L'Amour dans l'ombre-3

2001 Mots
— Alors, vous avez terminé l’ouvrage ? questionna-t-elle. — On a bien travaillé. La famille Exbrayat a une grange toute neuve. Le père Léon se faisait du souci pour son foin offert aux intempéries. Tout est rentré dans l’ordre. Il n’a rien perdu de ses réserves. Pierre s’assit près du poêle. — Je suis fatigué, avoua-t-il. Hortense posa sur son homme un regard doux et bienveillant. — J’ai préparé une soupe au lard. Après manger, tu pourras aller te coucher pour récupérer tes forces. Demain, on fait le cochon chez les parents et la journée sera encore bien longue. A ce moment, les garçons entrèrent dans la cuisine et se précipitèrent pour embrasser leur père. — Avez-vous bien travaillé ? — J’ai fait ma lecture, mes opérations et ma poésie, dit Vincent. — Et moi, j’ai fait aussi ma lecture et ma page d’écriture, reprit Louis, le cadet. Et là on cassait des noix et des noisettes. Elles sont bien sèches, alors nous les préparons pour maman. — C’est très bien, décréta Pierre. Et cette poésie, tu me la récites ? L’aîné de ses fils prit une pause, comme l’instituteur le demandait en classe, et, tout en y mettant le ton, il déclama la belle poésie de Victor Hugo, sur la tombe de sa fille. Il y a dans les mots du poète une grandeur d’âme malgré la tristesse et l’accablement. Lorsque l’enfant eut terminé, Pierre lui sourit. — Voilà une belle poésie, bien récitée. Il sortit de sa poche deux pièces et les donna aux enfants. — C’est votre petite récompense. Quand vous irez chercher le pain chez Maria, si elle a des bonbons, vous prendrez ce que vous aimez. Hortense installa la table avec l’aide de ses garçons, puis elle servit. Pierre tombait de fatigue, mais il fit honneur à la soupe. Il déballa ensuite son fromage qui, accompagné de cerneaux de noix fut apprécié de toute la tablée. — Je ne pourrai pas vous faire la lecture ce soir, les enfants, dit Pierre à la fin du repas. Mais vous avez le droit de lire un peu avant de dormir. Je reprendrai L’Ile au trésor peut-être demain si nous ne rentrons pas trop tard de chez grand-père et grand-mère Faure. Sans protester, les deux garçons embrassèrent leurs parents avant de rejoindre leur chambre. Lorsque Hortense, après avoir débarrassé, rejoignit son homme au lit, il dormait déjà. Elle aurait aimé partager un petit moment avec lui. Malgré tout, elle le regarda avec tendresse et indulgence. Leur vie durant, les hommes demeurent les grands enfants des femmes qui les aiment. Le matin, Pierre et Hortense s’étaient levés de bonne heure pour la « tuée » du cochon, une vraie fête dans ces années de guerre et de privations. Pierre s’habilla chaudement. Toute la nuit, des flocons avaient de nouveau tourbillonné dans le ciel altiligérien et une mince couche de neige recouvrait le sol. Les parents d’Hortense n’habitaient pas très loin, mais pour aller jusqu’à leur ferme, dans le village de Saint-Victor, il fallait emprunter une belle côte. Pierre partit le premier, avec son vieux vélo ; Hortense et les enfants arriveraient plus tard dans la matinée. Pierre repassa devant la ferme du père Mialon dans le hameau de Châteauneuf avant d’arriver chez ses beaux-parents. Il n’eut pas le loisir d’admirer son travail récent, il peinait et soufflait. Des jets de buée sortaient de ses narines en sifflant. Marcel Faure accueillit son gendre. Les deux hommes se mirent aussitôt au travail. Le cochon n’était pas aussi gros qu’autrefois, mais c’était tout de même une belle bête. Une fois immobilisé, il fut saigné proprement par le père d’Hortense à l’aide d’un long couteau tranchant. Résigné, l’animal semblait avoir accepté son sort. Pierre avait disposé de la paille à l’entrée de la grange pour brûler les poils et les soies de l’animal. — Avez-vous du feu, père ? demanda-t-il. Marcel Faure lui tendit son briquet à amadou. Le vieux paysan avait aussi préparé des petits fagots de paille. Pierre enflamma l’un d’eux et mit le feu un peu partout alors que Marcel grattait déjà le cochon, prêt pour la découpe. Dans sa cuisine, Louise Faure lavait encore bocaux, casseroles, marmites et toute une série d’ustensiles nécessaires à la préparation des différentes pièces de viande, des pâtés, des boudins. Elle avait sorti de ses placards des flacons de