I Juin 1895— Je sais que tu mérites ma confiance, Arsène. Je te confie donc la direction de la brigade durant mon absence. Je suis certain que tu sauras mener à bien les différentes missions qui vous seront proposées.
Le gendarme Arsène Bourhis, au garde-à-vous, gonfla la poitrine et bloqua sa respiration autant qu’il le put. Depuis deux longs mois, lorsque le maréchal des logis avait appris aux quatre hommes qui composaient la brigade de Concarneau qu’il aurait à s’absenter au mois de juin pour une douzaine de jours et qu’Arsène assurerait l’intérim, celui-ci avait à maintes reprises vécu le moment de la passation de pouvoirs. Une douce excitation faisait trembler ses jambes, tandis qu’un torrent de sueur ruisselait le long de sa colonne vertébrale.
— Tu t’es déjà montré digne d’endosser cette responsabilité, je pars donc serein. Tiens, voici la clef de l’armoire qui se trouve dans mon bureau. Elle contient les mousquetons et tout un tas de poucettes1. En cas de besoin, tu pourras obtenir des renforts de Quimper. Mais je me répète, tu connais la procédure. A bientôt, Arsène.
Clet Moreau se tourna alors vers sa femme. Un garçon de huit ans se tenait à ses côtés, les yeux encore gonflés par le sommeil, les cheveux hirsutes. Malgré l’heure matinale, il n’avait pas voulu rater le départ de son papa et de son frère. En ce début juin, la chaleur ne s’était pas encore installée et il frissonnait. Au fond de ses sabots, il faisait jouer ses orteils pour éviter le contact froid du bois. Mais il ne regrettait aucunement la chaleur du lit clos qu’il venait de quitter.
— Sois sage, Léon. Et obéis à ta mère ! Elle aura bien assez à faire comme cela.
Penaud, l’enfant baissa la tête avant de la relever quand son père ajouta d’une voix enjouée qui ne laissait percer le moindre doute :
— En contrepartie, si j’en ai le temps, je te fabriquerai un jouet. Sinon, je te ramènerai une surprise.
Léon se jeta en hurlant de joie sur son père et enserra sa taille de ses petits bras.
— Allons, allons ! Tu vas réveiller ta petite sœur.
Craignant que cette bruyante démonstration suffise à annuler l’idée du cadeau, Léon se mordilla les lèvres et relâcha son étreinte. Clet cligna de l’œil pour démontrer qu’il n’en serait rien, ce qui amena un sourire radieux sur le visage de l’enfant. Puis, avisant un curieux équipage qui surgissait à l’angle de la rue, Léon partit en courant à sa rencontre. Son frère Jean, de deux ans son aîné, tenait crânement la bride d’un cheval et écoutait religieusement les conseils que lui prodiguait le gendarme qui l’accompagnait.
Blottie dans les bras de sa maman, Alexandrine, la petite dernière de la famille, remua la tête dans son sommeil et poussa un soupir d’aise. Née à la fin de l’hiver, elle avait réveillé toute la brigade ce matin tant son estomac criait famine. Rassasiée du bon lait maternel, elle s’était rendormie. Seuls le visage aux joues rondes et les mains potelées du bébé apparaissaient au milieu du vêtement trop grand qui la protégeait des morsures de la fraîcheur matinale.
Clet lui déposa un b****r sur le nez, les yeux emplis d’émotion devant tant de pureté, d’innocence et de beauté. Dévisageant sa femme, il chuchota :
— Elle est belle. Prends soin d’elle, Eugénie. Et de toi aussi, bien sûr. Léon sera là pour t’aider, si nécessaire.
Le moment du départ était venu. Il prit sur lui pour ne pas serrer Eugénie contre lui. La décence lui en interdisant plus, il l’embrassa sur le front. Certes, le b****r dura, mais nul ne s’en offusqua. Le coup de coude de Jean à son frère n’eut d’ailleurs pas la même signification que d’habitude, quand leurs parents prétextaient l’étroitesse de l’espace entre la table et la grande armoire pour se rapprocher.
— Allez, Jean. Dis au revoir à ta mère.
Pendant que celui-ci s’exécutait de bonne grâce, Clet s’accroupit face à Léon.
— La prochaine fois, ce sera toi qui m’accompagneras.
— Sûr ?
Répondre par une question était la spécialité de Léon.
— Sûr et certain ! Sauf si tu te conduis mal en mon absence. Mais je ne me fais pas de souci : tu es un petit garçon gentil et intelligent. Avec toi, les femmes de la famille sont en sécurité.
