II

1602 Mots
IILa matinée était bien entamée quand Clet et Jean entrèrent dans Pont-Aven. Les fesses du jeune garçon le faisaient souffrir, et une halte à Trégunc, à mi-route, avait été la bienvenue. La population vaquait à ses occupations habituelles, tandis qu’une troupe d’une demi-douzaine d’artistes peintres, chevalet sur le dos et toile vierge en bandoulière, grimpaient la rue de Concarneau. Ils en avaient déjà croisé un peu plus avant qui discutaient bruyamment de la couleur du ciel et de sa luminosité changeante, d’une qualité si particulière. Ceci, ajouté au prix modique des pensions ou hôtels, valait à ce petit village du sud de la Cornouaille une réputation grandissante. On venait de loin pour le constater et se frotter, artistiquement s’entend, à la colonie toujours plus nombreuse des peintres. Certains n’avaient pas hésité à traverser l’Atlantique, d’autres s’étaient contentés du Channel1, tandis que d’autres encore avaient traversé plusieurs pays avant de prendre le train pour la Bretagne et la gare de Quimperlé. Ces hommes et ces femmes d’horizons si différents offraient un fabuleux métissage, source d’inspiration et d’effervescence culturelle. Comme à l’ordinaire, des lavandières avaient envahi le chaos de roches qui crevait la surface de la rivière Aven. Constantes et généreuses dans l’effort, elles plongeaient leurs mains dans l’eau froide et vive et en extirpaient draps ou vêtements. Elles les frappaient ensuite de leur battoir pour en extraire savon et impuretés avant de les replonger dans l’eau. Puis, seules ou par groupes de deux si nécessaire pour les plus grandes pièces, elles les essoraient avant de les étaler au soleil. Ces besognes se déroulaient sur fond de papotages et de fous rires. Parfois, la situation dégénérait et donnait lieu à des échanges agressifs et injurieux. Un artiste ayant décidé de planter son chevalet près d’elles pour mieux se pénétrer de la pénibilité de leur tâche et la transposer sur sa toile, elles conversaient en breton afin qu’il ne saisisse pas la teneur de leurs paroles. Après avoir enjambé le pont de pierre, ils laissèrent sur la droite l’ancienne pension Gloanec qui a vu défiler tant et tant de peintres2. Un peu plus haut, ils ignorèrent la petite place triangulaire que bordaient le nouvel hôtel Gloanec et l’hôtel Julia, deux lieux bien connus des artistes en villégiature. Ils se dirigèrent vers la rue du Gac3 alors qu’un trio de joyeux lurons s’engouffrait dans l’hôtel Julia, réclamant à grands cris du cidre à la “bonne hôtesse”. Des commentaires vraisemblablement hardis accompagnaient ces demandes pressantes, mais Clet ne put identifier la nationalité des assoiffés : il ne parlait que le français et baragouinait seulement quelques mots de breton. Deux cents mètres plus loin environ, Clet arrêta Skouarn Treuz. Passant une jambe par-dessus la crinière du cheval et le volumineux sac de vêtements, il sauta à bas de sa monture. Il attrapa ensuite Jean par les aisselles et le posa délicatement au sol. — Ça va mieux, fiston ? — Ouh… Un peu. Je ne veux plus remonter sur un cheval. Je ne sais pas comment ils font, les Indiens américains, pour se passer de selle. — Ton calvaire est terminé ; tu feras le reste du trajet dans de meilleures dispositions. Par un étrange hasard, Clet Moreau et le mari de la cousine de sa femme, Blaise Furic, étaient gendarmes et assumaient les responsabilités de maréchal des logis dans deux villes distantes de quinze kilomètres. Clet noua les rênes dans un anneau fixé dans la maçonnerie de la façade de la