Chapitre 132016
Blase, Gotland, lundi 4 juillet
Àpeine réveillé, Andreas sortit sur la terrasse et sentit une légère brise fraîche lui caresser le visage. Le soleil était levé depuis environ trois heures du matin, mais il n’était pas encore assez haut dans le ciel pour que ses rayons atteignent l’endroit où il se tenait. Vêtu d’un T-shirt gris foncé, avec un col ouvert et une corde de serrage, et d’un short en jean, il avait la chair de poule. Il but une gorgée de café pour se réchauffer.
La demeure familiale des Auer était une ancienne ferme située à quelques pas de la mer, dans le petit village deBläse, au nord de l’île de Gotland. La propriété comptait quatre bâtiments blancs recouverts de tuiles orangées : la maison principale, la vieille grange, le fumoir et le garage. Un voisin qui s’occupait d’entretenir le domaine avait tondu le gazon, mais les buissons et les arbres avaient besoin d’être taillés, notamment les noisetiers qui avaient pris une ampleur considérable. La maison nécessitait quelques rafraîchissements. La façade devait être enduite à la chaux, les cadres de fenêtres décapés et repeints et les gouttières en tôle remplacées. Andreas ne s’imaginait pas pour autant enfiler une salopette et manier le pinceau. Il n’avait ni la patience ni l’envie de se lancer dans ce genre de travaux. Lorsqu’il passait du temps ici, il devenait contemplatif et savourait l’instant présent. S’il ne voulait pas voir la maison tomber en ruines, il lui faudrait prendre les choses en main. Ce n’était pas demain la veille ! Et cette fois Andreas était venu dans un but bien précis. Il savait par où il allait commencer sa quête, mais il en reculait encore un peu le début. Il avait d’abord besoin de réinvestir les lieux émotionnellement. Tout était pareil qu’avant, mais tout avait changé. Les souvenirs attachés à cette maison étaient bien présents, mais la révélation de sa sœur soulevait aussi des questions existentielles qui jetaient un voile de brume sur sa vie. Il n’arrivait plus à distinguer clairement le vrai du faux.
Pour sa balade matinale, Andreas se rendit avec Minus sur la Stenkusten, une plage longue de plusieurs kilomètres, recouverte de galets qui formaient des monticules. Il lança des bouts de bois à son chien pendant une bonne demi-heure, en écoutant le bruit des vagues.
À quelques centaines de mètres de la maison se trouvait une butte de calcaire réduit en poudre, d’une couleur grisâtre, d’environ vingt mètres de haut, partiellement envahie par des arbustes. Précédé de Minus, il l’escalada en empruntant un chemin modelé par les pas des marcheurs. Enfant, Andreas aimait grimper au sommet de la butte en choisissant les passages les plus aventureux. Il se souvint aussi avoir, chaque été, fait des courses avec Jessica pour la gravir. Andreas avait dû attendre d’avoir douze ans pour battre sa sœur, de cinq ans son aînée. Le panorama au sommet s’ouvrait sur la mer. De l’autre côté, Andreas observa les bâtiments de l’ancienne usine de calcaire, transformée en musée. La vue n’avait pas changé au fil des ans. Tous les édifices étaient construits en pierre sèche. Le four à combustion était de forme octogonale avec en son centre une cheminée large à sa base, qui s’affinait à mesure qu’elle s’approchait du ciel.
Andreas songea à Mikaël, resté en Suisse. Il prit une photo du littoral et l’envoya à son compagnon, accompagnée d’un message : « Tu me manques. »
De retour de promenade, Andreas se rendit chez ICA, le magasin d’alimentation. Il se sentait comme un enfant devant un étalage de bonbons. Il chargea son caddie de produits suédois dont il raffolait, notamment le blodpudding, une sorte de boudin noir en forme de demi-lune, fait de sang de porc, de farine de seigle, d’un peu de bière et de mélasse, assaisonné de clous de girofle et de marjolaine.
À la maison, Andreas le découpa en larges tranches qu’il fit revenir dans une poêle avec un peu de beurre. Il les dégusta avec de la confiture d’airelles, en observant la mer à travers la fenêtre de la cuisine.
Après ce repas aux saveurs de sa jeunesse, il se décida enfin à monter au grenier. Jessica lui avait parlé de l’existence de vieux albums de photos que Viktor aurait dissimulés, elle ne savait pas où. Muni d’une lampe frontale, il commença par désencombrer les lieux de toutes les affaires qui jonchaient le sol. Il mit plus d’une heure à trouver l’endroit. Une des planches du parquet était amovible. Il en sortit deux albums poussiéreux. Il ouvrit l’un d’eux, se mit à le feuilleter, et tomba sur une enveloppe glissée entre deux pages.
Andreas resta assis à même le sol. Il posa l’album et ouvrit l’enveloppe qui contenait quelques photographies anciennes en noir et blanc. Il les étudia attentivement une à une. La première représentait un jeune homme en tenue militaire. Le cliché avait été pris à l’orée d’une forêt. Il tenait dans ses mains un fusil. Ce n’était pas son père, c’était certain. Son grand-père ? Sur la deuxième, on voyait un groupe de soldats marcher sur les pavés et, en arrière-fond, des maisons délabrées. Les deux individus en tête, des officiers, portaient une casquette à visière. Sur la photo suivante, il y avait le même homme en compagnie d’un autre en habits civils, au pied d’un phare. Il le reconnut : c’était celui de Fårö au nord de Gotland. Puis une quatrième, où il identifia à nouveau le même homme entouré d’une femme et d’un enfant. Le garçon était-il Viktor ? Sur la dernière photo, des enfants posaient devant une maison. Le garçonnet en culottes courtes de l’image précédente était assis en tailleur, au premier rang. Andreas regarda longuement cette photo. Elle lui paraissait familière, mais il ne parvenait pas à savoir pourquoi. Elle l’intriguait, excitait sa curiosité. Pourquoi l’enveloppe avait-elle été placée là et pourquoi était-elle cachetée ? Il n’en avait pas la moindre idée.