MARION SILVA
Le son du choc résonna dans la suite royale, plus fort que le fracas des vagues contre les pilotis. Ma main me brûlait, la paume rouge d'avoir frappé de toutes mes forces ce visage de marbre.
Liam avait la tête tournée sur le côté, les cheveux décoiffés, une trace pourpre commençant déjà à marquer sa joue gauche. Le silence qui suivit fut terrifiant. C’était le silence avant l’avalanche.
— Ne parlez plus jamais de propriété, Monsieur de Vandières, crachai-je, la voix tremblante de rage et de dégoût. Je ne suis ni un dossier, ni un trophée, ni une de vos possessions.
Je reculai, mon dos heurtant le montant du lit à baldaquin. Mes yeux vert-bleu étaient noyés de larmes que je refusais de laisser couler. Son b****r avait le goût du whisky et du pouvoir, et ma propre réaction — ce moment de faiblesse où j'avais répondu à son assaut — me donnait envie de hurler.
Liam se redressa lentement. Son regard marron clair n'était plus humain. C'était du métal fondu, une lave froide qui menaçait de tout consumer. Il ne dit pas un mot. Il ne cria pas. Il se contenta de me fixer avec un mépris si profond que j'en eus le souffle coupé. Puis, d'un geste sec, il rajusta sa chemise, ramassa sa veste sur le lit et quitta la villa sans un regard en arrière.
Je m'effondrai sur le sol, la soie bronze de ma robe s'étalant autour de moi comme une flaque de sang métallique. J'étais seule au milieu du paradis, et je n'avais jamais eu aussi froid.
LIAM DE VANDIÈRES
La douleur sur ma joue n'était rien comparée à l'humiliation qui me dévorait les entrailles. Elle m'avait frappé. Cette gamine de vingt et un ans m'avait rejeté après m'avoir rendu mon b****r avec une ferveur qui prouvait qu'elle me voulait autant que je la désirais.
Je marchais sur le ponton, le pas lourd, la rage bouillonnant dans mon sang. Je ne pouvais pas retourner au dîner. Je ne pouvais pas rester seul. J'avais besoin d'éteindre l'incendie que Marion Silva avait allumé sous ma peau.
Je me dirigeai vers la partie de l'île où se trouvait le bar lounge, là où la morale se diluait dans les cocktails hors de prix. Dans un coin sombre, une femme me fixait. Une blonde sophistiquée, aux jambes interminables et au regard qui tarifait chaque seconde de son attention. Elle n'avait rien de Marion. Elle était lisse, artificielle, prévisible.
— Vous avez l'air d'un homme qui veut oublier quelque chose, murmura-t-elle en s'approchant de moi.
— Je veux oublier tout, répondis-je d'une voix que je ne reconnaissais pas.
Je l'entraînai vers l'un des bungalows isolés du personnel, loin du luxe insolent des suites royales. Je ne voulais pas de luxe. Je voulais de la brutalité. Je voulais une transaction simple, sans émotion, sans cette maudite tension qui me liait à Marion.
Mais dès que je posai mes mains sur elle, le cauchemar commença.
Je fermai les yeux, cherchant le vide, mais c'est son visage à elle qui apparut derrière mes paupières. Sa peau chocolatée, la douceur sauvage de ses boucles brunes, l'éclat électrique de ses yeux vert-bleu. Chaque gémissement de la femme sous moi me rappelait le silence obstiné de Marion. Chaque caresse me paraissait fade, stérile, comparée à la décharge électrique de la gifle qu'elle m'avait donnée.
Je la possédais, mais c'est Marion que je voyais. Je luttais contre son fantôme, tentant d'effacer son odeur de vanille par le parfum bon marché de cette inconnue. C'était une torture. Un acte de trahison envers moi-même.
À vingt-neuf ans, j'étais censé être le maître du jeu. Et pourtant, au moment de l'o*****e, ce n'est pas le nom de la femme dans mes bras qui brûla mes lèvres, mais celui que je m'étais juré de ne plus jamais prononcer.
Marion.
Je me relevai brusquement, laissant la femme sur le lit sans un mot, jetant une liasse de billets sur la table de nuit comme si c'était du poison. Je sortis dans la nuit tropicale, l'air moite collant à ma peau. J'avais essayé de me venger d'elle, de prouver qu'elle n'était qu'une femme parmi d'autres.
Mais en essayant de l'oublier dans les bras d'une autre, je n'avais fait que confirmer ma propre perte : j'étais devenu l'esclave de ma stagiaire.