Se sentant soudain important, il tricha de quelques centimètres en se mettant sur la pointe des pieds et leva fièrement le menton.
— Ne t’inquiète pas, papa : tout va bien se passer.
— Je sais.
Clet embrassa son fils puis se releva. Il saisit la bride que lui tendait le solide gendarme Corentin Dervout. Dans un ensemble parfait, celui-ci et Arsène Bourhis s’engouffrèrent dans la maison qui abritait au rez-de-chaussée la brigade de gendarmerie et à l’étage, les militaires et leurs familles. Clet bloqua un ballot contenant des vêtements pour lui et Jean sur l’encolure du cheval et y grimpa lentement.
— Heureusement qu’Alain Rannou accepte de prêter un canasson à la brigade, sinon j’aurais été dans l’obligation de me passer de ce brave Skouarn Treuz2.
Comme s’il avait compris le compliment du maréchal des logis, le cheval poussa un hennissement et souffla des naseaux. Les garçons s’amusèrent de la réaction de l’animal, mais bien vite un masque de tristesse figea leurs traits. Jean s’approcha de Léon. Plutôt que de l’embrasser comme celui-ci s’y attendait, il lui prit la main et la serra longuement. Les yeux dans les yeux, ils communiquèrent. Nulle parole ne fut prononcée, mais ils se dirent bien des choses.
— Viens, bout d’homme, fit Clet en allongeant les bras.
D’une traction, il arracha son fils du sol et le posa derrière lui.
— Accroche-toi à moi. Ce n’est pas trop dur ?
— Ça ira, répondit Jean en se balançant d’une fesse sur l’autre.
— On m’a raconté qu’en Amérique, c’est un pays très loin d’ici…
— Plus loin que Quimper ? coupa Léon.
— Oh oui ! Beaucoup, beaucoup plus loin.
— Plus loin que Châteauneuf-du-Faou ?
— Aussi, Léon ! Tiens, pour t’expliquer à quel point c’est éloigné de Concarneau, imagine que l’on ne peut y aller à pied ou à cheval. Il faut prendre le bateau et naviguer pendant des semaines et des semaines.
La bouche du petit garçon s’était ouverte en un rond presque parfait que crénelaient ses incisives définitives que l’on voyait poindre. Déjà, son esprit vagabondait par-delà les îles Glénan.
— Donc, comme je le disais, on m’a raconté qu’en Amérique, les hommes montent directement sur le dos des chevaux. Ils n’utilisent pas de selle et ne s’en portent pas plus mal.
— Ils doivent avoir le c…
Jean avait failli émettre une grossièreté mais s’était retenu à temps. Il poursuivit d’une voix de fausset :
— Ils doivent avoir les fesses en compote, les Américois.
— Les Américains, corrigea Eugénie.
— Tu es sûre qu’on dit comme ça ? demanda Léon.
— Oui, assura la maman.
— Et pourquoi on ne dit pas les Concarnains, alors ?
Prise au dépourvu, Eugénie ne sut que répondre. Clet la tira de ce mauvais pas.
— On appelle ces hommes des Indiens. Ils habitaient ce pays avant que les hommes blancs venus d’Europe ne débarquent et colonisent…
— Des hommes blancs ! Tout blancs ?
— Mais non. On dit des hommes blancs parce qu’on appelle les Indiens des Peaux-Rouges, et que…
— Des Peaux-Rouges !
Clet perdait pied. Les interrogations candides de Léon avaient raison de ses qualités de pédagogue. Il s’embourba dans une série de : « euh… euh… »
— Est-ce que ce sont les mêmes Indiens que ceux que rencontrent les marins de la Compagnie des Indes, à Lorient ?
Cette fois, c’était Jean qui posait une question. Son père afficha clairement que les limites de sa patience étaient atteintes et explosa :
— Bon, ça suffit ! On ne va pas rester discuter toute la journée ! Est-ce que ceci ? Est-ce que cela ? Et pourquoi que ? Assez !
Lisant un profond désaccord dans les yeux d’Eugénie, il revint illico à de meilleurs sentiments.
— Vous apprendrez tout cela à l’école. Vous êtes encore trop “pitits”, comme on dit à Concarneau… Remarquez, c’est bien de poser des questions. Mais ce sont des choses tellement compliquées que vous ne comprendriez rien à mes réponses.
Les garçons hochèrent pensivement la tête, se demandant à quel âge on était réceptif à la différence entre un Indien peau-rouge et un Indien, et entre un Américois et un Américain.