brigade quand une voix les interpella depuis une fenêtre de l’étage. — Ah, vous voilà enfin ! Comme je suis contente de vous voir ! Entrez donc et montez nous rejoindre. — Bonjour, Marie-Annick. A nous aussi, cela nous fait plaisir de te voir. Blaise est-il prêt ? — Penses-tu ! Tu le connais ; Monsieur, qui se croit toujours plus malin que les autres, n’a même pas encore préparé son bagage. — Allons ! répliqua depuis l’intérieur de la pièce une voix d’homme sur un ton faussement bourru. Cesse donc de raconter des âneries et dis-leur plutôt de monter. Ils doivent avoir la gorge sèche, et tu ne trouves rien de mieux que de les laisser dehors. — Mais je viens de leur dire de monter ! — Ou alors, tiens, occupe-toi donc de mes vêtements pendant que je descends les accueillir comme il se doit. — Eh bien voilà ! J’en étais sûre ! Tu n’es pas capable de prendre toi-même tes frusques. Il faut que je fasse tout, dans cette maison. — Erreur, madame Furic ! Si je vous confie cette mission, c’est parce que, pendant ce temps, je compte donner une collation bien méritée au cheval de Clet avant notre départ. Le maréchal des logis de Pont-Aven était parvenu à tourner la situation à son avantage. Blaise et son épouse s’opposaient souvent en des joutes verbales qui se terminaient invariablement par le vouvoiement, démonstration évidente d’une colère extrême. Cependant, la qualité des bons mots et des métaphores qu’ils échangeaient n’avait d’égale que l’amour qui les liait. Toutes truculentes qu’elles fussent, ces dissensions faisaient les gorges chaudes des autres gendarmes et de leurs familles. Par ricochet, les habitants de Pont-Aven en étaient rapidement avisés. Au rez-de-chaussée, Blaise salua chaleureusement Clet et caressa la tignasse brune de Jean avant de proposer : — Pose ton sac et allons nourrir ton cheval. Quant à toi, mon grand, monte donc dire bonjour à ta tante. Elle n’a pas toujours bon caractère, mais je crois qu’elle t’a à la bonne. Le jeune garçon obéit pendant que les deux hommes sortaient. Tout comme Clet, Blaise avait abandonné la tenue de gendarme. En fait, il avait seulement retiré la b***e de drap bleu foncé qui ornait le pantalon réglementaire en drap satin bleu clair. Lui non plus n’avait pas pris son ceinturon ni la plaque de cuivre sur laquelle figuraient en relief les mots « gendarmerie » et « ordre public ». Une chemise de lin complétait sa tenue. Il portait aux pieds des sabots fraîchement acquis. — Si je ne me trompe, fit Blaise en désignant Skouarn Treuz de la pointe du menton, il n’est plus très jeune. — Il va sur ses douze ans, répondit Clet tout en dénouant les rênes de l’anneau. J’ai hésité avant de le prendre. Je suis persuadé qu’Alain Rannou, le cocher de Concarneau, m’aurait gracieusement prêté une de ses montures, mais je ne voulais pas l’en priver pour une aussi longue période. Et puis… Et puis j’aime ce cheval. On en a fait des kilomètres ensemble ! — Je te comprends, acquiesça Blaise. Mais tu ne peux pas l’amener. J’ai oublié de te le dire avant, mais la route est longue d’ici à Châteauneuf-du-Faou. Le mieux, c’est que tu le laisses ici. Mes hommes le soigneront et le nourriront. Et nous, nous voyagerons en diligence. Tout en contournant la maison, Clet pesait le pour et le contre de cette proposition. En découvrant l’appentis fermé sur deux côtés et sous lequel il y avait déjà un cheval, il conclut qu’il ne s’agissait pas d’une mauvaise idée. Après que Blaise eût versé un seau d’eau dans une auge de pierre et alors qu’il prenait une ration conséquente d’avoine, il