CHAPITRE 7 : LE MASQUE DE FER

1769 Mots
MARION SILVA Le soleil des Maldives se leva avec une cruauté éblouissante, inondant la suite de rayons dorés qui me brûlèrent les paupières. Je n'avais pas dormi. Chaque fois que je fermais les yeux, l'odeur de ce parfum étranger sur la peau de Liam me revenait en mémoire, me provoquant des haut-le-cœur. À vingt-et-un ans, j'apprenais la leçon la plus dure de ma vie : on peut désirer un homme tout en le méprisant de chaque fibre de son être. Je me préparai avec une précision chirurgicale. Je choisis un tailleur-pantalon en lin blanc, strict mais impeccablement coupé. Je voulais effacer l'image de la femme en robe bronze de la veille. Je voulais redevenir la stagiaire froide, l'automate de la finance. Mes boucles étaient serrées en un chignon bas, sans une mèche qui dépasse. Mes yeux vert-bleu étaient cernés, mais je camouflai la fatigue sous un maquillage léger. Quand je sortis dans le salon, Liam était déjà prêt. Il était debout devant la baie vitrée, une tasse de café noir à la main. Il portait des lunettes de soleil, masquant sans doute les stigmates de sa nuit d'excès. La marque de ma gifle sur sa joue avait pâli, mais elle était encore là, tel un secret entre nous. — Le bateau pour l'île de Tanaka part dans quinze minutes, dit-il d'une voix monocorde, sans se retourner. — Je suis prête, Monsieur. Aucun "bonjour". Aucun regard. Nous étions deux étrangers sur le point de jouer la comédie de leur vie. LIAM DE VANDIÈRES J'avais la tête prête à exploser. Le mélange de whisky, de manque de sommeil et de haine de soi créait un cocktail toxique dans mon sang. Mais plus que tout, c'était le silence de Marion qui m'achevait. Un silence lourd, chargé d'un dégoût que je pouvais presque toucher. Quand elle apparut en blanc, si pure, si distante, j'eus l'impression de recevoir une seconde gifle. Elle avait érigé un mur de glace entre nous. Elle ne me regardait plus comme l'homme qu'elle avait embrassé avec rage la veille, mais comme un dossier ennuyeux qu'elle avait hâte de classer. — Silva, commençai-je, la voix enrouée. — Ne vous donnez pas cette peine, Monsieur de Vandières. Nous avons un contrat à signer. Le reste n'est qu'un bruit de fond. Le trajet vers l'île de Tanaka fut une torture de politesses glaciales. Arrivés sur place, nous fûmes accueillis pour le petit-déjeuner sur une terrasse surplombant le lagon. Tanaka était là, serein, entouré de ses adjoints. — Ah, nos deux brillants stratèges ! s'exclama-t-il. Vous avez l'air… éprouvés par la chaleur des Maldives. — Le travail n'attend pas, même sous les tropiques, répondit Liam en affichant son sourire de prédateur, celui que j'avais appris à détester. Pendant deux heures, le masque ne flancha pas. Liam fut brillant, précis, autoritaire. Je fus efficace, technique, imperturbable. Nous étions une machine de guerre parfaitement huilée. Tanaka, impressionné par notre synergie apparente, posa enfin le stylo sur la dernière page du contrat. — C’est fait, messieurs, déclara-t-il. Le groupe Vandières et Tanaka ne font plus qu’un. Les applaudissements éclatèrent. Liam serra la main de Tanaka. Puis, ses yeux rencontrèrent les miens par-dessus la table. Il y avait une lueur de triomphe dans son regard, mais aussi une tristesse immense que je fus la seule à percevoir. — Pour fêter ça, dit Tanaka, je vous prête mon yacht pour l'après-midi. Une croisière privée rien que pour vous deux avant votre vol de retour ce soir. Vous l'avez mérité. Mon cœur rata un battement. Douze heures de vol à venir, et maintenant un après-midi seuls sur un bateau au milieu de l'océan. Le piège se refermait. MARION SILVA Nous étions sur le pont du yacht, le Midnight Sun. L'équipage s'était retiré pour nous laisser "profiter". Liam était assis à l'arrière, déboutonnant sa chemise, laissant le vent marin fouetter sa peau. À vingt-neuf ans, il aurait dû savourer sa plus grande victoire financière. Mais il avait l'air d'un condamné à mort. Je me tins loin de lui, agrippée au bastingage, fixant l'écume. — Vous avez eu ce que vous vouliez, Liam, dis-je sans le regarder. L'empire s'agrandit. Vous pouvez être fier de vous. — Pourquoi j'ai l'impression que vous parlez de ma défaite, Marion ? Il se leva et s'approcha. Je sentis son ombre s'étendre sur moi. L'odeur de l'autre femme avait disparu, remplacée par le sel et le lin propre, mais l'image, elle, restait gravée dans mon esprit. — Parce que vous avez tout acheté, sauf ce que vous désiriez vraiment, répliquai-je en me tournant vers lui. Vous avez le contrat, vous avez la puissance. Mais quand vous me regardez, je ne vois qu'un homme pauvre. Il attrapa mon poignet, pas avec violence, mais avec une détresse qui me brisa presque le cœur. Ses yeux marron clair étaient chargés d'une supplication muette. — Je l'ai fait pour t'effacer de ma tête, Marion ! rugit-il soudain, sa voix se brisant contre le vent. J'ai essayé de te remplacer parce que tu me fais peur. Tu as vingt-et-un ans et tu as plus de pouvoir sur moi que n'importe quel milliardaire de cette planète ! — Ce n'est pas de l'amour, Liam. C'est de l'obsession. Et l'obsession détruit tout ce qu'elle touche. Regardez-nous. Je