01
Le soleil se levait à peine sur Marseille, ses rayons pâles caressant les eaux scintillantes du Vieux-Port et les falaises abruptes des calanques au loin. Sur les hauteurs des Goudes, un quartier où les villas rivalisaient de luxe discret, celle d’Henri Leconte dominait la colline comme un phare moderne. Construite en verre et en béton blanc, elle offrait une vue imprenable sur la Méditerranée, ses lignes épurées contrastant avec les pins parasols tordus par le mistral. À l’intérieur, le silence régnait, ponctué seulement par le tic-tac d’une horloge design et le murmure distant des vagues. Henri, 40 ans, milliardaire à la tête d’une société de raffinage de pétrole, descendit l’escalier de verre menant au rez-de-chaussée, une tasse de café fumante à la main. Grand, les tempes légèrement grisonnantes, il portait un costume gris anthracite taillé sur mesure, mais ses yeux verts trahissaient une lassitude que sa fortune ne pouvait dissimuler.
Dans le salon, Tibo, 8 ans, était assis sur le tapis immaculé, ses boucles brunes en bataille tandis qu’il griffonnait sur une feuille avec des crayons de couleur éparpillés autour de lui. À quelques mètres, Maëlys, 6 ans, une tornade blonde aux joues roses, courait en cercles, poursuivant un chat imaginaire avec des éclats de rire qui résonnaient contre les murs nus. Leur mère, Catherine Dubosc, actrice de 32 ans au charisme magnétique, était absente depuis des semaines, retenue par un tournage à Paris. Henri avait appris à gérer ces vides, mais les enfants, eux, semblaient parfois flotter dans une maison trop grande, trop froide, malgré les jouets coûteux et les domestiques discrets.
Il posa sa tasse sur la table basse en marbre et s’approcha de Tibo. « Qu’est-ce que tu dessines, bonhomme ? » demanda-t-il, sa voix grave adoucie par une tendresse paternelle. Tibo releva la tête, ses yeux noisette pétillant d’excitation. « Une fusée ! Elle va sur Mars, papa. Regarde, y a même des flammes ! » Il tendit la feuille, où des traits rouges et oranges jaillissaient d’un cylindre maladroitement esquissé. Henri sourit, s’asseyant sur le canapé pour mieux voir. « Pas mal. Tu crois qu’elle pourrait transporter du pétrole, ta fusée ? » Tibo plissa le nez, perplexe. « Peut-être. Mais faudrait pas qu’elle explose, hein ? » Henri rit doucement. « Non, on évitera ça. »
Maëlys s’arrêta net, essoufflée, et grimpa sur les genoux de son père, ses petites mains agrippant sa chemise. « Moi, j’ai attrapé le chat ! Il était rapide, mais je suis plus forte ! » annonça-t-elle fièrement. Henri ajusta son étreinte pour la stabiliser, un sourire amusé aux lèvres. « Un chat invisible, c’est ça ? T’es une championne, ma pirate. » Elle gloussa, secouant la tête. « Pas invisible, juste caché ! » Il la chatouilla légèrement sous les bras, provoquant un éclat de rire strident qui fit lever les yeux à Tibo. « Papa, arrête, elle va encore crier toute la journée ! » protesta-t-il, faussement agacé. Henri haussa les épaules. « Désolé, Tibo, c’est le prix d’avoir une sœur. »
Le moment fut interrompu par la sonnette, un son clair qui trancha le brouhaha familial. Henri fronça les sourcils, consultant sa montre – 7h45, trop tôt pour une livraison ou une visite prévue. « Restez là, tous les deux », dit-il en se levant, déposant Maëlys sur le canapé à côté de son frère. Il traversa le hall d’entrée, ses mocassins claquant sur le marbre poli, et ouvrit la lourde porte vitrée. Devant lui se tenait une jeune femme, un sac à dos usé sur l’épaule, ses cheveux châtains en bataille retenus par une pince en plastique. Elle portait un jean délavé, un tee-shirt blanc froissé et des baskets blanches tachées de boue. Son visage, encadré par des mèches rebelles, affichait un sourire timide mais sincère, et ses yeux noisette brillaient d’une curiosité presque enfantine.
« Bonjour, je suis Marie Mesnil », dit-elle, sa voix douce mais assurée. « L’agence m’a envoyée pour le poste de nounou. » Henri la dévisagea un instant, pris de court par son apparence. Les candidates précédentes étaient arrivées en tailleurs impeccables ou avec des CV soigneusement plastifiés ; celle-ci semblait sortie d’une balade à vélo dans les collines. « L’agence ? » répéta-t-il, cherchant à gagner du temps. Elle hocha la tête, sortant un papier froissé de sa poche. « Oui, ils m’ont appelée hier. Vous êtes bien monsieur Leconte, non ? » Il acquiesça, jetant un œil au document – un contrat temporaire, signé par l’agence de garde d’enfants qu’il avait contactée une semaine plus tôt. « C’est moi. Entrez », dit-il enfin, s’écartant pour la laisser passer.
