POV Marlene
Jeudi matin.
Le soleil filtrait doucement à travers mes rideaux, mais contrairement à d’habitude, je n’avais aucune envie de rester au lit à rêvasser.
Mon téléphone vibra sur la table de nuit.
Je grognai légèrement avant de le saisir, les yeux encore à moitié fermés.
Numéro inconnu.
Je fronçai les sourcils.
— Allô ?
Un silence… puis une voix masculine, chaleureuse, familière.
— Donc maintenant tu ne reconnais même plus ma voix ?
Je me redressai immédiatement.
— …Jérémie ?
Un rire éclata à l’autre bout du fil.
— Enfin ! J’ai cru que tu m’avais effacé de ta mémoire.
Un sourire étira mes lèvres malgré moi.
— Mais t’es sérieux ?! Ça fait combien de temps ?
— Trop longtemps, répondit-il. Mais devine quoi… je suis à Kin.
— QUOI ?!
Je me levai d’un bond.
— Depuis quand ?!
— Deux jours. Je suis venu pour un gala de charité. J’expose mes œuvres.
Je restai silencieuse quelques secondes, surprise… puis excitée.
— Attends… le Jérémie que je connais, le petit peintre qui galérait avec ses toiles à Dakar… expose dans un gala ?
— Hé, respecte-moi un peu, madame la grande styliste, lança-t-il en riant.
Je souris.
Les souvenirs remontaient. Le Sénégal. Les rires. Les rêves.
— Je suis fière de toi, Jérémie… vraiment.
Sa voix se fit plus douce.
— Merci, Marlene.
Un petit silence confortable s’installa.
Puis—
— Justement, je voulais te voir. Le gala est samedi soir. Viens.
Je n’hésitai même pas.
— J’y serai.
— Parfait. Je t’envoie l’invitation.
Quelques secondes plus tard, mon téléphone vibra.
WhatsApp.
Une carte électronique élégante apparut à l’écran. Nom du gala. Lieu prestigieux. Dress code.
Je souris.
— Reçu.
— Et ne me pose pas un lapin hein.
— Jamais.
— On va rattraper le temps perdu.
— Compte sur moi.
On continua à parler encore quelques minutes. De tout et de rien. Du passé. De nos vies.
Mais au fond de moi…
Quelque chose venait de s’aligner.
Un gala.
Des gens importants.
Un monde… où il pouvait être.
Les jours suivants passèrent à une vitesse étrange.
Je m’occupais.
Beaucoup.
Trop, peut-être.
Shopping. Spa. Rendez-vous clients. Création.
Tout sauf… penser.
Ou plutôt… éviter de trop penser.
Vendredi après-midi, j’étais dans mon atelier, concentrée sur une nouvelle pièce de ma collection Morè Vision. Le tissu glissait entre mes doigts, doux, presque vivant.
Créer me calmait.
Jusqu’à ce que—
— Bonjour ma chérie ! lança une voix aiguë.
Je levai les yeux.
Une cliente.
Future mariée.
Je forçai un sourire professionnel.
— Bonjour, installez-vous.
Elle s’assit, rayonnante.
— Je veux LA robe parfaite. Le mariage de mes rêves, vous comprenez ?
Je hochai la tête.
— Bien sûr.
Erreur.
Elle ne s’arrêta plus.
— Mon fiancé ceci, mon mariage cela, la cérémonie, les invités, les couleurs, l’amour, la perfection…
Chaque mot était comme une petite aiguille.
Un an.
Un mariage.
Une pression.
Je serrai légèrement les dents, tout en prenant des mesures.
— Vous avez de la chance, dis-je mécaniquement.
— Oh oui ! Je vis un conte de fées !
Je souris.
Mais à l’intérieur…
Rien.
Ou peut-être… autre chose.
Une pensée glissa lentement dans mon esprit.
Moi aussi… j’aurai le mien.
Samedi soir.
Je me regardai dans le miroir.
Robe noire, élégante, parfaitement ajustée. Ma création.
Cheveux soigneusement coiffés. Maquillage subtil mais puissant.
Je n’étais pas venue pour passer inaperçue.
Je pris une dernière inspiration.
Je quittai mon appartement.
Le gala était… magnifique.
Lumières tamisées. Musique douce. Parfum de luxe dans l’air.
Des gens bien habillés. Importants. Influents.
Je scannais la salle du regard.
Puis—
— MARLENE !
Je tournai la tête.
Jérémie.
Je souris immédiatement et m’avançai vers lui.
— Regarde-toi ! dis-je en le serrant dans mes bras.
— Et toi ?! Tu es devenue une vraie reine.
Je ris.
— Toujours dans l’exagération.
Il me guida vers ses œuvres.
Ses tableaux…
Magnifiques.
Profonds.
Vivants.
— Wow…
— Je t’avais dit que j’avais évolué.
— Non… tu as explosé.
Il sourit, fier.
On discuta, on rit. Il me présenta à quelques personnes. Des artistes. Des investisseurs. Des noms importants.
Je jouais le jeu.
Sourire. Charme. Élégance.
Mais au fond…
Je cherchais quelqu’un.
