Prologue-2

2017 Mots
La famille avait établi ses règles : le père et le bateau s’appelaient toujours Ki Du Koz (Koz : vieux). Un enfant héritait du nom de Ki Du Bihan (Bihan : petit). On leur disait aussi parfois, mais toujours en dehors de leur présence : ar paotred Ki Du. (les enfants Ki Du) Les Ki Du, à vrai dire, n’étaient pas des hommes au caractère facile. Et mieux valait ne pas trop le leur faire remarquer. * Aphorien ne voyait aucune inconvenance naturelle dans sa solitude actuelle. Elle était dans l’ordre des choses mais, seul, l’ennui lui semblait lourd à supporter. Et puis, il avait fallu que, quelques jours auparavant, un lumbago latent le prenne par surprise. Voilà dix ou douze ans qu’il traînait cette douleur dans le dos, mais elle ne l’avait jamais empêché ni de bêcher son jardin ni de gratter les cailloux derrière Men ar Groas pour chercher la palourde. Mais la douleur traîtresse, intolérable, l’avait quasiment cassé en deux une fin d’après-midi sur le port, devant la Coopérative Maritime. Comme il était hors de question que qui que ce soit s’aperçoive de son état, il avait serré les dents pour arriver jusqu’à la maison. Il s’était alors écroulé sur son lit, après avoir soigneusement verrouillé la porte. La nuit ne tomberait pas avant deux ou trois heures. Malgré la douleur qui le torturait il parvint à se relever. Ses pas étaient incertains et, pour une des rares fois de son existence, il mesurait la vulnérabilité de son corps. Comme son frère jumeau Immoléon, décédé, il avait tout bravé depuis son adolescence et rien ne l’avait jamais mis à genoux. Ce n’étaient pas les quelques bricoles physiques qu’il avait pu subir et que Barbe guérissait illico de tisanes secrètes, qui auraient pu le mettre à mal. Comme tous les Ki Du, il savait pertinemment que, seule, la mort pouvait venir à bout de sa carcasse. Et celle-là, on ne la guérissait pas à coups d’infusions. Aphorien qui, à part cette torture du lumbago, se sentait en pleine santé, fit bouillir un litre d’un mélange secret d’herbes cueillies sur les rives du Ster. Une des nombreuses compositions héritées de sa mère. Il filtra le tout dans un grand mouchoir à carreaux blancs et bleus puis chiqua de longues minutes une partie du résidu encore tiède. Il but enfin, sans problème, le résultat de l’infusion, un bol de jus à la couleur hésitant entre celle du café et de l’extrait de violette pourrie. La pièce sentait, à s’y méprendre, le marigot fraîchement remué. * La potion, Aphorien ne se serait jamais permis d’en douter, était terriblement efficace. L’importante quantité de belladone qui entrait dans sa composition y était sans doute pour quelque chose. Mithridatisé depuis son enfance, Aphorien ne ressentait que les aspects bénéfiques de la substance vénéneuse. Mais les effets n’étaient que passagers. La douleur s’atténua donc, sans toutefois disparaître. Aphorien se déplaça lentement jusqu’à son lit, placé contre le mur, face à la porte, avant de gagner le grenier, une étape quotidienne indispensable. Il avait le temps de dormir un peu. Si la nuit était son ennemie, il savait que le jour le protégeait des maléfices. Il souffrit mille morts pour gravir les marches et entrer dans la pièce. Là, sur un meuble, reposait une gaine de vieux cuir noir contenant un pistolet Mauser 7,63 mm de 1896, chargé en permanence, prêt à faire feu, qu’il descendait chaque soir et remontait tous les matins. Les clés, aussi hors normes que la serrure, étaient nichées dans une cache, sous une lame de parquet. Ne pouvant se plier, Aphorien s’appuya contre le mur et se laissa lentement glisser par terre. Son visage transpirait et il hésitait à faire un mouvement de plus. Ce n’est qu’avec d’infinies précautions qu’il rampa jusqu’à la cache, évidemment placée à l’autre bout du couloir. La verrière, heureusement, éclairait la zone car il était incapable de se relever pour allumer la lumière. — Ça va revenir, grommelait-il en serrant les dents. Ça va revenir avec la tisane. Il faut que ça fasse tout son effet. Hein, la mère ! poursuivait-il en breton. C’est de la bonne celle-là, mais il faut du temps pour agir. Je me souviens quand le père avait mal. Comment tu lui arrangeais ça… Aphorien ferma les yeux un long moment. Il évita de bouger d’un millimètre. Il sentait s’en aller le mal qu’il ne fallait surtout pas alerter. Ce