Le procureur repose le rapport et s’éclaircit la voix. Il cale ses cent vingt kilos de mauvaise graisse contre le dossier du fauteuil ; il cherche une contenance. Il se force à fixer à nouveau son interlocuteur. Le vieux policier l’intimide, à plus d’un titre. Son attitude rigide. Un physique inquiétant avec cet œil gris, barré par une large cicatrice du front à la moitié de la joue, une blessure parmi tant d’autres. Un passé nourri d’années de guerres dans les armées régulières – son dossier fait état de nombreuses citations dans les rangs de la Légion Étrangère – et cette période trouble où il a certainement évolué dans le milieu sulfureux des armées privées. Il a un charisme de loup solitaire, pas le genre à se laisser impressionner. Le magistrat reprend plus bas, sur le ton de la confidence.
— L’adolescente a été victime de mauvais traitements, et certains ont eu lieu quelques heures avant son geste suicidaire. C’est la raison de cette information judiciaire. Je vous laisse voir le détail avec le docteur Sophie Mortis.
Raclement de gorge. Il exhibe un formulaire. Sa signature court au bas de la page, d’un bord à l’autre de la feuille, un paraphe à la mesure de son ego.
— Je vous montre l’autorisation officielle de prélever les organes sur le corps. Je joue cartes sur table. Je viens de la rédiger, et vous remarquerez qu’elle est antidatée. Si j’avais été informé de ce signalement, je l’aurais produite dans la minute qui aurait suivi. N’en doutez pas ! Un don d’organes peut sauver une vie, et il est éminemment prioritaire sur nos pesanteurs administratives, n’est-ce pas ? Par ailleurs, je ne veux en aucune façon inquiéter le docteur Messer pour ce genre de broutille. Donc je vous demande de ne pas faire figurer cette irrégularité — très mineure au demeurant — dans vos comptes rendus d’enquête. Puis-je compter sur vous, commissaire Wolf ? Vous n’avez rien contre le docteur Messer, n’est-ce pas ?
Coup d’œil négligent au document.
— Si cette irrégularité, comme vous dites, n’altère en rien la bonne marche de l’enquête, Monsieur le Procureur, je n’y vois aucun inconvénient. Eh non, je n’ai rien de particulier contre ce médecin que je ne connais pas. Et je n’ai rien contre les autres non plus, qu’ils aient un nom à consonance étrangère ou pas… La Seconde Guerre mondiale est terminée depuis belle lurette, je ne vous l’apprends pas, n’est-ce pas ? Mon gibier est le malfrat, quel qu’il soit.
Cette réponse en demi-mesure provoque une moue ennuyée sur le visage lippu. Le magistrat dodeline de la tête, mais la mine fermée de son interlocuteur le dissuade d’aller plus loin. Wolf poursuit.
— Mon groupe s’occupe de meurtres d’adultes, pas de suicides chez des enfants. Cette affaire atterrit chez moi, et pas à la brigade des mineurs. Pourquoi ?
— La brigade des mineurs est mobilisée sur d’autres fronts. Par ailleurs, votre groupe n’a pas bouclé de dossiers depuis plus de trois semaines, permettez-moi de vous le rappeler. C’est beaucoup ! Et vous n’avez pas beaucoup de choses sur le feu. Je suis passé hier dans vos locaux, par hasard, et je n’ai pas noté un grand stress. L’inspecteur Michel Felber expliquait à son collègue, l’inspecteur Eric Taser comment couler une chape de béton. Sans doute passionnant, mais vous lui expliquerez tout de même que le tableau des indices est destiné — comme son nom l’indique — à afficher les indices, et pas ses croquis de bâtiments. Merci d’avance ! L’inspecteur Julie Dantrec semblait plus affairée, au téléphone. Toutefois le papier qu’elle rédigeait ressemblait plus à une liste de courses qu’à un document de travail. Bref ! Vous me semblez plutôt désœuvrés. Un cas de suicide ne présente, a priori pas de difficultés. C’est une occasion de vous ressaisir.
D’un ton suffisant, il assène.
— Compte tenu des éléments du dossier, le père – un alcoolique notoire, et un auteur de violences conjugales reconnu – lui a très certainement fait subir de mauvais traitements. Quelques minutes d’enquête, une interpellation, une mise en examen, et hop ! Une affaire rondement menée au crédit de votre groupe ! Vous ne semblez pas le réaliser, mais je vous offre là un beau cadeau, une opportunité en or pour améliorer vos résultats mensuels. Essayez s’il vous plaît d’en être conscient à défaut, semble-t-il, d’en être reconnaissant.
La cicatrice du policier rosit. Il grince.