Mes yeux parcouraient la salle sans cesse.
Sans même que je m’en rende compte.
Puis—
Le temps sembla ralentir.
Mon souffle se coupa.
Là.
À quelques mètres.
Costume sombre. Posture droite. Regard froid.
Entouré de personnes… mais seul dans son monde.
Marc.
Mon cœur se mit à battre violemment contre ma poitrine.
C’était lui.
En vrai.
Pas un écran.
Pas une photo.
Lui.
Je restai figée.
— Marlene ? appela Jérémie.
Mais je n’entendais plus.
Je ne voyais plus que lui.
Un léger sourire naquit sur mes lèvres.
Presque dangereux.
— Enfin… murmurai-je.
Mes doigts se resserrèrent doucement autour de ma pochette.
Je n’avançai pas tout de suite.
Je l’observais.
De loin.
Comme si le simple fait de m’approcher trop vite risquait de briser quelque chose.
Il parlait avec un groupe d’hommes en costume. Sérieux. Concentré. Son visage ne trahissait presque rien, à part cette assurance tranquille… presque froide.
Il n’avait pas besoin d’en faire trop.
Tout, chez lui, imposait le respect.
Je déglutis.
— Marlene ?
La voix de Jérémie me ramena à la réalité.
Je clignai des yeux, comme sortie d’un rêve.
— Hm ?
— Tu es sûre que ça va ? Tu t’es arrêtée d’un coup.
Je détournai légèrement le regard, reprenant contenance.
— Oui… je regardais juste la salle.
Il suivit mon regard… sans vraiment comprendre.
— Tu veux boire quelque chose ?
— Oui, volontiers.
Ça me ferait du bien.
Il partit chercher deux verres pendant que je restais là, immobile, essayant de calmer les battements trop rapides de mon cœur.
Respire, Marlene.
Tu es juste dans une salle.
Avec des gens.
Dont lui.
Quand Jérémie revint, je pris le verre qu’il me tendait et bus une petite gorgée.
— Merci.
— Alors, madame la styliste, dit-il en souriant, tu me racontes un peu ta vie ou tu continues de jouer les mystérieuses ?
Je laissai échapper un léger rire.
— Il n’y a rien de si intéressant.
— J’en doute.
On commença à discuter. De mon travail, de ma marque, de ses projets à lui.
Petit à petit, je me détendis.
Presque.
Parce que même en parlant…
Je le sentais.
Quelque part dans la pièce.
Comme une présence constante.
Mes yeux glissaient parfois vers lui, sans que je le veuille vraiment.
À un moment, Jérémie me présenta à un homme d’affaires.
— Marlene est une styliste très talentueuse. Sa marque commence à faire parler d’elle.
Je souris poliment, serrant la main de l’homme.
— Enchantée.
— Le plaisir est pour moi.
Conversation classique. Échange de politesses. Promesses vagues de collaboration.
Je savais faire ça.
Je savais me tenir.
Je savais briller quand il le fallait.
Mais ce soir…
Ce n’était pas ça qui m’intéressait.
Après quelques minutes, je m’excusai doucement.
— Je reviens.
Jérémie hocha la tête.
— Ne disparais pas.
Je souris.
— Promis.
Je m’éloignai lentement.
Pas vers lui directement.
Pas encore.
Je passai près des tableaux, observant les œuvres, prenant mon temps. Comme si j’étais simplement une invitée parmi d’autres.
Mais en réalité…
Je réduisais la distance.
Petit à petit.
Sans me précipiter.
Mon cœur battait toujours fort, mais différemment maintenant.
Moins de panique.
Plus de… contrôle.
Je finis par m’arrêter à quelques mètres de lui.
Assez proche pour entendre le ton de sa voix.
Grave. Posé.
Je tournai légèrement la tête, faisant semblant d’admirer une œuvre accrochée au mur.
Puis—
Un mouvement.
Un léger déplacement.
Et sans prévenir…
Nos regards se croisèrent.
Juste une seconde.
Peut-être deux.
Mais c’était suffisant.
Le temps sembla se suspendre.
Je ne bougeai pas.
Lui non plus.
Son regard… était exactement comme je l’avais imaginé.
Intense.
Observateur.
Difficile à lire.
Puis, comme si de rien n’était, il détourna les yeux et reprit sa conversation.
Comme si ce moment…
n’avait jamais existé.
Je restai là, immobile.
Puis un sourire lent apparut sur mes lèvres.
Pas frustré.
Pas blessé.
Non.
Presque… amusé.
— D’accord, murmurai-je pour moi-même.
Je pris une légère inspiration.
— On va faire ça bien.
Je me redressai légèrement, ajustant ma posture.
Pas de précipitation.
Pas d’erreur.
Juste… le bon moment.
Je fis quelques pas supplémentaires dans la salle, me mêlant de nouveau aux invités, échangeant quelques mots ici et là.
Mais maintenant…
Tout était différent.
Parce que ce n’était plus un rêve.
Il m’avait vue.
Même brièvement.
Même sans importance pour lui.
Mais il m’avait vue.
Et pour moi…
C’était suffisant.
Pour commencer.