dégageai mon poignet. Le vent faisait voler mes boucles brunes, et sous le soleil de midi, mes yeux vert-bleu devaient ressembler à deux lames de verre. — On rentre à Paris ce soir, Monsieur de Vandières. Et demain, je demande mon transfert. Je ne serai plus votre stagiaire. Je ne serai plus rien pour vous. Je le laissai seul sur le pont, son empire entre les mains et le vide dans les yeux, alors que le yacht s'enfonçait dans l'immensité bleue des Maldives. CHAPITRE 8 : LE RETOUR À L'OMBRE MARION SILVA Le trajet de retour dans le jet privé avait été une agonie de silence. Liam s'était muré dans son travail, le visage caché derrière son ordinateur portable, les traits si figés qu'il semblait sculpté dans de la glace. Pas un regard, pas un mot sur ce qui s'était passé sur l'île. Dès que mes pieds touchèrent le sol du tarmac du Bourget, je sentis un poids s'enlever de ma poitrine, pour être immédiatement remplacé par une angoisse sourde. Je refusai la voiture avec chauffeur de la compagnie. J'avais besoin d'air, du vrai air, même s'il sentait le pot d'échappement et la pluie fine qui tombait sur Paris. Une fois dans mon petit studio du 19ème arrondissement — qui me parut si minuscule et dérisoire après l'opulence des villas sur pilotis — je jetai mon sac dans un coin et m'effondrai sur mon lit. Mes mains tremblaient. La fatigue, le décalage horaire, et ce déchirement intérieur me submergeaient enfin. Je saisis mon téléphone. J'avais besoin d'une voix humaine. Une voix qui ne parlait pas de contrats, de pouvoir ou de désir destructeur. Je composai le numéro de Léna. Ma meilleure amie depuis le lycée, la seule qui connaissait la Marion d'avant Vandières International. — Allô ? Marion ? Me dis pas que t'es déjà rentrée de ton voyage de milliardaire ! s'exclama-t-elle, sa voix pétillante contrastant violemment avec mon état. — Léna... murmurai-je. Il y eut un silence à l'autre bout du fil. Léna me connaissait par cœur. Elle comprit immédiatement que quelque chose s'était brisé. — Marion ? Qu'est-ce qu'il a fait ? Ce c*****d de patron t'a fait quoi ? — Il m'a embrassée, Léna. Et je... je lui ai rendu. Mais après, il a dit des choses... Il a dit que je lui appartenais. Je l'ai giflé. Et il est allé... il est allé voir une autre femme pour m'effacer de sa tête. Je fondis en larmes. De grosses larmes qui roulaient sur ma peau chocolatée, emportant avec elles tout le maquillage sophistiqué que j'avais porté pour plaire à des hommes d'affaires. — Il a fait quoi ?! hurla Léna. Mais c'est un malade mental ! Marion, écoute-moi. Tu ne retournes pas là-bas. Tu poses ta démission, tu valides ton stage ailleurs, je m'en fous, mais tu restes pas à portée de tir de ce prédateur. — Je peux pas, Léna... J'ai besoin de ce stage pour mon diplôme. Et si je pars maintenant, il va croire qu'il a gagné. Il va croire qu'il m'a brisée. — Mais il T'A brisée, ma belle ! Tu t'entends ? Tu pleures pour un mec qui te traite comme une marchandise ! — Je le déteste, Léna. Je le déteste tellement que j'ai mal partout. Mais quand il me regarde... j'ai l'impression d'être la seule personne au monde qui compte pour lui. C'est ça le pire. C'est cette p****n d'étincelle dans ses yeux marron clair. — C'est de la manipulation, Marion. C'est le syndrome de Stockholm version luxe. Promets-moi que tu ne resteras pas seule avec lui demain. — Je vais demander mon transfert au département marketing. Loin de son bureau. Loin de lui. Je raccrochai, un peu plus forte, mais toujours terrifiée. LIAM DE VANDIÈRES Je n'étais pas rentré chez moi. J'étais retourné à la tour. Vandières International était vide à cette heure-là, une carcasse de verre et d'acier qui reflétait ma propre solitude. J'étais assis dans mon fauteuil, celui-là même où je l'avais observée travailler toute une nuit. L'odeur de son parfum flottait encore ici. C'était une torture. Mon téléphone vibra sur le bureau. Un message de mon chef de la sécurité : "Mademoiselle Silva est bien rentrée chez elle. Elle n'est pas ressortie." Je jetai l'appareil contre le mur. Je me détestais. Je détestais ce besoin maladif de savoir où elle était, ce qu'elle faisait, à qui elle parlait. Léna... je savais qu'elle l'appelait. J'avais accès à ses relevés, à sa vie. Je savais tout d'elle, sauf comment la faire mienne sans la détruire. La gifle qu'elle m'avait donnée aux Maldives me brûlait encore l'âme. Ce n'était pas la douleur physique, c'était la vérité qu'elle avait jetée à mon visage. J'étais un homme pauvre au milieu de mes milliards. Demain, elle reviendrait. Ou elle ne reviendrait pas. Si elle passait la porte de ce bureau, je savais que je ne pourrais pas la laisser partir au marketing. Je ne pourrais pas la laisser devenir une simple employée parmi d'autres. Je me levai et marchai vers la baie vitrée. Paris s'étalait sous mes pieds, mais mon empire me paraissait soudain bien petit. À vingt-neuf ans, j'avais tout conquis, sauf le cœur d'une gamine de vingt-et-un ans aux yeux vert-bleu. — Tu ne m'échapperas pas, Marion, murmurai-je contre la vitre froide. Même si je dois brûler cette tour pour te garder près de moi.
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