objecta pourtant : — Qui sait si, sur place, nous n’aurons pas besoin de nous déplacer… — Je regrette, Clet. Ton cheval sera bien mieux ici, crois-moi. Blaise développa toute une liste d’arguments et Clet Moreau finit par admettre qu’il avait raison. * Marie-Annick reçut le mari et le fils de sa cousine comme des rois, ou pour le moins comme des princes. La généreuse et variée collation avalée, l’heure était venue de se séparer. Devant la gendarmerie, les deux hommes et le jeune garçon s’apprêtaient à rejoindre le point de ralliement pour le départ de la diligence. D’un œil attendri et légèrement humide, Marie-Annick les observait. — Vous n’avez rien oublié ? questionna-t-elle. — Mais non, souffla Blaise. Cela fait dix fois que tu nous le demandes. — Vêtements ? — Non ! — Pelle ? — Non ! — Marteau ? — Mais tu es casse-pieds, Mimie ! Si je te dis que nous… — Pipe et tabac ? — Gast4 oui ! J’allais partir sans ! Alors que Blaise hésitait entre embrasser sa femme pour la remercier d’y avoir pensé et se ruer à l’étage, elle exhiba une splendide pipe ouvragée et une blague à tabac en cuir qu’elle cachait dans son dos. — Qu’est-ce qu’on dit, Blaise Furic ? Penchant la tête sur le côté, il adressa à sa chère et tendre un regard admiratif et débordant d’amour. — Je dis que tu es la meilleure, Mimie. Sans toi… Sans toi… Elle ne laissa pas son mari dans l’embarras et changea de sujet. — Ça fait drôle de vous voir habillés ainsi. Tu reconnais ton père, Jean ? — Ce qui m’étonne le plus, c’est de le voir nu-tête. Je suis tellement habitué à le voir avec son tricorne. Sauf à la maison, bien sûr. — Tu entends cela, Clet ? Nous sommes vêtus comme des civils, et nos proches nous reconnaissent à peine. En clair, cela signifie que nous devons porter nos uniformes en permanence. — Et voilà Blaise Furic qui en rajoute ! ponctua Marie-Annick. Allez, vous allez finir par rater votre berline… Soucieux d’apaiser une situation qui ne demandait qu’à devenir haute en couleurs, Clet Moreau acquiesça : — Tu as raison, il est temps pour nous d’approcher. Tu nous accompagnes ? — Non. Je n’aime pas les départs. Ils me rendent triste. — Exactement comme ta cousine. Ce matin, il n’aurait pas fallu grand-chose pour qu’Eugénie se mette à pleurer. — Sensibilité féminine, résuma Marie-Annick. Les hommes n’y comprennent rien. — Si, assura Clet. Contrairement à une idée reçue, pleurer n’est pas réservé uniquement aux femmes. Mais ne t’inquiète pas, nous serons bientôt de retour. Au revoir, Marie-Annick. — Au revoir, Clet. Au revoir, Jean. Du haut de ses dix ans, Jean ignorait pudeur et retenue, aussi alla-t-il déposer un b****r goulu et sonore sur la joue de la femme avant de se placer à côté de son père. — Nous y allons toujours, fit Clet. Il se chargea du bagage, d’une pelle et d’une pioche. Jean saisit un seau rempli d’outils et une serpe. Les époux Furic restèrent ensemble une poignée de secondes, émus comme au premier jour de leur rencontre. Tous deux avaient les yeux embués quand ils se quittèrent. Point besoin d’être devin pour savoir l’affection qu’ils se vouaient. 1 Nom anglais de la Manche. 2 On y trouve aujourd’hui au rez-de-chaussée la maison de la presse, et à l’étage les bureaux de Pont-Aven School of Contemporary Art, une école d’art contemporain qui organise le séjour d’étudiants des Beaux-Arts du monde entier. 3 Maintenant rue Paul Sérusier. 4 Littéralement : p****n. Ce mot est également utilisé pour renforcer une affirmation ou traduire une émotion.
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