L'Amour dans l'ombre-2

2095 Mots
En descendant la côte de Châteauneuf avec son chargement, tous les outils qu’il avait laissés chez le père Mialon le temps du chantier, Pierre sentit une nouvelle fois monter en lui une angoisse incontrôlable. C’est vrai qu’il n’avait plus rien de particulier en commande, ni comme puisatier ni comme maçon. Et puis les travaux des champs étaient terminés pour tout l’hiver. On tuerait bien un cochon bientôt ; il irait aider à la reconstruction de la grange d’un de ses voisins ; il fabriquerait quelques paires de sabots, les jouets des enfants pour Noël ; peut-être trouverait-il aussi une idée pour le cadeau d’Hortense. Mais après ? Il faudrait vivre sur les réserves de la maison. Elles étaient maigres. Et c’est sans doute cela qui lui faisait peur, pour la première fois depuis le début de la guerre. Comme beaucoup de parents, il craignait de ne pouvoir offrir à ses enfants la même jeunesse que la sienne, faite d’insouciance, de joies simples, de pêche et de chasse avec son père, de liberté. Sa famille n’était pas riche, mais il n’avait jamais manqué de rien, ni de tendresse, ni d’amour, ni de nourriture, ni même de ces petites attentions qui rendent la vie un peu plus douce. Il gardait aussi le souvenir de parents souriants, alors que lui portait depuis plusieurs mois déjà un masque grave. Les souffrances de la guerre le rattrapaient finalement. Toute la journée, absorbé par son dur labeur, il n’avait plus repensé à ses états d’âme de la nuit précédente. Pourtant, comme une vague inquiétante, menaçante, ils revinrent soudain l’assaillir, à en devenir ses pires ennemis, avant même ces satanés Allemands. Pierre pédala comme un forcené jusque chez lui, comme si l’effort pouvait définitivement chasser ses idées devenues bien sombres. Il arriva essoufflé, mais toujours inquiet. Il rangea ses outils, tristement, résigné, hésitant même un instant à pousser la porte d’entrée, s’interdisant sans doute de laisser pénétrer sa mélancolie dans son foyer. Il posa la main sur la poignée de la porte, souffla un grand coup pour se donner à la fois un peu de courage et un peu de contenance. Pierre entra dans la cuisine en affichant un timide sourire. Hortense l’accueillit, le visage crispé. Il s’était passé quelque chose. Pierre s’approcha et l’embrassa comme il en avait l’habitude. — Tu n’as pas l’air d’aller fort, constata-t-il. Hortense désigna d’un coup de tête leur fils aîné, installé silencieusement à la table de la cuisine, occupé à faire ses devoirs. — Tu parles ! reprit-elle d’une voix irritée. Nous faisons attention à tout, nous nous privons pour ces messieurs, et ce garnement-là est revenu de l’école avec son pantalon troué, presque perdu. Monsieur s’est battu à la récréation. Résultat : il n’a plus rien à se mettre… Hortense posa sur son fils un regard froid de colère. — Et demain il ira à l’école avec son pantalon troué ! L’enfant, penaud, n’avait pas levé les yeux de son livre, mais personne ne pouvait savoir s’il lisait vraiment ou s’il écoutait les reproches de sa mère, espérant peut-être voir l’orage s’éloigner un peu. — Tâche de finir tes devoirs correctement, tu viendras ensuite me réciter ta leçon. Nous allons parler avec ta mère de la punition qui t’attend. Les parents s’écartèrent légèrement de manière que leur fils n’entende rien de la conversation. — Le pantalon est-il vraiment bon à jeter ? questionna Pierre. Hortense prit un air désabusé. — Pas entièrement, bien sûr. Mais c’est le dernier que j’ai fait, avec la plus belle toile qui me restait. J’avais mis ce morceau de côté, pour eux, pensant que son frère pourrait par la suite le récupérer. C’est mal parti ! Je vais voir ce que je peux faire, mais tout le côté est déchiré et le pantalon ne ressemblera plus à grand-chose, même rapiécé… — Après tout, c’est son problème si les copains se moquent un peu de lui à l’école. A l’avenir, il fera plus attention ; il faut l’espérer. Hortense approuva, pas entièrement convaincue cependant, et posa une nouvelle fois sur son fils aîné un regard désapprobateur. — Il faut trouver une punition efficace, qui lui serve de leçon, sinon il recommencera, sans se soucier des conséquences de son comportement. La mère de famille était encore très en colère, plus que son mari. C’est elle qui tenait les cordons des finances familiales, qui gérait la pénurie, les restrictions, qui faisait preuve de beaucoup d’imagination et de débrouillardise, chaque jour et de plus en plus, alors que la guerre n’en finissait pas. On ne trouvait plus de tissu, de cuir ; le superflu avait disparu depuis longtemps et le nécessaire