Leur père retrouva sa bonne humeur et annonça :
— A bientôt. Nous penserons à vous.
Les yeux d’Eugénie s’étaient mouillés. Craignant à son tour de se laisser submerger par le flot de son émotion, Clet fit faire demi-tour à sa monture et lui flatta les flancs de ses talons. La bête se mit au trot, ses fers heurtant en cadence les pavés de la rue Colbert.
Léon courut derrière eux sur une vingtaine de mètres, encouragé par son frère qui multipliait les signes de bras à son adresse ainsi qu’à celle de sa maman. Il s’arrêta quand l’équipage tourna dans la rue Jean Bart. Dépité, il revint à petits pas vers sa mère et sa sœur toujours endormie.
Eugénie aussi avait le cœur gros. Depuis onze années qu’ils étaient mariés, jamais Clet et elle ne s’étaient séparés plus d’une journée. Mais il lui fallait donner l’exemple et ramener de la joie sur la frimousse de son rejeton !
— Ne sois pas triste, Léon. Ils reviendront aussi vite que possible. D’ailleurs, avec un peu de chance, ce sera plus rapide que prévu.
Ses paroles ne se révélant pas aussi apaisantes qu’elle l’espérait, elle jugea stratégiquement préférable d’occuper l’esprit de son fils avant qu’il ne se laisse dominer par l’affliction.
— Ne reste pas là comme un godec3 ! Tiens, je vois ton copain Roger et sa sœur qui vont vers la grève. Tu n’as qu’à les rattraper. Et comme la mer est basse, ramasse donc des moules ou des berniques pour midi. Ça nous changera de l’ordinaire.
*
Avant de quitter Concarneau, Clet Moreau prit la direction du quartier de la Croix. A défaut d’en être le berceau, ce quartier était l’âme de la ville. Les conserveries y étaient légion. L’animation était rythmée par l’arrivée des chaloupes sardinières. Les marins couraient alors apporter le précieux petit poisson d’argent aux acheteuses des usines qui avaient les pleins pouvoirs pour en estimer le prix. Les penn-sardinn’, ces ouvrières qui tiraient leur nom de leur coiffe de travail, se précipiteraient alors vers les usines. Leur travail consistait à couper la tête des poissons d’un geste expert pour, dans le même temps, en ôter les viscères. Disposées sur des grilles, les sardines étaient lavées à l’eau salée puis mises à sécher. On les passait ensuite dans un bain d’huile avant de les laisser s’égoutter. Pour l’ultime étape, la mise en boîte proprement dite, les ouvrières leur coupaient le collet et la queue et les disposaient tête-bêche dans la boîte. Il fallait enfin verser de l’huile, puis les hommes pouvaient procéder au sertissage.
Toute l’économie locale reposait sur la pêche. Cette mono-industrie comportait un inconvénient majeur : lorsque la sardine boudait les côtes bretonnes, toute la population en souffrait. C’était précisément le cas depuis de longs mois, et de nombreuses familles connaissaient le dénuement.
Le maréchal des logis promena son regard sur la baie. Elle était délimitée à main droite par la pointe de Beg-Meil et à main gauche par la pointe du Cabellou. Pour l’heure, nulle étrave ne fendait la surface lisse de l’océan. Fallait-il en déduire que la pêche n’était pas satisfaisante et que les marins poursuivaient la traque ? Cela était vraisemblable et augurait que la désastreuse période de disette n’était pas près de s’achever. Avec le chaud soleil de mai et du début juin, la température de l’eau était montée de plusieurs degrés. Ceci laissait cependant entrevoir une lueur d’espoir quant au retour de la sardine.
A mille lieues de ces tracasseries, Jean contemplait le panorama. Même s’il désertait sa ville natale pour seulement dix à douze jours, il voulait graver au plus profond de sa mémoire l’emplacement de chaque rocher. Il enregistrait également la fréquence molle et répétitive des vagues venant mourir sur le sable.
— Ouvre grand les yeux, fiston. Là où nous allons, il n’y a pas la mer.
— Ça doit être moche, alors.
— Mais non ! Tu verras, tu seras agréablement surpris. De toutes façons, nous n’aurons pas le temps de musarder.
Il remit Skouarn Treuz au pas. Sans descendre de sa monture pour pénétrer dans l’édifice, il se signa en passant devant la chapelle Notre-Dame de Bon-Secours. Conscient des difficiles conditions de vie de ses concitoyens, il lui adressa une prière muette pour une rapide et généreuse réapparition de la sardine.
