Le dimanche après-midi, les hommes boivent et, comme ils ont besoin de plus d'argent pour continuer à boire, ils peuvent avoir une imagination incroyable. On en entend raconter de bien bonnes quand on passe au commissariat et qu'ils sont attablés autour d'une bière. Il y en a un qui demande systématiquement à voir un ordre de mission. Ça, il paraît que les moundjous, ça les laisse sans voix. Et, en plus, ils n'en ont jamais ! Il y a une équipe qui se poste toujours devant le restaurant du Relai des Chasses. Ceux-là, ils sont organisés. Il y en a un qui arrête les véhicules et les deux autres viennent se planter à côté des vitres du conducteur et du passager en exhibant bien des kalaches qu'un frère leur prête quand il n'est pas en service au camp de la base militaire. Il paraît que les femmes, ça leur fait peur les kalaches et que ce sont elles qui disent à leur mari de « donner l'argent ». Une arme, c'est pas mal.
Mais, même sans arme, Euphrasie arrivait à gagner facilement l'argent de la journée. Elle pouvait même participer toutes les semaines à la tontine du commissariat du premier arrondissement, et quand c'était son tour, elle empochait une belle petite somme. Bien plus que ce qu'elle gagnait chez ses patrons d'avant avec leurs cakes au thon et leurs colliers.
A la fin de sa formation, Euphrasie avait été nommée en poste au PK zéro : la meilleure place. Le Point Kilométrique Zéro ! C'est là que tout le monde passe. D'où qu'on vienne et où qu'on aille, toutes les routes passent par le PK zéro. C'est le point central, le cœur de la ville depuis que les Français se sont installés à Bangui et qu’ils ont dessiné la capitale à leur image. On peut voir arriver les véhicules de très loin, apercevoir la couleur des plaques et imaginer quel scénario on va choisir dans l'éventail infini des possibilités.
Certains jours, il suffisait de laisser faire son imagination ou son intuition. Ce qui marchait pas mal, c'est d'avancer lentement vers le conducteur et de lui demander sur le ton d'une quasi affirmation : « vous savez pourquoi je vous arrête ? » Des fois, ça marchait ! En plus, elle apprenait de nouvelles raisons de verbaliser qu'elle n'aurait jamais pu imaginer. Quand ça arrivait, Euphrasie répétait plusieurs fois la scène en la testant sur les cinq ou six voitures suivantes. C'est comme ça qu'elle mémorisait chaque tuyau et qu'elle pouvait en déterminer les limites. Quand elle rentrait à la maison, elle racontait tout à Gisèle et elle lui expliquait bien chaque détail pour qu'elle apprenne aussi bien qu'elle. Comme ça, le dimanche ou les jours où Euphrasie était fatiguée, Gisèle la remplaçait et il y avait de l'argent tous les jours. Gisèle était plus hardie. Elle n'avait pas peur d'appréhender directement les personnes en leur demandant s'il n'y avait rien pour « le jus ». Rien ne la démontait. Elle commençait par dire qu'il faisait chaud et qu'elle n'avait rien à boire. Elle se servait de tout. Si elle voyait qu'il y avait du pain sur le siège arrière de la voiture, elle en demandait pour elle. Si c'était une femme qui conduisait elle l'appelait « sa sœur » ou « tantine » et elle balançait qu'il fallait « l'aider ». Ça faisait un peu Godobés, ces enfants orphelins qui mendient un peu partout en ville en suppliant qu'il faut les aider ou les encourager et en se plaignant qu'ils ont faim et qu'ils n'ont pas mangé mais, après tout, ça marche aussi alors pourquoi pas ? Gisèle disait qu'il ne faut surtout pas commencer à discuter avec les clients. S'ils se mettent à palabrer, ils t'embrouillent et, à la fin, tu ne sais plus quel scénario tu avais choisi et tu ne sais plus comment leur faire lâcher la monnaie. Il ne faut pas, non plus, qu'ils sortent leur téléphone parce que, des fois, même s'ils ont des plaques rouges ou bleues, il peut arriver qu'ils connaissent du monde et ça risque de mal tourner. Quand c'est comme ça, il faut les calmer tout de suite en les caressant dans le sens du poil. Soit on les laisse repartir sans même leur jeter un regard, soit on leur dit « à plus tard DG » Les moundjous sont tous DG et, s'ils ne le sont pas, ça les flatte qu'on les prenne pour le Directeur Général et ils repartent sans trop te « merder ».
