Ici se terminent les mémoires de Bénédict Masson. Grâce à eux, nous sommes entrés dans cette grande misère morale, dans ce drame intérieur créé par la laideur. C’était nécessaire. Le flambeau, allumé par lui-même et à la lueur duquel nous avons examiné ce paria : l’homme laid – va nous aider à éclairer certains coins du drame extérieur dont il fut l’effrayant héros. Voyons d’abord ce qui se passe dans sa petite maison de campagne. Ce que nous en connaissons déjà n’est guère rassurant. Corbillères-les-Eaux est à une heure, en express, de Paris. On descend à une petite gare qui donne directement sur la place du bourg qui compte au plus huit cents habitants. Il y a vingt ans, il n’y avait là qu’une halte ! c’est la halte qui a créé cette agglomération villageoise, au milieu de cette vaste plaine aquatique et traîtresse dont l’aspect ne rappelle en rien les paysages aimables, ombreux, touffus, si accueillants de l’Île-de-France. Marais et marécages, étangs couverts de plantes d’eau, gardés par des saulaies désolées, par des boqueteaux sauvages, domaine immense du gibier d’eau et des poissons, et cependant peu fréquenté des chasseurs et des pêcheurs parisiens qui aiment la joie du décor et les gaietés de la guinguette. Pour se rendre chez Bénédict Masson en quittant la gare, on suivait d’abord la route communale, puis on la quittait pour des sentiers étroits, humides et bourbeux, même au temps des chaleurs, et, après avoir cheminé une demi-heure environ entre des rives mal définies, entrevues à travers une muraille de roseaux, dissimulées sous le cœur flottant des nénuphars, on entrait dans une espèce de cirque fermé par un petit coteau sombre et boisé qui se reflétait dans les eaux noires d’un étang. La maison était entre l’étang et le bois. Elle eût, du reste, été assez coquette, avec ses briques et son toit d’ardoise, si elle eût été moins délabrée, si son jardin de curé avait été bien tenu, si son potager avait été cultivé… Mais depuis qu’elle appartenait à Bénédict Masson fils, celui-ci n’en prenait guère soin, se refusant à toutes réparations, ne voulant point d’homme de peine chez lui, pas même de domestique à demeure… Il tenait cette petite propriété de son père qui avait été un pêcheur et un chasseur enragé et qui avait fait élever cette bicoque dans un pays qui, pour lui, était une contrée de rêve, où il venait passer ses vacances et s’installer sitôt qu’il avait vingt-quatre heures de liberté. Le père de Bénédict Masson avait fait de bonnes petites affaires dans la reliure populaire et laissé à son fils une somme assez rondelette avec laquelle celui-ci s’était payé le luxe de parcourir le monde en artiste, et suivant une fantaisie romantique qui le faisait prendre souvent pour fantasque alors qu’il n’était que poète. Bénédict était revenu de ses voyages presque pauvre, et nous connaissons sa manière de vivre. Il avait conservé la maison de Corbillères, parce que cette solitude et cette désolation lui plaisaient. Plusieurs fois, de gros propriétaires des environs qui avaient loué les chasses et la pêche sur tout le domaine des marécages, avaient voulu la lui racheter pour y installer un garde, mais il avait refusé toutes les offres. Quand il quittait l’Île-Saint-Louis, c’était pour venir se réfugier là, vivre en sauvage, avec délices, travaillant vaguement à quelques reliures d’art, des travaux méticuleux qui demandaient un temps infini, des mosaïques où finissait toujours par apparaître quelque figure de femme qui, dans les derniers temps, ressemblait singulièrement à Christine, de même que, de son côté, Christine reproduisait inlassablement l’image de Gabriel. Et puis, tout d’un coup, il était pris de dégoût pour son œuvre, la rejetait avec rage ou même l’anéantissait dans le petit atelier qu’il s’était créé là pour sa satisfaction personnelle et en dehors de tout esprit commercial… et il sortait, habillé en boucanier, rêvant pendant des jours et des nuits la vie de la prairie comme il l’avait connue, lorsqu’il était enfant, dans les livres de Gustave Aimard, faisant cuire quelques morceaux de bidoche sur des sarments, entre deux pierres, suspendant, les nuits, un hamac qu’il avait fabriqué dans un ancien épervier trouvé dans la succession du père et qu’il attachait aux arbres… Chose bizarre, ce boucanier ne