verre remplis d’épices, d’herbes et d’assaisonnements habituels. Chacun a en effet son coup de main pour préparer la viande de porc. Elle avait aussi du sel en quantité. Le cochon avait été accroché dans la grange et Marcel le découpait maintenant avec application. Sur une table, il disposa les premiers morceaux, alors que le sang partait déjà pour la cuisine afin que l’on confectionnât le boudin. Louise mit un peu de sang de côté et prépara pour les hommes une galette avec des oignons et une pomme de terre cuite en rondelles. Ce serait leur réconfort du matin. Petit à petit, le cochon disparut sous les coups de couteau et de hachette. A l’extérieur, un abreuvoir était naturellement alimenté par une source dont l’eau coulait, limpide, toute l’année. Au fur et à mesure, Pierre allait rincer les morceaux à l’eau claire. Dans une moulinette antique, Louise passait sa viande et assaisonnait ses pâtés. Elle ajoutait parfois des morceaux de noisettes ou de noix. Le boudin avait été le premier terminé. Elle alla dans la grange servir aux hommes leur bonne galette accompagnée d’un verre de vin coupé d’eau. — C’est la belle vie, dit Pierre avec un large sourire. Hortense venait d’arriver avec les garçons. Ils portaient des terrines vides. Aussitôt, les deux femmes se remirent au travail, tout en échangeant les dernières nouvelles. — Elles en ont à raconter ! persifla Marcel dans sa moustache. Cela fait bien deux ou trois jours qu’elles ne se sont vues ! Pierre termina sa galette de sang et reçut pour réconfort une grande tape dans le dos. — Allez, mon garçon, on y retourne ! La découpe se poursuivit de plus belle, sous l’œil envieux des garçons qui ne rataient rien de ce vrai spectacle. Eux aussi avaient eu droit à un petit morceau de galette de sang. Leurs yeux brillaient ; ils étaient fiers de se rendre utiles, approchant un outil, une bassine, une serviette, à la demande de leur père ou de leur grand-père. Les jambons étaient fameux. A la cuisine, les femmes s’occupaient de la préparation de saucisses et de saucissons selon un ordonnancement qui ne laissait rien au hasard, avec une rigueur toute militaire. Avec les années, c’était une habitude, il n’y avait jamais vraiment de surprise. A midi, l’essentiel était fait. La bête avait été entièrement débitée. Les pâtés cuisaient, la viande se reposait un peu avant de finir au saloir ou dans la souillarde pour sécher tranquillement. Louise avait fait griller quelques morceaux bien choisis. Toute la famille eut grand plaisir à se retrouver à table pour manger et pour fêter cette belle journée. Pierre revivait un peu. Depuis quelques jours, le travail l’avait empêché de trop penser au STO. Il savait que son tour allait arriver, il le redoutait. Alors, entouré de sa femme, de ses enfants et de ses beaux-parents, il se laissa bercer par l’illusion que tout s’arrangerait. Cette maudite guerre finirait bien, les privations aussi ; la liberté reviendrait et avec elle disparaîtrait pour de bon ce nœud qui lui tordait le ventre depuis trop longtemps, cette peur qui chaque jour davantage devenait un poison v*****t. Pierre posa son regard tour à tour sur Hortense, sur Louis, puis sur Vincent. Ils étaient sa raison de vivre et il les aimait. Après le repas, Marcel servit à son gendre un petit alcool destiné à leur redonner du courage. Le matin, ils avaient heureusement bien travaillé et bien avancé. L’après-midi, ils reprirent leur besogne avec moins d’entrain, moins d’énergie. La fatigue les accablait. En fin d’après-midi, après avoir lavé les ustensiles, les bidons, nettoyé la grange, Pierre et Marcel rentrèrent enfin à la cuisine pour se réchauffer un peu. Juste le temps de préparer quelques sacs pleins de provisions, Pierre et Hortense redescendirent au Monastier. Les enfants étaient eux aussi fatigués mais heureux d’avoir participé à une telle journée, une telle fête. Ils avaient bien senti leurs parents moins inquiets, moins soucieux de cette guerre qui leur volait une part de leur enfance. Pour quelques heures, toute la famille avait vécu comme entre parenthèses, loin des turbulences du monde. Sur le chemin du retour, Pierre siffla et chanta des refrains de chansons populaires que les enfants et Hortense reprenaient à tour de rôle, comme si