n’est que très lentement qu’il parvint enfin à remuer une jambe, puis l’autre. Si la douleur du lumbago s’atténuait, il était maintenant atteint d’ankylose. Ses efforts et sa volonté lui permirent enfin d’atteindre la cache. C’est à genoux qu’il ouvrit la serrure mais il lui fallut se suspendre à la poignée pour ouvrir la porte et se mettre enfin debout. Jamais il n’aurait pénétré dans cette pièce autrement que droit sur les jambes. Personne de la famille n’était jamais mort ici. Aphorien ne s’attarda pas pourtant. Il saisit la gaine sous le bras et sortit en traînant son corps éprouvé. Dans le délire qui commençait à le dévorer il entendit souffler une douce voix de femme. Elle chuchotait en breton des mots d’amour. Les nuages qui lui couvraient les yeux s’ouvrirent sur un sourire dilué dans un lointain brouillard. — Maman, c’est toi ? Une main douce lui caressa le visage : — Dors mon petit ! Repose-toi ! Pour l’unique fois de sa vie, le visage d’Aphorien était couvert de larmes. Il voulait partir enfin. Son rendez-vous avec l’Éternité lui semblait désormais indispensable. Un souffle sécha instantanément ses pleurs. Il était sûr d’avoir senti un b****r sur son front. « Je suis à moins d’un millimètre de toi, mon petit », avait dit sa mère. « Repose-toi un peu. Après, tu pourras repartir. » * Aphorien s’était endormi sur le parquet, couché sur le côté. Son esprit s’était perdu dans un rêve étrange. Sa mère était près de lui et le berçait. Elle n’avait pas changé ni lui non plus. C’est-à-dire qu’ils avaient tous le même âge et que la vieillesse ne voulait rien dire. Le rêve était une lanterne magique colorée, dynamique, où se croisaient des milliards d’images. Il n’y avait plus de décor, plus de cadre, plus de verticale ni d’horizontale. Le photographe avait de longues moustaches vertes et le lapin bleu promenait Aphorien au pays des merveilles. Il tomba une pluie de châtaignes blanches, à manger avant qu’elles ne fondent. Il pensa que la mort venait et qu’elle était belle. Il entendit son père et son frère l’appeler. Le phare des Inizan jetait des éclats bleutés sur l’écume neigeuse tombée des cerisiers. Son esprit avait un instant quitté sa maison pour un autre voyage. Le temps lui était compté désormais. Il comprit alors ce qu’était l’amour et il n’eut qu’une envie : y rester. Mais il ne put prendre la main qui se tendait vers lui. Les doigts qui se fermèrent sur les siens n’eurent soudain plus de force. « Bientôt, mon petit, bientôt… », souffla une dernière fois la voix maternelle. Le plancher était rude, la lumière blafarde. Aphorien avait achevé son voyage. Il savait dorénavant qu’il franchirait bientôt ce millimètre indéfinissable qui le séparait de sa famille. Mais il avait encore une mission sacrée à accomplir. Son réveil fut difficile. Brisé par la douleur, il gisait sur le flanc. Pour la première fois de sa vie, il sentait que son moral était touché. Il se tint à la rampe pour descendre et s’écroula sur le lit. D’un dernier geste, il dégagea le cliquet de la longue gaine de vieux cuir noir puis poussa un cri de douleur. Le lumbago lui tenaillait les reins. Il se reprit une chique d’herbes à tisane. * La pendule sonnait huit heures quand il se réveilla. Son dos était encore un peu ankylosé et il pensa à la recette de sa mère avec émotion. Il se remémorait les massages, certes brutaux, mais efficaces de Barbe qui était également la meilleure poseuse de ventouses de la région. Aphorien se leva doucement. Il ferma les volets, vérifia la serrure, réchauffa un reste de bouillon et but un demi-verre de vin. Il n’était plus temps de dormir. La nuit allait être longue. Il prit un cahier et de quoi écrire. Il s’assit à la table, ouvrit la boîte de cuir puis déplia ses feuilles. Il resterait ainsi jusqu’à minuit sonnant, avant de s’allonger sur le lit. Là, les yeux fixés sur la porte, il attendrait jusqu’à l’aube avant de se laisser enfin aller. Son regard fit longuement le tour de la pièce. Il tendit l’oreille et écouta les souffles du vent sur le Ster. Une pensée lui traversa l’esprit : une fois allongé, il ne pouvait plus se lever pour se défendre. * Le lendemain après-midi, une nouvelle fois torturé par son lumbago mais le visage impassible, Aphorien entra à la pharmacie de la rue de la Plage. Il n’y reconnut personne, pour la bonne raison qu’il n’y était jamais