se faisait de plus en plus rare et cher. Il fallait désormais des prouesses d’ingéniosité pour qu’Hortense puisse faire vivre sa famille dignement. Elle se privait beaucoup, sans jamais se plaindre, sans jamais parler de ses souffrances, sans oser dévoiler ses espoirs d’une vie plus facile, simple comme avant la guerre, mais sans l’incertitude de l’Occupation, sans la barbarie et les outrages à la liberté. — Il faut le punir sérieusement, reprit-elle. Dimanche, il n’aura ni son dessert ni sa pièce. Et puis, ce soir, tu liras ton histoire à Louis. Vincent restera dans sa chambre, il ira se coucher de bonne heure. Tous les soirs, depuis fort longtemps, Pierre lisait une histoire à ses fils. Ces derniers savaient lire maintenant tous les deux, mais la coutume durait, c’était un moment magique, un partage. Depuis plusieurs jours, il avait commencé L’Ile au Trésor, de Stevenson. Devant les visages toujours très intéressés de ses enfants, Pierre leur avait raconté qui était cet étrange écrivain britannique, né en Ecosse. Stevenson était autrefois passé dans la région : en 1878, accompagné d’une ânesse nommée Modestine, il avait entrepris un voyage curieux, en partant de leur village. S’inspirant de cette aventure, qui l’avait mené jusqu’à Saint-Jean-du-Gard, il avait écrit un livre, Voyage avec un âne à travers les Cévennes. Pierre s’était d’ailleurs promis de dénicher ce livre rare. Très sérieux, Pierre aimait les digressions et les commentaires divers lorsqu’il commençait à faire la lecture à ses enfants. Il leur parla donc aussi de l’âme camisarde, recherchée par Stevenson durant son périple. C’était aussi son côté indépendant, marqué par une profonde tolérance vis-à-vis des autres, surtout les gens différents, originaux, peut-être aussi un peu marginaux. Ce soir-là, après que Vincent, l’aîné, eut rejoint sa chambre, Pierre fit la lecture à Louis et poursuivit ses histoires de pirates et de trésor. L’imagination, grâce à un ouvrage comme L’île au trésor, trouvait là de vastes territoires où se développer, et Pierre ne manquait pas de mettre le ton à chaque dialogue ou de faire des mimiques en imitant les personnages. Un peu déçu d’avoir Louis pour seul public, Pierre le fit cependant bien rire, n’avançant pas trop dans l’histoire, volontairement, afin que le puni puisse reprendre sa place et suivre dès le lendemain. Une fois la lecture terminée, Pierre embrassa son fils sur le front et éteignit. Il passa embrasser Vincent, déjà dans le noir, qui simulant peut-être le sommeil, ne bougea pas. Puis, Pierre rejoignit sa femme dans la cuisine où elle travaillait à réparer le pantalon. — Ils sont couchés ? questionna Hortense. — Tout va bien, ces messieurs dorment. — Et moi je répare les bêtises du grand… Hortense s’était assise sur une chaise de la cuisine et profitait encore de la chaleur du poêle. Elle avait posé son ouvrage sur la table. Pierre passa derrière elle, dégagea les cheveux de son cou et y déposa plusieurs baisers, avec douceur et une pointe d’envie. — Ne t’en fais pas trop, reprit-il. Nous nous en sortirons. Nous l’avons toujours fait. Et puis, s’il faut encore se serrer la ceinture, nous le ferons, pourvu que les enfants et nous-mêmes restions en bonne santé. Dimanche, on fait le cochon chez tes parents ; nous pourrons ainsi refaire nos provisions. Et puis, si samedi je vais aider le père Exbrayat à reconstruire sa grange, il me donnera bien quelques provisions. Il connaît notre situation et n’est pas du genre à jouer les indifférents. Aujourd’hui, le père Mialon m’a payé mon travail, et sa femme, bien bonne, m’a glissé discrètement un paquet avec du sucre et de la farine ; il doit même y avoir quelques friandises pour les petits. Un vrai sourire jaillit sur le visage de la jeune femme et, comme elle avait les yeux baissés sur sa couture, Pierre ne le vit pas. Elle tourna la tête pour embrasser sa main, posée délicatement sur son cou. Les époux savaient s’épauler en fonction de leurs humeurs respectives. Quand l’un avait le moral en berne, c’est l’autre qui faisait tout pour le lui remonter, par une petite attention, un sourire, un geste tendre et protecteur. Ce soir-là, par une pointe d’optimisme, malgré les dangers de la guerre, c’est Pierre qui épaula Hortense. Le samedi matin, réveillé de bonne heure, Pierre Issartel s’habilla chaudement et prépara quelques outils avant de prendre la direction de la ferme de la famille Exbrayat. Il y avait déjà de l’animation sur place, des voisins et des amis se pressaient dans la cuisine où la mère servait un vilain café agrémenté de chicorée. Heureusement, il y avait