chassait ni ne pêchait, n’avait ni fusil ni engin d’aucune sorte… mais il avait dans ses poches un carnet et un crayon, et il faisait des vers… il faisait des vers sur l’amour… Il ne pensait qu’à cela, l’amour ! Hideux, il détestait les femmes, mais il les eût voulues toutes… L’aventure qu’il venait d’avoir avec Christine, et qui ne faisait que commencer, avait un peu discipliné sa frénésie cérébrale, mais auparavant, chaque fois qu’il se trouvait en face d’une femme, il avait envie de la mordre autant que de l’embrasser, tout de suite… Cependant, il n’en avait jamais touché aucune (disait-il), et elles n’avaient jamais couru aucun danger avec lui (affirmait-il), à cause d’une timidité qui le paralysait, dès le premier geste, jusqu’à l’anéantissement. Ce que nous avons reproduit de ses Mémoires semble assez en rapport avec ce Bénédict Masson (en dehors de la dernière scène avec Christine, scène sur la brutalité de laquelle il glisse, du reste, dans les mêmes Mémoires, assez rapidement). Malheureusement pour lui, il y avait… il y avait ces six femmes qui étaient venues chez lui dans son désert et qu’on n’avait plus revues nulle part !
Cette succession de disparitions avait frappé plus d’un esprit dans le pays ; on s’en était d’abord amusé, puis on avait jasé assez sournoisement ; enfin, comme depuis de longs mois on ne revoyait plus Bénédict Masson, on avait parlé d’autre chose. Mais il y avait quelqu’un qui y pensait toujours, à ces disparitions-là. C’était le père Violette. Le père Violette était garde-chasse de son métier, tant qu’on lui faisait l’honneur de le charger de ces importantes fonctions… Malheureusement, il y avait des années où les sociétés de chasseurs se désintéressaient tout à fait des marécages de Corbillères ; alors le père Violette devenait braconnier. De toute façon, c’était un homme précieux. Avec lui, on était toujours sûr d’avoir du gibier. Le père Violette n’avait rien en lui qui rappelât la fleur printanière dont il portait le nom ; il n’en avait ni la fraîcheur, ni le parfum, ni la modestie. C’était le plus grand hâbleur de chasse et de pêche que l’on pût entendre : avec cela, le pays lui appartenait ; on ne pouvait le traverser, sans qu’il eût l’œil sur l’audacieux qui pénétrait dans son domaine. On l’avait toujours vu habillé de la même façon : vieille culotte de velours à côtes qui n’avait plus de couleur, toujours botté, une veste qui était tout en poches, et dont il sortait des kilomètres de cordelettes, d’extraordinaires engins de pêche, une carnassière qui ne quittait point son épaule même quand on ne lui voyait point de fusil (dans ces cas-là on pouvait être sûr que le fusil n’était jamais très loin), un brûle-gueule qui semblait ne plus être qu’un morceau de braise entre ses lèvres desséchées, sous sa moustache jaunie, calcinée par ce charbon ardent ; un visage taillé à coups de serpe, de grandes oreilles qui remuaient, des narines toujours au vent, tout du chien d’arrêt… de petits yeux vert clair entre des longs cils albinos et qui voyaient d’incroyablement loin. Il n’y en avait pas deux comme lui pour lancer l’épervier ou démolir une b***e de canards sauvages à l’affût, vers lequel il les attirait avec son équipe de poupées de bois flottantes, par les nuits claires, au moment des grands passages… Il habitait une hutte au milieu des têtards, comme il appelait les saules pâles qui dressaient leurs troncs entrouverts, égorgés, sur deux rangs au bord des marais. Il vivait là dans un domaine mi-terrestre, mi-aquatique, parmi les glaïeuls, les sagittaires, les roseaux… Il y avait son bachot, son vivier barbu, autour duquel rôdait la perche noire, où passaient, rapides, les folles escadres d’ablettes argentées… Il détestait Bénédict Masson pour bien des raisons. L’une des plus fortes était que celui-ci lui avait fait manquer une occasion extraordinaire de devenir presque un bourgeois, un vrai garde-chasse établi dans une vraie maison… un chalet comme il convient à un vrai garde, et cela en refusant sa propre maison, celle de Bénédict Masson lui-même, à un « gros bonnet », qui ne demandait pas mieux que de louer tout le pays environnant, chasse et pêche, et qui aurait fait du père Violette son homme, et qui l’aurait installé là jusqu’à la fin de ses jours, assurément, car le marquis de Coulteray (c’est de lui qu’il s’agit) semblait avoir alors sur cette contrée des desseins bien arrêtés… Comme en vrai seigneur du temps jadis, il tenait à dominer tout le pays, à n’être gêné par personne autour de la grande propriété qu’il avait achetée de l’autre côté du vallon, par-delà le bois, et où sa maîtresse, une danseuse célèbre, paraît-il, une Indienne nommée Dorga, donnait chaque année, à des dates fixes, des fêtes auxquelles on venait de loin, de très loin, même d’Angleterre… Mais cette brute de Bénédict Masson, qui ignorait tous ces détails, n’avait rien voulu savoir. Le père Violette était allé un jour chez le relieur pour le tâter. Il avait été mis à la porte comme un voleur. Il n’avait pas même eu à prononcer le nom du marquis. On ne lui avait pas laissé prononcer dix paroles… Et le marquis s’était tout de suite désintéressé de l’affaire… l’ancien garde ne l’avait même plus revu… Eh bien, cette raison que le père Violette avait de détester Bénédict Masson, raison qui avait bien son importance, n’était point la plus forte. La première de toutes et la plus lointaine était que cet affreux garçon laid comme les sept péchés capitaux lui gâtait son marécage, non point parce que Bénédict Masson était repoussant à voir, mais parce que le père Violette ne pouvait comprendre ce que l’autre était venu y faire. Bien avant l’histoire de la disparition des femmes, laquelle pouvait fort bien s’expliquer après tout par l’effroi que leur inspirait cet être misérable et « disgracié de la nature », Bénédict Masson était pour le père Violette le plus grand mystère du monde. Longtemps, l’ancien garde, devenu braconnier, l’avait observé avec une inquiétude grandissante, et encore maintenant ce n’était pas sans effroi qu’il passait à côté de lui comme à côté d’un fou dangereux dont il faut tout craindre… Songez donc !… Bénédict Masson vivait dans le marais, comme un vrai sauvage, comme le père Violette lui-même, plus mal vêtu que lui (quand les femmes n’étaient pas là), couchant à la belle étoile, passant des heures sans remuer, accroupi entre les roseaux, comme qui dirait à l’affût… et il ne pêchait ni ne chassait jamais !… Ça, c’était une énigme !… Le père Violette en était positivement malade !… jamais, jamais un fusil, jamais un engin, jamais un bout de fil, un collet, un bout de gaule… Alors, quoi ? qu’est-ce qu’il faisait là, pendant des journées et des nuits entières, se traînant de-ci de-là, furetant, les mains dans les poches, ou s’arrêtant les yeux fixes, pendant des heures, comme s’il attendait quelque chose, comme s’il chassait quoi ! ou comme s’il pêchait ! Et il ne pêchait et ne chassait jamais ! Et, parfois, il « causait » tout haut, tout seul !… Ça ! le père Violette l’avait entendu !… Qu’est-ce qu’il avait donc dans la cervelle, « cet oiseau-là », s’il n’était pas fou ?… Il avait tout du crime !… Le père Violette s’en était tenu là ! Depuis le moment où il avait été bien sûr que Bénédict Masson ne braconnait pas dans un pays comme celuilà, où il n’y avait rien à faire qu’à braconner, il avait dit : « Voilà un garçon qui a tout du crime ! » Cela une fois admis, on comprend facilement l’impression produite sur l’esprit du père Violette, par cette bizarre disparition des femmes qui s’étaient succédé si étrangement chez notre relieur… Il y avait déjà plus d’une semaine que Bénédict Masson était revenu s’installer à Corbillères, où il avait repris ses habitudes de trappeur mélancolique, quand le père Violette, certain soir, pénétra dans la cuisine de l’Arbre-Vert, de l’autre côté du coteau, sur le versant, d’où l’on découvrait un pays qui n’avait plus rien à faire avec la plaine aquatique de Corbillères, et où apparaissait, entre les boqueteaux verdoyants, de-ci, de-là, le vaste mur d’enceinte qui entourait le parc des Deux-Colombes, la propriété que le marquis de Coulteray avait achetée pour sa maîtresse Dorga, un don royal… L’auberge était en lisière de forêt, regardant le soleil se coucher au bout de la plaine découverte, abritée au nord par un hêtre magnifique (l’arbre vert) ; un porche, une cour, une écurie, un hangar qui servait au besoin de garage ; un enclos palissadé, soigneusement cultivé de légumes, de pommes de terre ; quelques arbres fruitiers ; au-dessus de la porte, la vigne pendait en grappes encore vertes : un cep nerveux festonnait en l’ombrageant l’espèce de tonnelle qui entoure le vieux puits. Une bonne hôtesse, la mère Muche, tout en largeur et toujours de bonne humeur depuis qu’un heureux trépas l’a débarrassée de son gredin d’époux qui passait son temps à boire son fonds avec son revenu, et qui en est mort… Le père Violette est toujours bien reçu là-dedans ; c’est le pourvoyeur occulte de certains repas clandestins où l’on mange ce qui est généralement défendu par les justes lois. On vient d’assez loin faire des parties fines à l’Arbre-Vert. Spécialités de matelotes, gibelottes et surtout un certain brochet farci, rôti, arrosé d’un vouvray encore un peu agressif quia fait la renommée de la mère Muche. Et puis de la discrétion. On peut venir avec une dame on ne vous demande pas de contrat de mariage et l’on n’écoute pas derrière les portes. Ça n’est pas le genre de la maison. Quand le père Violette entra dans la cuisine, la mère Muche était à ses fourneaux. Il ne dit même pas bonjour ni bonsoir, ni rien. Il se laissa tomber sur un banc, au coin de l’âtre, et ralluma sa pipe avec une braise au bout des pincettes, et puis il cracha dans le foyer et regarda la flamme. « Eh bien ? finit par dire la mère Muche, en se retournant, ton Bénédict t’a-t-il enfin « débarrassé le plancher ? » Le plancher ! drôle de façon de désigner les marécages de Corbillères ! Mais la mère Muche n’y regarderait pas de si près, et puis, elle était tout à fait excusable de s’exprimer ainsi, car elle ignorait ces marécages-là. Elle ne les avait jamais vus. On lui avait toujours dit que le pays d’où le père Violette rapportait de si bonnes choses était si laid, qu’elle n’avait jamais eu le courage de grimper à travers bois jusqu’en haut du coteau pour savoir comment il était fait. Mais depuis des années, elle entendait parler du seul homme au monde qui voulût bien habiter cette contrée-là avec le père Violette, et malgré le père Violette !… Ah ! le garde ne lui laissait rien ignorer du monstre de laideur qui avait choisi cette solitude pour y attirer des femmes et les assassiner ! Ça, c’était le fonds, le tréfonds de la pensée du père Violette, et il ne l’avait pas caché à la mère Muche, sous le sceau du plus grand secret, bien entendu. Celle-ci ne faisait qu’en rire. La mère Muche riait de tout depuis que le père Muche était mort. « Quelle drôle de tête tu fais, Violette ! reprit la mère Muche… c’est-y qu’il y aurait du nouveau du côté de ta hutte ? T’as l’air tout retourné… Un verre de piot bien frais, hein, ça te remettrait peut-être bien !… – Donnez donc « à bouère » et vous saurez tout, mère Muche ! La septième est arrivée !… – Quelle septième ?… » L’autre haussa les épaules. « Vous vous f… encore de moi !… Vous savez bien de quoi je parle !… Eh bien, oui, je suis retourné à l’idée que cette pauvre petite-là y passera comme les autres !… et qu’il n’en sera pas plus question que si elle n’avait jamais existé !… Ah ! mais, cette fois, ça n’ira pas tout seul !… J’suis là !… » La mère Muche continuait à rire : « Oui ! t’es là ! t’es toujours là !… Faudrait peut-être qu’il te demande la permission, vieux jaloux !… » Et elle lui versa à boire, mais le père Violette repoussa le verre, événement grave : « Nous verrons bien si vous rigolerez comme ça le jour où je vous apporterai la preuve… une seule preuve… ça se rencontre !… – Sûr ! répliqua-t-elle… il faut bien qu’il les mette quelque part, à moins qu’il ne les mange !… – Vous blaguez !… je vous dis qu’elles n’ont point toutes repris le train !… Ça, c’est une preuve !… – Eh bien, elles sont reparties par la route !… du moment que tu me dis qu’il est si laid, je ne vois point ce qui les aurait retenues à son service dans un endroit assez désolé… et puis elles ont peut-être eu peur !… Alors, elles se sont sauvées !… – Peur !… Je vous crois qu’elles ont eu peur ! – Elles te l’ont dit ? – La dernière me l’a dit ! (là-dessus il ressaisit son verre et le vida d’un trait pour se donner du courage ou s’éclaircir les idées), la dernière qui est restée près de trois semaines… Oui, j’ai pu lui parler à celle-là !… et elle m’en a raconté, allez, sur le Bénédict !… – Et elle avait peur !… et elle est restée trois semaines !… – Elle est restée justement à cause de ça ! – Elle est restée parce qu’elle avait peur ?