Résumé-2

2022 Mots
— Dans ces affaires, il y a systématiquement une enquête, ne t’en fais pas. Et les collègues qui s’en occupent savent ce qu’ils font. Et quand tu dis « on l’a certainement poussée », tu peux mettre des personnes derrière ce « on » ? Des noms ? Ta copine, par exemple, elle t’a alertée qu’elle était menacée, ou harcelée ? Elle se calme. — Un peu… On était proches, mais là-dessus elle restait plutôt secrète. Par contre, je voyais bien qu’il y avait un problème. C’est son père. Elle savait que tu étais dans la police, et elle m’avait demandé comment ça se passait pour porter plainte contre lui. Elle n’a pas voulu me donner des détails, mais ça avait l’air sérieux. Elle n’en a parlé à personne d’autre, je pense. Elle avait peur. — Peur de lui ? De son père ? Tu as une idée ? Regard en coin. Elle lâche du bout des lèvres. — Je ne sais pas exactement. J’ai déjà rencontré son père, un vieux vicelard. Il a une sale réputation. Il avait un comportement un peu bizarre avec Cindy. Pas vraiment comme un père avec sa fille. Elle en avait une frousse bleue. — Et tu penses qu’il abusait d’elle, c’est ça, Carine ? Et ce serait pour ça qu’elle voulait porter plainte. Un inceste, hein ? Dis-moi ! Les traits de l’adolescente se ferment. La crudité du propos la choque. Elle enserre son bol des deux mains, et plonge le nez dans son café. Felber reste un moment silencieux, hésitant à répéter ses questions, peut-être en les reformulant. Perplexe, il se demande quels mots il devrait employer. Pour lui, comme pour tout le monde, un inceste, c’est un inceste, un point c’est tout ! Le phénomène est suffisamment connu. Alors, droit au but, et pas la peine de faire une dissertation de quinze pages entre deux tartines, surtout sur un thème aussi sordide. Il s’éclaircit la gorge, cherche une contenance en se servant un café ; il jette une œillade vers la mine butée de sa fille. Le malaise s’installe, réduisant à néant les chances de reprendre le fil du discours. Encore un rendez-vous manqué, pense-t-il. Une porte grince dans le couloir, et des glissements de patins approchent. Nerveuse, l’adolescente se lève d’un bond, saisit son sac d’école, et sort de la pièce. Sa mère accueille sa bise avec des yeux encore embrumés de sommeil. Incompréhension. Felber reste sur sa chaise, les bras ballants, les yeux ronds. Au moment où Carine ferme la porte, elle lui décoche un regard plein de rancœur. L’épouse ensommeillée remarque. — Ben dis-donc. Si elle avait eu un pistolet à la place des yeux, tu ne serais plus de ce monde. Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous vous êtes encore disputés ? À quel sujet, cette fois ? Il balaie la question d’un revers de main négligent. — Ne t’inquiète pas, Sylvie. La tentative de suicide de sa copine la perturbe, c’est juste une mauvaise passe à traverser. Encore une. Il fallait s’y attendre. Elle cherche des réponses, et elle n’est même pas capable de formuler correctement les questions. Elle commence à s’imaginer des trucs ; elle s’emballe. Tu vois le genre. — Oui, je crois. Mais dis donc, Michel, on devrait peut-être l’emmener voir un psychologue, non ? Il l’aiderait justement à se poser les bonnes questions. D’ailleurs, je suis étonnée que son lycée ne mette pas ça en place. Ça se fait normalement dans ce genre d’histoires. J’ai lu que c’était à la mode, en tous cas. J’appellerai le proviseur ce matin. Sourire ironique. — Un psychologue, tu parles ! Juste bons à te pomper ton fric ces gens-là, et sans prise en charge par la sécurité sociale, évidemment. Si tu les laisses faire, ils te siphonnent ton compte en banque encore plus vite qu’une secte ! Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’un psy pourrait faire de plus que nous, hein ? Tu crois qu’on n’est pas capables de lui parler à notre fille, de lui expliquer ? Sylvie Felber s’approche, promène un regard désabusé sur la chaise vide de sa fille. Sur la table, le bol de café est à moitié plein, et les tartines s’alignent sur l’assiette, intactes. Le policier grommelle. — Bon, d’accord… Elle a 17 ans, et c’est tout ! Je me renseignerai quand même au sujet du père Pinelli en arrivant à la brigade. Cette histoire de plainte mérite quand même d’être creusée. J’espère que sa copine va s’en sortir. C’est un sale coup pour tout le monde. Mais tout n’est pas perdu. Je vois souvent passer des synthèses sur mon bureau. Chez les filles, les tentatives de suicide échouent très souvent. C’est plus des appels au secours qu’autre chose. Reste à savoir si cette gamine va se placer dans la bonne case statistique. * 3 * Le docteur Jan Messer