Madame avait beaucoup de belles tenues, et encore plus de bijoux pour aller avec. Chaque fois qu'elle sortait, elle portait une nouvelle robe et la parure assortie. Euphrasie savait que tous les bijoux se trouvaient dans un tiroir de la commode de la chambre, à côté de l'ordinateur du patron. Il y en avait des tas. Une boîte remplie de colliers avec des pendentifs de toutes sortes, une boîte pour les bracelets qui s'emmêlaient au point qu'il était impossible de n'en sortir qu'un seul à la fois, une boîte pour les bagues et encore un sac en tissu pour d'autres bijoux en vrac cette fois. Quand elle était seule, la nuit, bercée par les respirations des enfants, elle aimait bien aller regarder ce qu'il y avait dans les tiroirs et les placards de la chambre des patrons. Elle avait bien remarqué que, parfois, Emma voulait mettre un collier ou un bracelet, et que Madame lui permettrait de choisir. Elle pouvait même aller à l'école avec ! Celui-là d'accord, mais celui-là, non ! Comme les tableaux, ils plaisaient un moment, et puis ils se retrouvaient dans la boîte dans le tiroir. Pourtant, ils étaient tous bien beaux et bien brillants. Il y en avait un surtout, qui plaisait à Euphrasie, une chaîne toute fine avec trois brillants. Celui-là, elle n'avait jamais vu Madame le porter, ni Emma d'ailleurs ! Pourtant c'était celui qu'elle aurait choisi si elle avait pu. Mais, bien sûr, elle ne pouvait pas demander à Madame pourquoi elle ne le sortait jamais.
Une nuit que les patrons étaient sortis au restaurant, elle n'avait pas pu résister. Quel dommage ! Un si beau bijou ! Et puis, aussi bien, Madame ne se rendrait même pas compte qu'il avait disparu. Elle l'avait glissé tout au fond de son sac, plié dans un mouchoir en papier. Si quelqu'un le trouvait là, elle pourrait toujours dire que le mouchoir n'était pas à elle et qu'elle ne savait pas ce qu'il faisait là. Elle en était là de ses réflexions quand Monsieur et Madame étaient rentrés, fatigués à ce qui lui semblait, peut-être un peu saouls. Allez savoir avec les moundjous ! Difficile de savoir de quelle humeur ils sont. Et puis ils peuvent passer tout à coup de la gentillesse à la colère pour un rien, comme ça, sans prévenir.
Le lendemain matin, à peine levée, elle avait eu le pressentiment que quelque chose allait se passer. Moïse lui faisait des grands signes en agitant les bras et en criant « moundjou, moundjou » comme il faisait tous les matins quand il la voyait partir. Depuis qu'elle lui avait expliqué qu'elle partait travailler chez les moundjous, il répétait « moundjou, moundjou » comme font tous les enfants quand ils voient passer des moundjous. Sauf qu'elle, elle n'était pas une moundjou mais ça lui plaisait bien que son fils dise ça en la regardant partir. Ça lui plaisait bien aussi qu'Emma et Rémi lui disent « bonjour » quand elle arrivait à la maison. Chaque fois, elle comprenait un peu mieux comment ce « bonjour » avait pu se transformer en « moundjou » et comment ce « moundjou » était devenu le surnom de tous ces blancs qui disent « bonjour » à tout bout de champ.
En lui ouvrant le portail, Albert lui avait lancé un regard étonné dans lequel il lui avait semblé lire aussi de la peur. Tout était tellement silencieux ! Habituellement, dès son arrivée, elle entendait Emma se plaindre que sa mère lui tirait les cheveux en les lui démêlant, Rémi taper sur la table pour renverser son bol de céréales, Monsieur crier qu'il n'avait pas le temps de s'occuper de lui parce qu'il devait aider Samuel à s'habiller et qu'il fallait qu'il parte au bureau... Bref, un chahut bien normal dans une maison avec trois enfants qu’on n’a pas le droit de « chicoter » et avec lesquels il faut toujours discuter. Ce jour-là, on entendait presque les termites creuser. Monsieur l'attendait, debout, les bras croisés, en haut des marches de la terrasse. Elle apercevait Madame dans le canapé, Emma et Rémi dans les bras. Il fallait qu'elle aille tout de suite aider Samuel à s'habiller sinon ils allaient tous se mettre en retard, mais Monsieur n'avait pas voulu la laisser entrer. Il lui avait demandé si elle savait « par hasard » où était le collier de Madame, le collier qu'il lui avait offert et auquel elle tenait tant. Elle avait répondu que non. C'est vrai, comment aurait-elle pu savoir qu'elle y tenait tant d'ailleurs puisqu'elle ne le portait jamais ? Il avait menacé de l'emmener à l'OCRB mais, bien sûr, il ne pouvait rien prouver et, comme elle niait, les policiers de l'Office Central de Répression du Banditisme se seraient contentés d'empocher les deux mille CFA pour enregistrer la plainte et il ne se serait rien passé. Du coup, il n'avait pas « plainté » contre elle mais elle n'avait plus le droit de remettre les pieds chez eux. Ils avaient fait les papiers et elle pouvait « quitter » comme on dit, tout ça pour un collier qu'elle avait d'ailleurs prêté à sa sœur Gisèle et qu'elle n'avait plus jamais revu.