cette journée pouvait faire croire à l’innocence du monde. Mais ce court moment de bonheur n’était qu’une illusion. Une fois allongé dans son lit, après avoir fait la lecture aux garçons malgré la fatigue, Pierre ne réussit pas à trouver le sommeil. Il s’agitait, se retournait, anxieux. Hortense, connaissant bien son homme, comprit qu’il ne dormait pas et que quelque chose devait l’inquiéter. Elle se rapprocha et se blottit un peu plus contre lui. — Qu’est-ce qui ne va pas ? Pierre garda le silence, n’osant répondre, bouleversé par ses idées noires. — Tu peux tout me dire, tu le sais. C’est cela, notre force, reprit Hortense. — Je ne sais pas quelle attitude adopter, finit par dire Pierre. Je n’ai pas l’intention d’aller en Allemagne, dans leurs usines, fabriquer des armes pour tirer sur nos amis américains ou anglais. Et puis j’hésite encore à m’engager dans la Résistance. Il y a tant de choses que l’on raconte sur ces hommes qui se cachent dans les forêts et qui vont dans les fermes voler des provisions, rançonner et parfois faire du mal aux habitants. Si je me cache ici, on me trouvera. Si je me cache loin, il n’y aura plus personne pour vous protéger, pour gagner de quoi vous nourrir, vous chauffer… La voix de Pierre s’étrangla sous le coup de l’émotion. Hortense sentit son homme frissonner une nouvelle fois. C’était rare que son corps réagisse ainsi, qu’il se laisse submerger par des ondes négatives. — Je n’ai pas peur pour moi, reprit Pierre timidement. Je pense à vous, j’ai peur pour toi, tant on entend raconter d’horreurs. Je ne sais pas si tout ce qui se colporte est vrai, mais c’est terrifiant de constater qu’il n’y a plus ni foi ni loi dans notre pays, aucun frein à la barbarie. Je pense souvent à ces pauvres soldats qui se sont battus entre 1914 et 1918, à ceux qui sont morts. Il doit y avoir tant de douleurs cachées… silencieuses… Hortense se rapprocha encore un peu plus de Pierre. Elle passa une main dans ses cheveux et déposa un long b****r sur ses lèvres. Pierre ferma les yeux. — Ne te fais pas tant de soucis. Je t’aime et tu m’aimes, les enfants vont bien, c’est là l’essentiel. Si tu dois te cacher, peu importe, si c’est pour me revenir en bonne santé. Notre amour nous protégera. Pierre s’abandonna pour de bon dans les bras de sa femme, soulagé de l’entendre parler ainsi. Au cœur de la nuit, malgré les obstacles mis en travers du chemin de leur vie, ils s’aimèrent comme jamais, peut-être en pensant qu’ils pouvaient d’un jour à l’autre être séparés, et pour longtemps. Le lendemain matin, après avoir laissé les enfants à l’école, Pierre passa par le presbytère. Il avait fabriqué une croix pour l’autel à la demande du prêtre de la paroisse. Ce dernier le remercia et le félicita pour la beauté de l’objet qu’il alla sans tarder installer dans son église. Puis Pierre hésita un instant avant de rentrer. Il traîna un peu dans le centre du village, l’âme en peine, torturé par son inconstance, ne sachant vraiment pas si sa décision était la bonne. Perdu dans ses pensées, il ne fit pas attention tout de suite à la voix qui l’appelait : — Alors, tu rêves ! Enfin sorti de son monde, il vit son ami Louis Mirmand, l’adjoint au maire, qui lui faisait de grands signes. — Excuse-moi, bafouilla-t-il, j’étais perdu dans mes pensées. — Je l’ai bien vu. Je t’ai appelé à trois reprises sans que tu réagisses. On va se mettre au chaud. Viens. Les deux hommes entrèrent dans le café de la Joséphine Breysse, non loin de la mairie, et commandèrent du vin. La patronne leur servit deux verres de blanc. — Alors, comment vas-tu ? questionna l’élu municipal, demeuré en place malgré les changements de gouvernement. — A dire la vérité, ce n’est pas la grande forme, avoua Pierre. Nous avons bien tué le cochon hier chez mes beaux-parents, mais je n’ai pas de commandes en ce moment, j’ai terminé mon dernier chantier la semaine dernière. Heureusement, Hortense et les enfants vont bien. Et puis il y a cette histoire de STO qui me cause beaucoup de souci. Pierre se tut alors, n’osant avouer ses hésitations entre un engagement dans la Résistance et la peur d’abandonner sa famille en des temps si incertains… Et puis, instinctivement, il se méfiait plus.
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