L'acte était terminé, mais le silence qui suivit fut plus v*****t que n'importe quelle gifle. Liam se tenait au bord du lit, les coudes sur les genoux, le visage plongé dans ses mains. La femme derrière lui tentait de caresser son dos, mais il se redressa brusquement, comme si sa peau venait d'entrer en contact avec de l'acide.
LIAM DE VANDIÈRES
C’était un échec. Un désastre absolu.
J’avais voulu me prouver que Marion Silva n’était qu’une distraction, un caprice de mes sens que n'importe quel corps anonyme pourrait éteindre. Mais le corps sous moi n'avait été qu'un instrument désaccordé. À chaque mouvement, à chaque souffle, c’était la silhouette bronze de Marion que je cherchais. C'était l'étincelle de ses yeux vert-bleu que je voulais voir s'allumer dans l'obscurité.
L’odeur de la femme — un parfum de synthèse, floral et entêtant — m’écœurait. Elle n’avait pas cette fragrance de vanille sauvage et de pluie qui semblait émaner des pores de Marion.
— Tu restes ? murmura la blonde d'une voix ensommeillée.
— Non.
Je me rhabillai avec une hâte brutale, boutonnant ma chemise de lin avec des doigts qui tremblaient de rage. Je jetai une liasse de billets sur la commode, un geste machinal, froid, dégoûtant. Je n’étais pas fier de moi. Pour la première fois de ma vie, je me sentais médiocre. J'avais agi comme un homme faible, un homme qui fuit ses émotions dans la chair des autres.
Je sortis du bungalow. La nuit des Maldives était d'une beauté insultante. Les étoiles brillaient avec une insolence cristalline au-dessus de l'océan Indien. Je marchai sur le sable, mes chaussures à la main, sentant la tiédeur des grains sous mes pieds. La gifle de Marion brûlait encore sur ma joue, mais c’était mon cœur qui me faisait le plus souffrir.
Vingt-neuf ans de contrôle. Vingt-neuf ans à construire un rempart de glace autour de mes désirs. Et en une seule nuit, une stagiaire de vingt et un ans avait tout réduit en cendres.
Je revins vers la suite royale. Les lumières étaient éteintes, mais je savais qu'elle ne dormait pas. Je pouvais sentir sa présence, vibrante et blessée, derrière les parois de bois précieux.
MARION SILVA
J'étais restée assise sur le balcon, les jambes repliées contre ma poitrine, fixant l'horizon où le ciel et la mer se confondaient dans un noir total. J'avais entendu le bruit du moteur au loin, puis le silence.
Quand la porte de la villa s'ouvrit, je ne bougeai pas. Je savais que c'était lui. L'air changea de densité dès qu'il entra. Mais quelque chose était différent. L'odeur de Liam n'était plus la même.
Il y avait son parfum boisé, oui, mais sous la surface, il y avait l'odeur d'une autre. Un parfum de femme, sucré et vulgaire, qui me souleva le cœur. Une nausée violente me submergea. Il était allé voir ailleurs. Il était sorti de notre confrontation pour aller se vider dans les bras d'une inconnue.
L'humiliation que je ressentais plus tôt se transforma en une haine glaciale.
Il s'avança sur la terrasse, s'arrêtant à quelques mètres de moi. Il ne dit rien. Il fixait la mer, lui aussi. Dans la pénombre, sa silhouette semblait brisée, dépouillée de son arrogance habituelle.
— Vous sentez le mensonge, Monsieur de Vandières, dis-je d'une voix plate, sans même me retourner.
Il y eut un long silence, seulement troublé par le clapotis de l'eau sous nos pieds.
— Je ne vous dois aucune explication, Marion, répondit-il d'une voix rauque, presque méconnaissable.
— Vous avez raison. Vous ne me devez rien. Nous sommes des étrangers liés par un contrat et une erreur de parcours. Mais sachez une chose...
Je me levai lentement, la robe bronze glissant sur mes jambes comme une insulte à la pureté de la nuit. Je me tournai vers lui. Mes yeux vert-bleu devaient briller d'une lueur sauvage dans l'obscurité.
— ... ce que vous avez cherché ailleurs ce soir, vous ne le trouverez jamais. Parce que ce que vous voulez, ce n'est pas un corps. C'est me briser. Et vous venez de me donner la seule arme dont j'avais besoin pour vous résister éternellement : le dégoût.
Je vis ses mâchoires se contracter. Il fit un pas vers moi, mais je ne reculai pas. Je le fixai avec un mépris si pur qu'il s'arrêta net.
— Sortez d'ici, Liam. Allez finir votre nuit là où vous avez commencé à vous perdre.
Il ne répondit pas. Il fit demi-tour et s'enferma dans le salon, me laissant seule avec l'odeur de la trahison et le bruit d'un cœur — le mien — qui finissait de se transformer en pierre.