De toute façon, les moundjous avaient « voyagé » quelques mois plus tard et il en était arrivé d'autres. C'est comme ça, les moundjous ne restent jamais bien longtemps et on oublie.
Ange Gabriel avait trouvé que c'était dommage qu'elle ne travaille plus chez les moundjous parce qu'il avait trouvé un boulot chez un avocat qui était plein de bonnes idées. Il parlait souvent de cet avocat et de son chef qui était Gbaya, de l'ethnie du président, une bonne chose par les temps qui courent. Ange Gardien avait aussi rencontré, dans son boulot, un autre Gbaya qui venait d'être nommé chef de la police du premier arrondissement et auquel il avait rendu un service. Un soir, assis près d'elle pendant la veillée funéraire de la voisine de Gisèle, il lui avait conseillé d'aller rencontrer ce « grand monsieur », dans son bureau du commissariat. Si elle voulait, il pourrait la faire embaucher comme « fliquette ». Comme elle était maline et qu'elle connaissait les moundjous, ça pouvait lui rapporter pas mal. Il lui suffisait de s'habiller en « charmante » et d'aller le voir de sa part. Il aimait les belles femmes et Ange Gardien lui avait parlé d'Euphrasie en des termes qui ne pouvaient pas se discuter...
Pourquoi pas ? Elle aurait un uniforme et un nouveau boulot. Elle y était allée, et ça avait été facile de plaire au chef de la police. Il savait y faire avec les femmes, et la belle savait y faire avec les hommes. Jamais elle n'avait regretté ce nouveau boulot. Ange Gabriel avait toujours de bonnes idées. Elle avait bien fait de suivre son conseil.
Pendant deux semaines, elle avait été stagiaire en formation. Le matin, elle devait rejoindre son unité : deux autres « fliquettes » plus âgées qui avaient pas mal d'expérience. Elle avait appris à se mettre au milieu de la route, pas trop loin, mais tout de même assez pour obliger un véhicule à s'arrêter. Elle devait tendre le bras, la main ouverte avec un geste sûr et ça, c'était le signal qu’elle entrait en scène. Au départ, elle savait quelques répliques qu'elle devait essayer sur des tons différents pour arriver à trouver son style et l'accent qui, dans sa voix, transmettait le plus d'assurance et d'autorité. Elle devait prendre immédiatement l'ascendant sur son interlocuteur. Le premier regard devait être décisif, c'était un jeu d'influence et, à ce jeu-là, elle ne se défendait pas mal du tout. Les anciennes lui avaient donné quelques trucs infaillibles pour que le chauffeur « donne l'argent ». Il y avait plusieurs cas de figure, mais, dans tous les cas, il fallait contrôler, contrôler les papiers, contrôler les véhicules, contrôler la situation.
Règle numéro un : ne jamais arrêter les véhicules qui ont des plaques vertes parce que les plaques vertes ce sont les gens des ambassades qui connaissent du monde dans les bureaux. S'ils se plaignent de tracasseries, ça risque de se savoir et là, ça peut faire des histoires, ça peut même aller jusqu'au ministre, et ce n'est jamais bon de déranger un ministre pour rien.
La première chose que les anciennes lui avaient apprise, était de bien regarder de loin la couleur des plaques qui sont en bas, à l'avant et à l'arrière des voitures. Pour les voitures qui n'ont pas de plaques, c'est encore plus simple, il ne faut pas les arrêter du tout : ce sont des militaires ou des « kotazos ». « On ne merde pas les V.I.P. ». « Si les voitures clignotent aux quatre coins, ça s'appelle des feux de détresse et c'est « l'escorte », c'est prioritaire et tout le monde doit « côtoyer » en les voyant arriver ». Côtoyer : se mettre sur le bas-côté et attendre. Ceux qui ne s'arrêtent pas peuvent se faire tirer dessus par la garde présidentielle si jamais c'est l'escorte du président qui passe. Y'a des règles à respecter et ça, c'est le respect !