venu et qu’il était le seul client du moment. Il trouva ça “joli” et ne douta pas un instant que quelques vulnéraires allaient le remettre d’aplomb. Une jeune pharmacienne stagiaire l’accueillit d’un charmant sourire. Le regard de plomb d’Aphorien l’inquiéta un peu et il ne répondit d’ailleurs pas à son « Bonjour, Monsieur ! ». Elle se dit que ce genre de personnage faisait plus souvent de la figuration dans les films fantastiques que des carrières dans la diplomatie. — Il me faut de “la baume de cavalerie” pour mon dos, grommela-t-il. J’ai fait un faux mouvement et ça me fait mal. La jeune femme s’étonna : — Je n’ai pas bien compris Monsieur. Quel produit désirez-vous ? — Ben, la “baume de cavalerie”. On mettait ça dans l’Armée. La même baume aux hommes et aux chevaux. C’est dans des grands pots en fer, comme du mastic. Avec une étiquette verte. Le regard noir d’Aphorien, sa lippe mauvaise, sa demande incongrue inquiétaient la jeune apothicaire. Cet inconnu – elle n’était à Lesconil que depuis quelques jours – la regardait comme s’il s’apprêtait à l’égorger. D’autant qu’Aphorien avait posé ses mains, larges comme des assiettes, sur le meuble de plexiglas. Son regard cherchait sur les étagères les bocaux aux étiquettes écrites à la main. Il n’avait sous les yeux que des boîtes de carton et des étiquettes à rayures. Ses derniers rapports, doit-on l’avouer, avec le service médical des armées remontaient à quelques dizaines d’années de là. La jeune pharmacienne savait que sa profession devait la mettre parfois face à des situations imprévues. Mais on ne l’avait jamais avertie que, sur la côte bigoudène, pirates ou boucaniers – car il semblait bien en exister encore – fréquentaient de temps en temps les officines d’apothicaire. Il ne manquait à celui-ci que le couteau entre les dents pour jouer un rôle crédible dans Les mutinés du Bounty. Elle refusa pourtant de perdre pied ou de se laisser aller à un a priori désagréable. — Avez-vous vu un médecin ? demanda-t-elle. Aphorien grogna : — Un médecin ! Pourquoi faire ? Je ne suis pas malade. — Vous savez qu’il faut d’abord diagnostiquer avec de décider d’un traitement. Et j’avoue ne jamais avoir entendu parler de votre baume. — Diagnostiquer quoi ? Les malades sont à l’hôpital. Je n’ai pas besoin de traitement. Je vous dis que j’ai mal au dos, c’est tout. — Vos douleurs peuvent avoir de nombreuses raisons. Elles nécessitent un examen sérieux. — Un examen pour un faux mouvement ! Je ne vais pas aller voir un docteur pour ça ! Avec “la” baume ça passera tout seul. — Je suis désolée, Monsieur. Je ne connais pas le produit dont vous parlez et je ne peux rien vous donner sans ordonnance. Depuis combien de temps n’avez-vous pas vu de médecin ? Aphorien haussa les épaules : — Un docteur ? Pour quoi faire ? Je n’en sais rien. Depuis 1940 ou 1942. Peut-être avant de rentrer dans les fusiliers marins. — Vous êtes resté plus de soixante ans sans voir de médecin ? — Et alors, je n’ai jamais été malade. Donnez-moi “ma” baume maintenant. Il faut que j’aille faire à manger. — Je suis désolée, Monsieur, mais je crois qu’il faut absolument que vous consultiez. — Bon, si c’est comme ça, je n’ai plus mal. Et puis je connais un gars à qui il doit rester de “la baume”. Droit comme un I, les dents serrées, le regard mauvais et suant de douleur, Aphorien sortit de la pharmacie et regagna sa maison des Quatre Vents. — Un médecin ! grommelait-il. Un médecin ! Pourquoi pas un géomètre ? * Aphorien pensa qu’il devait parler de cette affaire à Florentin, une de ses uniques relations, forestier ou menuisier suivant la saison. Noir de suie mais le cœur pur, lui aussi connaissait les recettes de la forêt et devait encore posséder quelques bidons de “la baume” de cavalerie dont il avait ramené un stock de la guerre d’Algérie. Marié à une bigoudène, fort et courageux comme un cheval, solide comme un malamock, Florentin, le Vosgien, qui avait passé toute sa jeunesse dans les bois, était une figure locale. Il lui arrivait parfois de recevoir Aphorien chez lui. Surtout les jours où il y avait des matches de boxe à la télévision car tous deux adoraient le noble art. Aphorien en était resté à Marcel Cerdan, sinon au grand Georges Carpentier, mais Florentin préférait les colosses de l’Est de la France.
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