Marie pénétra dans la villa, ses baskets crissant légèrement sur le sol lisse. Elle s’arrêta net, les yeux écarquillés devant l’immense baie vitrée qui ouvrait sur la mer. « Wow… On dirait une carte postale », murmura-t-elle, presque pour elle-même. Henri ferma la porte derrière elle, un sourire amusé au coin des lèvres. « On s’habitue, à force. Par ici », ajouta-t-il, désignant le salon d’un geste. Elle le suivit, son sac rebondissant contre son dos, et entra dans la pièce où Tibo et Maëlys levèrent des regards curieux.
« Les enfants, voici Marie. Elle va peut-être s’occuper de vous », annonça Henri, restant en retrait pour observer. Maëlys bondit du canapé, s’approchant avec une audace désarmante. « T’es qui, toi ? T’as des bonbons ? » demanda-t-elle, les mains sur les hanches. Marie rit, un son clair qui détendit l’atmosphère. « Pas de bonbons, désolée. Mais j’ai une histoire de pirates, si tu veux. » Maëlys plissa les yeux, méfiante. « Avec des trésors ? » Marie s’agenouilla pour être à sa hauteur. « Plein de trésors. Et un perroquet qui parle. » Maëlys hocha la tête, visiblement conquise. « D’accord, tu peux rester. »
Tibo, plus réservé, resta assis, son dessin à la main. Marie se tourna vers lui, posant son sac par terre. « Et toi, c’est quoi, ton dessin ? » demanda-t-elle avec un naturel désarmant. Il hésita, puis tendit la feuille. « Une fusée. Elle va sur Mars. » Marie s’assit en tailleur à côté de lui, étudiant le papier avec sérieux. « J’aime bien les flammes. T’as déjà pensé à mettre des ailes ? Comme ça, elle pourrait voler plus vite. » Tibo fronça les sourcils, réfléchissant. « Des ailes ? Peut-être… Mais faut qu’elle soit solide, sinon elle casse. » Marie acquiesça, impressionnée. « T’as raison. T’es un ingénieur, toi, non ? » Il rougit légèrement, un petit sourire aux lèvres. « Peut-être. »
Henri observait la scène depuis le seuil, les bras croisés. Il y avait une aisance dans la manière dont Marie s’adressait aux enfants, une simplicité qui contrastait avec la raideur des nounous précédentes. « Vous avez l’habitude des enfants ? » demanda-t-il, avançant d’un pas. Elle releva la tête, ajustant une mèche derrière son oreille. « Un peu. J’ai des petits cousins, et je fais du bénévolat dans une école parfois. J’aime bien leur façon de voir le monde. » Il hocha la tête, intrigué. « Et vous êtes étudiante, c’est ça ? » Elle acquiesça. « Oui, en biologie, à Aix-Marseille. Je veux travailler sur les océans. » Henri haussa un sourcil, amusé. « Les océans ? Vous savez que je suis dans le pétrole, hein ? » Elle sourit, un éclat malicieux dans les yeux. « Oui, mais je vais pas vous en vouloir tout de suite. »
Il rit, surpris par sa repartie. « Tant mieux. Les enfants ont besoin de quelqu’un de fiable, pas d’une militante anti-pétrole. » Marie haussa les épaules. « Je peux être les deux. Mais je m’occuperai bien d’eux, promis. » Maëlys, qui écoutait, tira sur la manche de Marie. « Tu restes aujourd’hui ? On peut jouer aux pirates ? » Marie jeta un regard interrogateur à Henri. « Si votre père est d’accord. » Il croisa son regard, hésitant une seconde, puis hocha la tête. « Restez jusqu’à midi, on verra comment ça se passe. »
Marie posa son sac contre le canapé et se tourna vers Maëlys. « D’accord, capitaine. Par où on commence ? » Maëlys pointa un coin du salon. « Là-bas, c’est l’île au trésor ! » Tibo se leva, intrigué malgré lui. « Et moi, je fais le gardien ? » Marie acquiesça. « Parfait. On a besoin d’un gardien pour protéger les diamants. » Henri les regarda s’organiser, un sourire discret aux lèvres. Il ramassa sa tasse et remonta dans son bureau, mais avant de fermer la porte, il jeta un dernier coup d’œil en bas. Marie, agenouillée entre les enfants, inventait déjà une histoire, ses gestes animés captivant Tibo et Maëlys.
Dehors, le mistral soufflait doucement, faisant plier les citronniers du jardin. Henri s’assit à son bureau, mais son esprit restait en bas, accroché à cette jeune femme qui venait de franchir son seuil. Il ne le savait pas encore, mais cette rencontre, si banale en surface, venait de planter une graine qui bouleverserait tout – sa maison, son cœur, sa vie. Marseille, avec ses vents capricieux et ses eaux profondes, semblait murmurer que rien ne serait plus jamais comme avant.