Chapitre 122016
Paris, dimanche 3 juillet
Frigg venait de se préparer un thé matcha. Le temps était radieux. Les rayons du soleil réchauffaient timidement sa peau, ses cheveux blond cendré étaient bercés par l’air frais de ce début de matinée. Des toits de son immeuble de l’avenue d’Iéna, à deux pas du square Thomas Jefferson, elle admirait la vue imprenable sur la Tour Eiffel. Frigg adorait Paris, mais elle n’aimait guère se promener seule dans la ville. Depuis sa vaste terrasse recouverte d’un plancher de teck de Birmanie, elle se plaisait à imaginer la vie fourmillante des rues parisiennes. Elle aurait bien aimé vivre au XIXe siècle, quand les carrosses tirés par des chevaux blancs sillonnaient les allées de la capitale. Paris, Ville Lumière, la muse de tous les peintres. Elle avait vu tous les tableaux, tous les matins, des mois durant, dans tous les musées, à Orsay, Jacquemart-André, Marmottan… Monet, Renoir, Van Gogh ou le grand Béraud, mais son favori était Pissarro qui, selon elle, n’avait pas d’égal pour transcrire l’essence de la ville, son vide plein, la solitude de ses foules, la Seine qui coulait comme au Havre. Pissarro, le maître absolu.
Au moment où Sotheby’s à Londres avait annoncé la vente d’un de ses tableaux, elle avait eu des palpitations. C’était le Boulevard Montmartre, son préféré. Pas la vue nocturne, que les experts nommaient Effet de nuit, ni le boulevard à la naissance de l’hiver, lorsque Paris est uniformément gris. Ni le matin brumeux ou encore celui du mardi-gras avec une foule compacte. Non, c’était le boulevard au printemps avec le vert tendre des arbres. Un tableau unique. Il avait appartenu à un industriel juif polonais mort en déportation dont les nazis avaient volé les collections. La toile avait ensuite disparu des années, puis elle avait été restituée à la famille qui l’avait déposée à l’Israel Museum de Jérusalem, avant de décider finalement de le mettre en vente.
Le tableau est une vue plongeante du large boulevard qui s’enfonce comme une vallée entre les immeubles haussmanniens, les arbres déploient leur premier feuillage, laissant des ombres sur les pavés. Le côté gauche du boulevard est baigné d’un soleil timide, la partie droite est à l’ombre, mais sur chacun des trottoirs les Parisiens déambulent tranquillement dans la douceur du printemps, de part et d’autre de la rue saturée de fiacres. La palette des couleurs oscille entre des nuances de beiges, de gris et un peu de brun chaud qui fait ressortir la fraîcheur du vert lime des marronniers. La version nocturne du tableau est éclairée par les lampadaires et les boutiques, mais ici c’est la douceur tendre des feuilles qui crée la lumière. Pissarro a appliqué la peinture par touches, ce qui donne lorsqu’on regarde de près une impression vaporeuse. Plus on s’en éloigne, plus les formes deviennent précises.
C’était l’histoire de sa vie. Une existence tout en contrastes, entre des teintes éclatantes et blafardes, le clair et l’obscur, le flou, la netteté. La toile reflétait aussi la polarité entre sa vie passée et présente, entre une enfance désenchantée dans un village isolé et l’émerveillement de l’âge adulte dans une ville fourmillante, entre une lente déchéance et une ascension fulgurante, un gris pâle et terne évincé par un vert radieux.
Le tableau était suspendu dans son salon. Frigg avait dû débourser une fortune pour l’acquérir. Le Pissarro accroché chez elle était comme le triomphe éclatant sur un temps révolu.