— Mon groupe n’a pas à rougir de périodes de repos. Il répond toujours présent quand on le sollicite, et sans compter son temps. Et un dossier en cours ne signifie pas un manque de motivation. Il requiert juste plus de temps que les autres en raison de sa complexité. Et vous avez la singulière habitude de nous les réserver, permettez-moi, à mon tour de vous le rappeler. Alors, ne me parlez pas, s’il vous plaît, de cadeau ! En plus…
— Ça suffit ! Vous m’agacez, commissaire Wolf ! Je vais être plus concis, et plus directif. Vous prenez cette affaire, vous et votre groupe, et c’est tout. Je n’ai pas à me justifier devant vous. Je suis votre chef, ne l’oubliez pas !
Wolf toise froidement le magistrat. Ses accès colériques ne l’impressionnent pas. L’obèse agrippe ses accoudoirs, comme prêt à bondir, ou sur le point de défaillir. En l’état, la nuance est subtile tant il transpire à grosses gouttes. Le policier n’insiste pas. Il se penche pour empoigner le dossier. Avec une agilité étonnante, une main humide se plaque sur le document.
— Et il y a autre chose. Une nouvelle qui vous fera très certainement plaisir. J’ai réussi à dégager un budget de ressources supplémentaires, des prestations de psychologues. Si nous ne les consommons pas avant la fin de l’année, elles seront perdues. Alors, autant les employer, et pourquoi pas chez vous ? Encore un cadeau. Et j’ai déjà un nom, le docteur Aphrodite Pandora. Vous la connaissez plutôt bien, si mes souvenirs sont exacts… Elle intervient en ce moment dans le lycée de la victime pour le compte de l’Éducation nationale. Des débriefings psychologiques, un phénomène de mode, paraît-il. Délicieuse coïncidence, n’est-ce pas ? Ah ! Et j’oubliais ça. C’est pour vous… Ça n’a rien à voir avec votre enquête.
Il se retourne et se penche pour saisir un colis de la taille d’une boîte à chaussures. Il lit avec peine l’étiquette de l’expéditeur.
— Ça vient d’Allemagne. STASI-Museum, Ruschestrasse 103. Veuillez pardonner mon accent. J’ai préféré l’Espagnol en première langue... Mais ça devrait tout de même vous parler, n’est-ce pas ? On y lit deux noms d’expéditeurs. Sans doute le chef et son sous-fifre, une spécificité locale, peut-être. Karl Kaufman et Israël Goldenberg, des amis à vous, je présume. L’adresse de destination a été effacée dans le transport. On y reconnaît les trois premières lettres de votre nom. Vous confirmez ? Il est bien à vous, ce paquet, non ?
Wolf acquiesce en silence ; il approche ses mains de l’emballage. Le geste est lent, comme si un crotale allait lui sauter à la gorge. Cette prudence intrigue le magistrat. Il juge utile de préciser.
— Avant de venir dans mon bureau, le colis est passé au scanner de l’accueil, et on n’a rien trouvé de dangereux.
Indifférent à la remarque, Wolf saisit la boîte délicatement, et quitte le bureau sans un mot.
* 5 *
Wolf a déballé le paquet. Il n’est pas surpris, pourtant il saisit le boîtier en plastique avec une certaine appréhension. Une cassette vidéo, sans lettre d’accompagnement. Wolf apprécie l’économie des mots, y compris l’absence de formulation courtoise. Israël Goldenberg est comme lui. Il n’aime pas les discours inutiles. Et son chef et ami Karl Kaufman n’est pas différent. L’étui porte une étiquette avec une inscription au feutre, de grands déliés surannés, BERLIN ÉTÉ 1945. Il tend l’oreille. Des pas discrets dans le couloir ; ils s’éloignent. La porte de l’armoire grince. Camilla se prépare pour aller chercher le petit Léo à l’école. La nounou se fait discrète, comme si elle craignait de réveiller quelqu’un. Quand Wolf est rentré, elle a reconnu le colis, sa provenance. Elle en comprend l’importance.
Le policier engage la cassette dans le lecteur. Il s’accroupit devant le téléviseur. Les images en noir et blanc sont de piètre qualité. Elles sautent, et des éclairs zèbrent régulièrement l’écran. Une pancarte apparaît en gros plan ; le nom d’une station de métro, Friedrichstrasse, en caractères gothiques. Le champ s’élargit. Des silhouettes s’agitent au-dessous de la plaque, des soldats. Ils portent la veste matelassée de l’armée Rouge. Certains sont tête nue, d’autres sont couverts d’une chapka frappée de l’étoile rouge. Leur tenue est négligée ; ils sont sales, fatigués. Les combats ne sont pas loin. Ils sont jeunes, trapus, avec des pommettes hautes, des yeux bridés. Ils font sans doute partie d’une unité mongole, la chair à canon préférée de Staline. Ils sont face à l’objectif, et posent en levant exagérément le menton. L’exercice les amuse. Ils se bousculent, se chamaillent. La caméra saccade leurs mouvements, et rajoute une touche comique à ces images bon enfant.