Un peu plus loin, la criée à thons construite deux années plus tôt était déserte. La situation était vraiment délicate pour tous. Pour l’anecdote, le seul endroit où l’on pouvait voir du poisson à coup sûr était… le laboratoire de biologie marine. Premier établissement de ce type dans le monde, il accueillait des chercheurs et des scientifiques attirés par la richesse et la variété des espèces qui fréquentaient la baie.
Depuis le seuil de sa maison, l’artiste peintre Alfred Guillou hésita une seconde avant de lever une main amicale en guise de salut.
Il avait parfaitement identifié le cheval et la silhouette de celui qui le montait, mais un petit quelque chose d’inhabituel avait freiné son geste. Tout en modifiant sa trajectoire, Clet répondit également silencieusement en joignant deux doigts qu’il porta à sa tempe.
— Bonjour, monsieur Guillou. Vous ne m’aviez pas reconnu ?
— Pas tout de suite, non. Sans doute ma vue qui commence à baisser, ou… Mais oui ! J’y suis ! C’est la première fois que je vous vois nu-tête. Voilà ce qui m’a intrigué. Où est votre tricorne ? Ne me dites pas que vous l’avez oublié.
— Non, rigola Clet. Je dispose d’une période de détente, aussi est-il resté à la maison.
— Profitez-en bien, alors ! Il s’agit là d’un repos bien mérité.
Laissant le gendarme bredouiller quelques mots de remerciement, le peintre consulta le ciel puis grimaça d’aise.
— Si je veux travailler, il ne faut pas que je traîne.
Il s’empara prestement du chevalet appuyé contre le mur avant de saisir une toile vierge montée sur un châssis et une boîte en bois recélant palette, pinceaux et tubes de couleurs. Déjà, il se pressait pour aller croquer sur le vif une scène portuaire de la vie de tous les jours. Son beau-frère, Théophile Deyrolle, aurait sûrement aimé l’accompagner, mais il travaillait tous les matins dans ses parcs à huîtres situés à l’embouchure de la rivière Moros.
Il ne s’accordait que l’après-midi pour arpenter la campagne environnante à la recherche d’un sujet intéressant ou, selon les conditions atmosphériques, rejoindre son atelier de la rue Gam4. L’année précédente, pour les besoins d’une enquête longue et compliquée, le gendarme avait été amené à pousser la porte de l’atelier5. Il se remémorait souvent cet après-midi-là et conservait l’excellent souvenir d’innombrables toiles au milieu d’objets hétéroclites : poteries, sabres, fusils…
Clet et Jean traversèrent la ville au trot, sans s’attarder outre mesure. Inconsciemment pourtant, ils archivaient mentalement la configuration des rues et bâtiments et en relevaient chaque détail architectural qu’ils connaissaient déjà parfaitement. Ils remplissaient leurs poumons d’air iodé, comme s’ils goûtaient à ce bonheur pour la dernière fois. Même le cri strident des mouettes était mélodieux ce matin.
Jean était né à Concarneau dix ans plus tôt. Il adorait cette ville et ses habitants au caractère bien trempé. Du reste, il ne connaissait que Concarneau et Audierne, un autre port, où il se rendait une ou deux fois l’an chez ses grands-parents paternels.
Clet, quant à lui, s’était laissé séduire ; par Eugénie d’abord, puis par la cité ensuite. Son travail l’ayant amené à fréquenter toutes les couches de la société, il avait su se faire admettre et se sentait maintenant concarnois au plus profond de lui-même.
« Loin des yeux, loin du cœur ! » disait le dicton. Ce ne serait évidemment pas vrai concernant Eugénie, Léon et Alexandrine. Ce ne serait pas non plus le cas pour la ville. Clet savait que, lorsqu’il ne penserait pas à sa femme et à ses “pitits”, son esprit vagabonderait sur le quai Pénéroff, à moins que ce ne soit près du Fort Pleurou ou encore sur les remparts de la Ville Close, cette ancienne place forte construite selon les plans du célèbre maréchal de France, Sébastien Le Prestre de Vauban.
Ce ne fut qu’à la sortie du pont servant de frontière avec Lanriec, la ville voisine, que Clet taquina les flancs de Skouarn Treuz pour forcer la cadence.
1 Ancêtres des menottes, elles maintenaient seulement les pouces.
2 Oreilles de travers, en breton.
3 Littéralement « poche » en breton. On peut traduire par : « ne reste pas là à ne rien faire. »
4 Rue Dupetit-Thouars.
5 Voir Toile de fond à Concarneau, même auteur, même éditeur.