Avec les femmes, c'est plus sournois parce qu'il peut arriver qu’elles aient des plaques rouges mais que, quand on les arrête, elles fassent venir leurs maris et qu’eux, ils arrivent avec des plaques vertes et tous les ennuis qui vont avec. Là aussi, il faut parlementer et parvenir à se quitter bons amis. Ensuite, il faut arriver à se souvenir de la couleur ou de la forme de la voiture en question pour ne pas se faire avoir la fois suivante. Ce n'est pas la peine d'essayer de se souvenir de la tête de la femme parce qu'elles se ressemblent toutes ces moundjous, surtout quand on les voit de loin, assises au volant de leurs voitures. Une fois, Gisèle s'était fait clouer le bec par une moundjou qui n'avait pas la ceinture. Comme elle venait tout juste de lui signifier qu'elle était en infraction, l'autre s'était mise à rire et lui avait montré qu'elle avait une grosse ceinture noire sous le T-shirt. Que dire ? Ils sont imprévisibles ces moundjous ! Mais c'est ça aussi qui rend le boulot intéressant. Ce n'est jamais pareil et on se marre bien. Sauf quand on tombe sur des Chinois. Alors là, il vaut mieux laisser tomber tout de suite parce qu'on n'arrive pas à se comprendre et qu'ils ont une façon de vous crier dessus qui paralyse. Et puis, ils connaissent du monde et ça finit toujours mal. Il ne faut quand même pas prendre le risque de perdre la place du PK zéro et de se retrouver à un carrefour où personne ne passe. Heureusement, Euphrasie avait rapidement fait ses preuves et le commissaire l’avait affectée à la brigade de l’aéroport où elle pouvait tout à loisir pratiquer son art et continuer à « roulementer » avec Gisèle.
Gisèle aime bien faire la remplaçante. Depuis qu'elles sont gamines, Euphrasie et Gisèle partagent tout. D'ailleurs, on les a souvent prises pour des jumelles, et Dieu sait à quel point, ici, les jumeaux sont vénérés et à quel point c’est délicat d’être parent de jumeaux. Si tu es le père de jumeaux et que tu tues un serpent, tu deviens aveugle, tout le monde le sait. C'est pour ça que leur père n'a jamais voulu s'occuper des mambas verts qui courent dans le jardin au début de la saison des pluies. Et puis, comme il dit, ils n'ont jamais fait de mal à personne. Gisèle est la cadette d'Euphrasie. Elles sont sœurs « même père mais pas même mère ». La mère de Gisèle est la dernière femme de leur père. La mère d'Euphrasie qui était la première n'a jamais porté la nouvelle arrivante dans son cœur. Quand l'une a été enceinte, l'autre s'est débrouillée pour se retrouver enceinte aussi et, quand Gisèle est née, la mère d'Euphrasie qui venait elle aussi tout juste d'accoucher, a tout fait pour l'éloigner de la maison. Elle a « plainté » contre sa coépouse parce qu'elle l'avait « maraboutée » et il a fallu que les gendarmes de la brigade anti sorcellerie enquêtent pour se rendre compte que c'était vrai. Cette saleté avait « marabouté » pour qu'elle ait le SIDA. Heureusement, le sorcier du quartier de Boyrabé savait quoi faire et elle avait été chassée de Bangui. Elle était retournée dans sa famille à Bouar mais elle n'avait pas eu le droit d'emmener son bébé et, finalement les deux fillettes avaient été élevées ensemble jusqu'à ce que la maladie emporte, à quelques jours d’intervalle, d'abord le père, puis une autre épouse qui n'était pas restée longtemps avec eux parce qu'elle avait rencontré un taximan avec lequel elle était partie s'installer à quelques maisons de là, dans le quartier. Et finalement, la maladie sociale avait emporté leur mère en quelques jours et personne n'avait compris comment c'était possible puisqu'elle avait été « démaraboutée » depuis de nombreuses années. A moins que quelqu'un de la famille de la mère de Gisèle ne se soit acharné sur elle pour se venger ? Quoi qu'il en soit, Gisèle et Euphrasie se ressemblaient beaucoup. Depuis toujours, elles portaient les mêmes vêtements que leurs tantines leur ramenaient du marché du PK 5. Et, même si, ces derniers temps, Euphrasie s'était arrondie plus vite que sa sœur, ça n'empêchait pas Gisèle d'enfiler l'uniforme bleu qui lui allait un peu grand, certes, mais qui lui allait quand même. Et puis, de toute façon, Gisèle n'arrivait pas à grossir. Elle avait tout essayé, même les huiles à base de poulet dont on vantait les mérites dans la rubrique santé du journal local « le Citoyen ». Rien à faire, le docteur Donaval lui avait concocté des crèmes de massages à base de plantes dont elle devait se badigeonner les cuisses et les fesses mais c'était une malédiction, impossible d'obtenir ces bonnes grosses fesses qui font rêver les hommes et qui vous rendent irrésistible. Mais dans son habit de « fliquette », c'était autre chose. Là, elle avait un pouvoir encore plus fort que le pouvoir de séduction. Elle avait le droit d'arrêter le cours de la vie des gens, de les obliger à faire ce qu'elle avait décidé qu'ils fassent et, surtout, qu'ils lui fassent don de l'argent dont elle pourrait faire ce qu'elle voudrait. Et pas besoin de dire merci. L'argent, le client te le doit s'il veut repartir, ça c'est fort !