tourne les pages du dossier de Cindy Pinelli avec brusquerie. Il marche à vive allure, manquant à plusieurs reprises de heurter des dessertes. Avec une prudence respectueuse, les gens s’écartent sur son passage. Le vieil homme porte une blouse du bloc opératoire ; un masque chirurgical saute sur son épaule. Il en impose. Une femme l’accompagne au pas de course, légèrement en retrait. C’est une petite souris silencieuse, grise comme sa chevelure emprisonnée dans un chignon. Elle est chargée de lui présenter le cas, mais elle s’est abstenue. Le docteur Messer n’aime pas les résumés ; il préfère les données brutes, et surtout le contact direct avec les patients. Il se méfie des intermédiaires. La mine pincée, la femme l’observe ; elle guette sa réaction. Le docteur Marie Laval connaît presque chaque ligne par cœur ; elle les a préparées quelques minutes plus tôt. Une tentative de suicide par intoxication médicamenteuse. Les pages sont émouvantes, malgré une rédaction lavée de tout sentiment. Les descriptions sont efficaces, avec des mots froids comme le marbre. La plupart des phrases sont abrégées, sans verbes, sans adjectifs, sans adverbes. Elles laissent l’impression de moignons de textes, avec des faits scientifiques bruts, une sorte d’écorché du langage. Mais il est aisé d’aller au-delà des mots, et voir la souffrance d’une vie, une très jeune vie. Cindy Pinelli a 17 ans. Le chirurgien a aussi une fille. Il examine la partie neurologique du rapport, deux électro-encéphalogrammes, espacés de quatre heures, et pratiqués par deux médecins différents. Le protocole a été scrupuleusement respecté. Toutes les sphères de l’activité cérébrale ont été analysées, le moindre signe de conscience a été traqué. Le papier thermique montre un résultat d’une désespérante simplicité, une ligne plate, un chemin direct vers la fin. Messer surgit en trombe dans le bloc opératoire, et entre dans la lumière crue de la salle. Deux projecteurs sont braqués sur la table d’opération. Ils éclairent une silhouette allongée sur le dos ; elle a les bras collés contre le corps ; elle est nue. Les faisceaux blancs lui impriment une carnation très pâle. Pourtant elle est pleine de vie, et les traits demeurent étonnamment sereins. Tous les yeux se tournent brièvement vers le chirurgien, avant de papillonner ailleurs, fuyants. L’ambiance est inhabituelle. Elle est faite de silence, de gestes mesurés, et il règne une gêne diffuse. C’est une atmosphère d’église. Le médecin s’approche du marbre. La poitrine menue se soulève au rythme de la respiration. Sur le visage de l’adolescente, un léger sourire marque le coin des lèvres, incongru. Elle vit un rêve agréable, dans un sommeil insouciant. On la croirait capable d’ouvrir les yeux, de bâiller, et de s’étonner de se trouver dans cette salle au milieu d’inconnus en blouses bleues. L’illusion est vite dissipée par la présence encombrante des appareils de réanimation. Ils ronronnent, reliés au corps par des tuyaux translucides. Sans attendre, le médecin se penche vers les points d’entrée. Voies veineuses, sondes urinaire, digestive, patchs autocollants de défibrillation. Murmure satisfait. Tout est en ordre. L’anesthésiste se rapproche ; les autres membres du bloc cessent leur activité, attentifs. Il s’éclaircit la voix. — On a un problème, docteur Messer. Le chirurgien se redresse. — On a préféré vous attendre pour commencer le drapage, pour vous montrer. Regardez l’intérieur des bras. Ils sont couverts de cicatrices. Les plus anciennes datent de six mois environ, mais il y a plus perturbant. Ce sont les hématomes, très récents, moins d’une dizaine d’heures avant le geste suicidaire. Ils sont nombreux. Des violences volontaires, certainement, et un cas de maltraitance, peut-être. Messer se tourne vers le rapport posé sur une desserte. Le praticien devance sa remarque. — Vous ne trouverez rien dans le rapport. Les urgentistes n’ont rien consigné. Et bien sûr, il n’y a aucun signalement. Vous connaissez l’équipe de Beaujour. Ce n’est malheureusement pas la première fois ! Ce sont des gens de terrain, pas vraiment des amoureux des paperasses ! Par contre, nous tous dans ce bloc, on ne peut pas ignorer ces traces, n’est-ce pas ? Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Tous les regards se portent sur le chirurgien. La décision est difficile, mais la réponse fuse aussitôt, sans équivoque. Le débit est saccadé, avec un accent qui évoque l’Est du Rhin. — On poursuit ! Mademoiselle, veuillez, je vous prie, récupérer immédiatement l’appareil photo ; c’est vous qui prendrez les clichés. L’équipe de réanimation ! Vous engagez la suite du protocole. La ventilation et l’hémodynamique paraissent sous contrôle, mais pas l’hypothermie. Attention ! L’intervention va être longue, alors installez immédiatement un matelas chauffant. Le ton autoritaire électrise l’équipe ; l’aide-soignante s’éclipse dans le local technique, à la recherche de l’appareil. Dégagé du poids de lourdes responsabilités, tous se réfugient dans l’action. Le docteur Marie Laval murmure. — Docteur Messer, qu’est-ce qu’on fait d’un point de vue administratif ? — Une information au procureur ! C’est le minimum. Mais pas plus pour l’instant. Contentez-vous d’envoyer un fax au numéro de permanence. S’ils veulent me parler, prévenez que je ne suis pas disponible dans les cinq prochaines heures, au moins. Par contre, il va y avoir une enquête. Prélevez des échantillons de sang et d’urine pour leur légiste. Faites-le dès maintenant. On gagnera du temps. Quand l’aide-soignante revient du local technique, il susurre, soucieux. — Et de mon côté, j’ai plutôt intérêt à soigner le compte rendu opératoire. Venez avec moi, Mademoiselle, je vais vous indiquer les zones à photographier. Elle emboîte son pas, tournant l’appareil dans tous les sens. Elle est nouvelle dans le métier, et sa récente spécialisation ne l’a pas habituée à ce genre de manipulation. L’homme ajoute, pensif. — On va se focaliser uniquement sur les points d’entrée. Pour le reste, c’est inutile, comme on est forcés d’exclure les prélèvements dermatologiques. Quel dommage, d’ailleurs… Un sujet aussi sain ! À l’évocation de ce charcutage en règle, la jeune femme ne peut s’empêcher de frémir. C’est sa première intervention en bloc opératoire. Il n’y a pas qu’avec les technologies photographiques qu’elle doit s’aguerrir ! Pour le réglage, elle s’installe sur une desserte, à côté du rapport. Son regard est attiré par la graphie tourmentée de la page de garde. « ÉTAT DE MORT ENCÉPHALIQUE ». Les mots sont inscrits au feutre noir, en caractères majuscules. Dans l’en-tête, ils débordent de la case qui leur est assignée, allant jusqu’à recouvrir partiellement le logo de l’hôpital. On dirait un cri. Tout en bas, juste à côté de la signature du docteur Jan Messer, une écriture nerveuse a consigné ces mots, « PRÉLÉVEMENTS MULTI-ORGANES AUTORISÉS ». * 4 * — Le docteur Messer a autorisé, et mené cette opération de dons d’organes en son âme et conscience. Légalement il aurait dû attendre mon accord, c’est entendu, mais je ne vais pas l’inquiéter pour ça. Par ailleurs, il a pris soin de préparer le corps et les échantillons pour notre autopsie. Du bon boulot, selon le légiste de garde, le docteur Sophie Mortis. D’ailleurs je connais Messer très bien ; c’est un ponte respecté, et quelqu’un de confiance. Peut-être le connaissez-vous, d’ailleurs ? Comme vous, c’est un allemand naturalisé français, et il connaît très bien Berlin, un gage de qualité, n’est-ce pas ? Bref ! Parfois les circonstances nous obligent à certains aménagements. Vous voyez très bien ce que je veux dire, commissaire Wolf, n’est-ce pas ? Depuis le début de l’entretien, il croise pour la seconde fois le regard droit du policier, un œil bleu pervenche apposé à un œil d’un gris limpide, glaçant. Puis il replonge aussitôt son nez aquilin dans le pot de fleurs qui orne son bureau ; ses doigts boudinés arrangent un bouquet de lys. Une nouvelle manie ces fleurs, songe Wolf. Après les tacots miniatures, puis les coquillages, ce sont les fleurs. L’évolution de ces derniers mois est étrange, mais cela ne traduit pas un changement de caractère. Il reste aussi vachard et tortueux, avec une solide propension à la pleutrerie. Le stress provoque chez lui une abondante transpiration et un strabisme accentué, caractéristique qui lui vaut le surnom peu valorisant de « œil de lynx ». Ces baromètres de son humeur sont infaillibles ; ce matin, de larges auréoles mouillent sa chemise, et ses yeux semblent embrasser les deux murs opposés de la pièce. À l’évidence, le procureur Morgan est très embarrassé, et c’était prévisible. Une convocation de ses subordonnés dans le bureau lambrissé est toujours un prélude à des ennuis. Pour les affaires courantes, l’homme préfère fonctionner par formulaires interposés, moins par fainéantise que par une réticence à côtoyer les flics de terrain. Avant de pousser la porte, la question de l’invité se résume à savoir quels cailloux chatouillent ses doigts de pieds. Stoïque, le policier laisse le silence s’installer. Debout devant le bureau directorial, il attend la suite avec une morgue tranquille.
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