Ensuite, il y a les moundjous. Il faut leur demander « les pièces afférant au véhicule », c'est comme ça que ça commence. Dès fois, ça peut arriver, le chauffeur comprend tout de suite et il te glisse un billet plié en tout petit dans la main, ou bien quelques pièces qu'il va chercher au fond de sa poche. Ça, ce sont les gentils et, comme ils ne sont pas nombreux, on les reconnaît de loin. Tout le monde connaît leur voiture et on se le dit parce que, si on les voit passer, il ne faut pas les rater, ça serait dommage ! En septembre, il y a les nouveaux. Ceux-là, on les reconnaît tout de suite aussi parce qu'ils ont l'air étonné. Ils ouvrent de grands yeux, et ils n'ont pas l'air de comprendre tout de suite ce qu'on leur dit. Quand ils comprennent qu'il faut « donner l'argent », ils donnent beaucoup et c'est bien qu'ils prennent les bonnes habitudes tout de suite. Comme ils viennent d'arriver, ils n'ont pas toujours tous les papiers et on peut les coincer sur n'importe quoi. Si les autres moundjous ne les ont pas encore avertis, ils présentent les originaux de leur permis de conduire ou de leur carte de séjour. Ça, c'est bon ! Si on confisque leurs papiers de moundjous, on peut leur faire cracher jusqu'à vingt ou trente-cinq mille CFA, soit tout de suite en faisant mine de ne pas vouloir leur rendre, soit le lendemain au commissariat s'ils se laissent déposséder sans trop de résistance. Le problème c'est qu'il faut leur dresser une contravention et qu'on n'a ni papier ni Bic, ça coûte cher ça, ils ne se rendent pas compte les moundjous, comme si on pouvait se promener avec de quoi écrire ! Sans compter qu'au commissariat, les autres vont essayer de leur faire cracher encore plus et qu'on n'en verra pas la couleur. Non, il faut essayer de les faire payer tout de suite sans avoir à les amener dans les bureaux, mais en leur faisant croire qu’on pourrait.
Il y a plein de petites astuces. Pour les photocopies de papiers, il faut regarder si tout est bien certifié conforme. Si c'est certifié conforme par l'ambassade de France, on peut quand même verbaliser s'il n'y a pas le tampon triangulaire de la mairie. Ça, ce sont les petits trucs qu'on apprend sur le tas, et y'a pas beaucoup de moundjous qui tiennent le coup jusque-là. Si on ne peut rien trouver à redire par rapport aux papiers, on peut essayer les phrases classiques : Vous n'avez pas « clignoté », vous avez mal « demitouré », vous n'avez pas respecté la signalisation... Ça c'est un peu plus difficile à gérer parce que, le plus souvent, les conducteurs répondent du tac au tac quelque chose qu'il faut faire semblant de comprendre. Allez comprendre ces trucs-là quand vous n'avez jamais conduit de votre vie. Il paraît même qu'il y a un code, mais même à l'auto-école du quartier Sica, personne ne savait d'où ça sortait cette histoire de code de la route ! Avec les plus revêches, on peut toujours demander d'ouvrir le coffre. Ça, ils n'aiment pas d'habitude, parce que ça les oblige à sortir de la voiture et ils comprennent que ça va « durer ». Pendant tout le temps de l’interpellation, il faut garder tous les papiers en main et bien montrer que c'est celui qui les a qui décide de la tournure des événements. Quand ça ne marche pas, malgré tout, il faut lâcher un tarif un peu élevé pour avoir une base de marchandage, mais pas trop pour ne pas les énerver totalement. Entre deux mille et cinq mille c'est ce qui marche le mieux. Juste avant Noël ou la fête des mères, il faut demander plus, parce que ce sont des moments où on a plus besoin d'argent pour la famille. Avant les fêtes, on arrête même les taxis. On se fait cent à deux cents CFA par taxi sans forcer. Par contre, si c'est un taxi qui transporte des moundjous, on peut gagner plus en les titillant un peu. On peut exiger les trucs du genre des « titres de transport » qu'ils n'ont généralement pas vu que ça n’existe pas, ou même contrôler leurs cartes de séjour. Il y a des flics qui vont jusqu'à demander des certificats d'assurance ou les carnets de vaccination. Ça, on est sûr qu'ils ne les ont pas sur eux. Peu importe, il faut bien leur montrer que ce n'est pas eux qui ont raison et qu’on a une bonne raison de leur demander de nous « encourager ».