Leur attention se fixe sur leur gauche, quelque part derrière le caméraman. Ils font de grands gestes, et invitent une personne à les rejoindre. Soudain, ils se calment. Une ombre entre dans le champ, un dos flou. La silhouette se précise. Un uniforme d’officier, et une casquette. Un homme. Il se retourne et écarte les bras pour les poser sur les épaules de ses deux voisins. Il est très grand, mince ; sa stature dégingandée dépasse l’ensemble du groupe d’une bonne tête. La visière empêche de distinguer son visage. Son crâne est tout en longueur, et ses lèvres sont réduites à un mince filet, presque une cicatrice. Il ne sourit pas.
Il porte la main à son oreille, la tend vers la caméra. L’opérateur doit s’adresser à lui. Il répond par un hochement de menton, et il ôte sa casquette. Wolf bondit sur le bouton de pause. L’image saute, et s’immobilise. L’homme est blond, avec le cheveu ras. Il a les traits fins, et porte un regard plein de morgue sur l’objectif. Wolf avance la main vers l’image pixelisée, pose l’index sur la bouche méprisante. Il sent une présence derrière lui, un parfum capiteux, un regard qui pèse lourdement sur ses épaules. Camilla est là, la chevelure sombre tirée dans un chignon strict. Dans l’ovale de son visage olivâtre, ses yeux noirs ne rient pas. Le policier enlève rapidement son doigt, contrarié, et un peu honteux. Camilla lui parle doucement. Un léger accent hispanique enrobe les consonnes voisées.
— Alors, c’est lui ? Tu as enfin trouvé une image de ce type ? Maintenant, tu sais à quoi il ressemble. Enfin… si c’est vraiment lui, parce que ton vieux juif, il n’est pas le Bon Dieu, non plus. Il se trompe peut-être. Après tout ce temps.
Wolf grince.
— Israël Goldenberg ne se trompe jamais. C’est à cette qualité qu’il doit d’être encore en vie aujourd’hui. Et Karl Kaufman était présent au moment du drame. Il l’a vu comme je te vois en ce moment. S’il a jugé opportun de me transmettre cette b***e, l’homme de ces images est la personne qui a agressé ma mère. Je leur fais confiance.
Elle persiffle, ironique.
— Oui, tu as confiance, et tu as sans doute raison. Kaufman est ton protecteur de toujours, n’est-ce pas ? Ton mentor, ton modèle, celui qui t’a conduit vers ton métier de soldat puis de flic. Des boulots payés à coups de trique où tu as toujours risqué ta peau. Une âme exemplaire en somme…
Il la coupe, agacé.
— Tu ne l’aimes pas, Camilla, mais tu dois admettre que sans lui j’aurais pourri dans une geôle socialiste, comme tant d’autres.
Moue dubitative. Elle élève la voix.
— Peut-être, mais pas sûr… Je ne l’aime pas. C’est vrai. Je me méfie des fascistes, même des anciens fascistes. Ils sont comme les chiens qui ont goûté à la viande crue ; ils n’oublient jamais le goût du sang. Rien ne peut racheter un passé de Waffen SS, rien, tu entends ! Je connais cette armée de tueurs. Les Espagnols avaient les mêmes sous Franco. On n’y était pas recruté par hasard. Il fallait être volontaire pour y entrer, volontaire pour torturer, pour massacrer. Et les critères d’admission étaient sévères. Alors, ne me sers pas le couplet du bon samaritain !
Wolf se renfrogne. Quand ils s’aventuraient sur ce terrain, ils finissaient toujours par des mots qu’ils regrettaient tous les deux. Elle se calme.
— Par contre, j’ai de la sympathie pour ton ami juif, Israël Goldenberg. Je comprends la dette qu’il a envers toi, le Pionnier Rolf Wolf, l’adolescent qui a arraché toute la famille Goldenberg des griffes de la STASI. Je connais cette histoire d’évasion par cœur. Tu n’as pas besoin de me la rappeler. Mais il t’aide depuis tant d’années, ne crois-tu pas qu’il est temps de le libérer de cet engagement ?
— Je ne l’oblige à rien. Je ne lui demande rien. Il est volontaire…
— Arrête Wolfy ! Bien sûr qu’il est volontaire. Il le restera tant que tu t’accrocheras à tes vieux démons. C’est un homme d’honneur. Moi je te parle d’autre chose. Le libérer, et pour ça il faut te libérer toi-même. Il arrêtera si tu arrêtes, non ? Rends-toi à l’évidence. Cette enquête personnelle te bouffe le foie depuis des années. Et pour quel résultat, hein ?
Il secoue la tête, buté.