, Zakhar se dirigea vers la porte du Saint des Saints, une énorme masse de bronze dont le mécanisme ne se déclenchait qu’une fois tous les 3 600 ans, d’après la légende. Personne n’en possédait le secret. Le processus était totalement autonome. – Il est dit que « lorsque les temps seront venus, alors la Porte s’ouvrira, et l’homme pourra entrer, s’il est bien celui qui doit entrer. Malheur à celui qui tentera de pénétrer dans le Saint des Saints s’il n’a pas reçu la connaissance ! Malheur à celui qui… – Suffit ! Je connais les textes ! Je n’ai aucunement envie d’entendre vos litanies aujourd’hui. JE suis celui qui peut entrer : en doutez-vous ? – Bien sûr que non, Seigneur ! Mais le rite… – En voilà assez ! Laissez-moi seul maintenant. Si la Porte est ouverte, vous savez qu’il vous est interdit de regarder. – Oui, Seigneur. Il est dit que « les vestales s’en iront et laisseront celui qui… » – Fichez-moi le camp. Tout de suite ! Zakhar attendit quelques minutes puis il franchit les derniers mètres qui le séparaient de la porte de l’antichambre du Saint des Saints. Lui seul en possédait la clef. Une lumière rouge clignotait au beau milieu du cercle, représentant les astres, qui décorait la lourde porte. D’après l’initiation qu’il avait reçue de son père – la charge était héréditaire et sa famille possédait ce pouvoir depuis 72 générations – cette lueur était LE signe. Le signe qui autorisait le Grand Prêtre à entrer. Bien qu’il y soit dûment autorisé, sa main tremblait lorsqu’il introduisit la clé dans la serrure. Personne ne lui avait dit ce qu’il pouvait trouver derrière – et pour cause ! Le cercle astral s’illumina brusquement, tandis que dans les profondeurs du temple un mécanisme venu d’un autre âge s’enclencha. Lentement, les deux battants disparurent dans le mur, dévoilant l’antichambre. Une lumière aveuglante y régnait et Zakhar dut se protéger les yeux, tant l’éclairage était v*****t. La salle, immense, était entièrement nue, blanche. La lumière semblait s’échapper des murs eux-mêmes, mais aussi du plafond et du sol, laissant le visiteur totalement perturbé par l’absence de tout repère. Tremblant, il finit par faire un pas, puis deux. Instinctivement, il testa de son pied la résistance du sol. La lumière lui donnait l’impression de flotter dans le vide. La consistance le rassura un peu. Il se dirigea vers une paroi blanche et la toucha du bout des doigts. Elle était totalement lisse et il perçut une légère sensation de chaleur, ainsi qu’un léger picotement jusqu’à l’épaule. Instinctivement, il retira sa main. Puis la reposa. Le picotement était plutôt agréable. Il semblait lui transférer une forme d’énergie. Et de fait, ses tremblements disparurent presque instantanément, tandis que sa volonté reprenait enfin le dessus définitivement. Longeant le mur, il aperçut soudain, à quelques mètres, une sorte de paroi, différente des autres murs. D’une couleur légèrement bleutée, elle semblait parcourue d’une sorte d’ondulation permanente. Est-ce le Portail ? La légende prétend qu’il est fait de bronze… mais le bronze ne vibre pas, et il n’a pas cette couleur… Et si ce n’est pas lui, alors où est-il ? Zakhar était tétanisé. Rien dans son initiation ne l’avait préparé à une telle vision. Fallait-il qu’il entre ? Avait-il la connaissance nécessaire pour supporter la révélation qui l’attendait ? Il lui fallut de longues minutes avant qu’une pensée ne prenne le dessus dans son esprit : si lui ne pouvait entrer, alors qui le pouvait ? C’était son rôle, sa charge. La charge à laquelle 71 des siens s’étaient préparés depuis 36 siècles. Pas question de reculer. Mais pourquoi cela tombe-t-il sur moi ? Pourquoi moi ? Alors, d’un pas décidé, il se dirigea vers le mur ondulant : il ne pouvait s’agir que du Portail. Il semblait immensément haut, et ses ondulations semblaient disparaître à la jonction du plafond. La frontière entre les deux était floue et passée une certaine hauteur, il était incapable de distinguer ce qui était plafond et ce qui était Portail. Voilà, je suis devant Lui. Et maintenant, je suis censé faire quoi ? Comment ouvre-t-on ce truc ? Il avança sa main vers la masse ondulante et tenta de la toucher. Mais au lieu d’une matière dure, il trouva une sorte de gélatine qui réagissait à la poussée. Le picotement était beaucoup plus fort ici. S’enhardissant, il avança carrément la main, comme s’il voulait pousser une simple porte. À sa grande frayeur, elle disparut dans la masse gélatineuse ainsi que son avant-bras. Par tous les Dieux ! La panique le reprit. Il retira brusquement la main. À son grand soulagement, elle réapparut, entourée d’un léger halo bleuté. Il contempla sa main, la tourna dans tous les sens et fit jouer ses articulations. Je suis entier… C’est déjà ça. Et le picotement disparaît. Il faut que je tente de passer au travers… Mais que vais-je trouver de l’autre côté ? Je n’ai rien vu de pareil… Non, c’est idiot : personne n’a jamais rien vu de tel ! Il avança encore d’un pas. Maintenant, son corps tout entier frôlait la masse bleutée. Allez, Grand Prêtre, un peu de courage ! Il avança son visage dans la gélatine ondoyante. Puis, lentement, il fit encore un petit pas en avant. À présent, il y baignait à moitié. Il ne sentait rien d’autre que le picotement qui électrisait une partie de lui-même. Un picotement qui semblait lui dire : « allez, encore un effort, avance ». Il avança enfin d’un pas décidé… et disparut.
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