Ce qui la chagrinait c'est que, de temps en temps, elle se sentait fatiguée sans raison. Une fatigue qui vous prend comme une crise de palu et qui vous sèche toute votre énergie. À même pas pouvoir se lever de la journée avec de la fièvre et des tremblements qui laissent des douleurs dans tout le corps. Ces jours-là, elle était obligée de « chômer » et ça lui faisait perdre pas mal. Ange Gabriel lui disait d'aller consulter un moundjou qui faisait le docteur à l'hôpital de l'amitié mais elle se disait qu'il cherchait un moyen pour l'éloigner et pour rester seul avec Euphrasie. Et puis, pourquoi aller voir un moundjou qui te parle de maladies qui n'existent pas et qu'on ne peut voir que si on regarde dans un appareil de moundjou où il faut approcher un seul œil et qui montre soi-disant le responsable. Difficile à croire ces trucs-là ! Pour sa mère, personne n'avait pu trouver le responsable et ce serait bien un comble s'il était dans le microscope du moundjou ! Par contre, pour faire passer les douleurs, une de ses collègues « fliquettes » du PK5 lui avait parlé d'une sœur qui faisait la kiné à l'hôpital pédiatrique et qui pourrait la masser. Un de ses fils qui s'était retrouvé paralysé après qu’on lui ait fait une piqûre de vaccin contre la tuberculose y allait deux fois par semaine pour essayer de retrouver l'usage de sa jambe et il y avait de l'espoir d'après les dires de la professionnelle. La professionnelle, c'était Thérèse, et Gisèle avait bien noté son numéro. Mais, comme elle ne se décidait jamais à y aller et qu'elle était de plus en plus souvent fatiguée, Euphrasie avait pris les choses en main.
Bien qu'il ait l'air totalement désaffecté, l'hôpital pédiatrique fonctionnait toujours. Malgré sa vétusté, quelques services restaient ouverts et on pouvait lire le nom des spécialités peints en vert sur de toutes petites pancartes clouées sur les portes branlantes. Devant la maternité, une peinture représentait un téléphone barré et un fusil, barré lui aussi, pour que tout le monde comprenne bien. Des pagnes séchaient sur la clôture en ferronnerie tout autour du bâtiment où séjournaient les nouvelles accouchées qui avaient la chance de pouvoir payer deux mille pour venir se faire soigner ici. A l'entrée du parc, on pouvait acheter des beignets, des petits sachets de chips de plantains ou des bananes. On devait aussi acheter un petit carnet fait de feuilles de papier coupées en quatre et agrafées, et qui servirait de carnet de soin, d'ordonnancier et de dossier médical. Vert ou rose, Gisèle avait choisi un rose qui allait bien avec son pagne. Le bâtiment abritant la kinésithérapie se trouvait au bout d'une allée en latérite, à droite après le rond-point, entre la maternité et la plantation de manioc du personnel. Le « major » avait fait attendre les deux jeunes femmes pendant que Thérèse terminait une séance avec un patient. Puis ç'avait été leur tour et c'est là que ça s'était gâté. « L'aut’là », comme on dit ici, les avait écoutées attentivement, avec beaucoup de gentillesse et de sérieux. Elle avait pris des notes et posé des questions très précises. Et, puis, elle leur avait demandé de faire un test HIV pour « éliminer les causes et cibler le diagnostic ».
- Toi, là, je voulais pas aller voir le médecin moundjou pour qu'il me merde avec ses histoires et toi, ma sœur, tu me demandes la même chose ! Ah non, si j'avais le SIDA, je ne viendrais pas te voir ! Tu travailles trop avec les blancs toi ! Tu parles comme eux !
Gisèle s'était levée en se mordillant la lèvre, dégoûtée. Euphrasie, déçue elle aussi, avait promis de ramener sa sœur bientôt avec le résultat du test et elles avaient pris congés. Thérèse les avait regardées partir en priant Dieu de ne pas les abandonner, sachant bien qu'elle ne les reverrait jamais.