de la bonne humeur et de grandes tartines de beurre. Pierre ne se fit pas prier pour en prendre une. Léon Exbrayat, qui avait fait toute la Grande Guerre dans les tranchées, arriva pour saluer et remercier la compagnie, tout en présentant son projet de nouvelle grange. Il était allé à la scierie, sur la route de Coubon, pour acheter planches, poutres et solives. Après la collation, les hommes formèrent des équipes et se mirent au travail, sous la direction d’un ami du père Exbrayat, charpentier de métier. La solidarité de voisinage permit au travail d’avancer rapidement. Un peu avant midi, l’ossature de la grange était montée. Pierre avait passé sa matinée à porter des poutres. Il était robuste, mais avoua une certaine fatigue. Il était fourbu par les incessants voyages, le transport de gros morceaux de bois, les efforts pour les hisser à la hauteur de ceux qui les assemblaient à l’aide de clous ou de chevilles. Il ne ménagea pourtant pas sa peine, heureux de rendre service et d’être avec certains de ses amis. La pause du midi fut courte mais réconfortante. Les hommes se rassemblèrent dans la cuisine un peu trop étroite pour l’occasion. La mère Exbrayat y avait entassé des chaises et des tabourets autour du poêle. Elle servit dans des bols une bonne soupe agrémentée encore de larges tartines beurrées, le tout accompagné d’un peu de saucisson et de fromage. Fatiguée, l’assemblée resta un moment presque silencieuse. Les hommes reprenaient lentement des forces et laissaient leur corps se reposer et se réchauffer. Puis les langues se délièrent peu à peu. On parla des misères de la guerre, des restrictions, de plus en plus sévères, de cette liberté qui tardait à revenir et qui apparaissait enfin comme un vrai trésor. Mais personne n’osa vraiment parler de politique, ni de cette France de Vichy qui n’existait plus vraiment depuis l’invasion de la zone par les Allemands, ni de cette France de la Résistance, qui s’émancipait timidement dans les forêts de la Margeride et au-delà des mers, à Londres. Avec la création du Service du travail obligatoire, les hommes de certaines classes d’âge savaient qu’ils pouvaient à tout moment recevoir un courrier et partir pour l’Allemagne. Chacun le redoutait, avec plus ou moins de résignation. Pierre, demeuré silencieux, par prudence, savait qu’il serait appelé un jour prochain. Même avec Hortense, il n’en avait jamais parlé : il avait peur et refusait d’aborder ce sujet, comme si se taire permettait d’effacer cette menace. Souvent, la nuit, il réfléchissait à l’attitude à adopter quand l’heure viendrait. Et il s’était peu à peu forgé l’idée que jamais il n’irait en Allemagne travailler pour ces salauds de « Boches », et qu’il préférait rejoindre ceux qui déjà devaient former une armée de l’ombre. Par quelques indiscrétions, il savait en effet que des hommes se rassemblaient dans les bois du mont Mouchet, aux confins du département, aux limites de la Haute-Loire, du Cantal, du Puy-de-Dôme et de la Lozère. La voix de Léon Exbrayat le tira de ses pensées. — Allez, les gars, il est temps d’y retourner ! Alors, les hommes remirent leur veste de travail, vissant pour beaucoup une casquette sur leur tête, à cause du froid, reprenant leur place sur le chantier de la grange. Toute l’après-midi, on cloua, au rythme des marteaux et d’une musique tonique et répétitive. Parfois, le père Exbrayat descendait du toit et jetait avec satisfaction un coup d’œil d’ensemble. La nuit allait tomber quand les hommes posèrent la lourde porte, récupérée sur l’ancienne grange et remise en état. A la lumière d’une lampe à huile, le vieux Léon servit à ses amis un alcool maison, passant de l’un à l’autre pour remercier, ému, mais aussi sans doute un peu fier d’avoir face à lui des gaillards fidèles en amitié. Sous l’effet de la pauvre lampe, les visages dansaient curieusement, comme les ombres d’un théâtre. On voyait dans les yeux de ces hommes-là autant de fierté que de fatigue. Chacun dégustait son verre d’alcool en faisant claquer sa langue, comme pour mieux apprécier l’instant, avant de s’en retourner, dans le froid et l’incertitude du temps de guerre. Léon Exbrayat offrit à chacun quelque chose – une bouteille, du fromage, de la charcuterie, un peu d’argent – en fonction des situations différentes de toutes ces familles qui peinaient sous le poids de souffrances cachées. Pierre s’en retourna chez lui, emportant comme un trésor une belle part de fromage et un peu de farine. Hortense l’attendait. Elle l’accueillit avec un large sourire et s’avança pour l’embrasser.
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