« Et il ajouta : « – Ah ! le bandit ! » « La Christine s’était levée, toute pâle : « – Mais, explique-toi ! supplia-t-elle… qu’est-ce qu’un trocart ? « – Un trocart, que lui explique l’autre, c’est une aiguille creuse, et le pistolet à trocart, c’est une espèce d’instrument de chirurgie qui ressemble à un petit pistolet… enfin qui fait fonction de pistolet et qui nous sert à envoyer à travers les chairs de l’abdomen une aiguille creuse, quand nous voulons savoir… « – Ah ! je comprends !… je comprends ! s’écria Christine… « – Comprends-tu, reprenait l’autre. L’instrument que voilà part du même principe… Il envoie cette aiguille creuse… remplie préalablement de liquide nocif… » Il a dit « nocif »… j’ai encore le mot dans l’oreille… « Oui ! oui ! je comprends ! faisait la Christine, qui paraissait atterrée…. « – Mais il l’envoie à distance, expliquait toujours l’autre… même à une assez grande distance !… regarde ce ressort… et cette autre disposition de ressort qui accompagne l’aiguille creuse et qui se déclenche aussitôt qu’elle a touché et laissé son venin… « – Je comprends !… Je comprends !… « – C’est ce dernier ressort qui renvoie l’aiguille jusqu’à l’arme qui la projetée… « – Oui ! Oui ! « – Tu vois comme l’aiguille est retenue par ce fil de métal !… Comprends-tu ?… Comprends-tu ?… » « Si elle comprenait !… Du reste, ce n’était pas difficile ; moi aussi je comprenais comment il était fait c’t’instrument, sans même l’avoir vu !… Ça on peut le dire ! Le carabin, pour ce qui est d’expliquer… il explique bien !… Elle avait pris sa tête toute pâle entre ses mains : « – Mais il faut la sauver !… Mais il faut la sauver ! « – Sans doute ! obtempéra le Cotentin, redevenu très calme, il faut la sauver ! Seulement, moi, je ne puis m’absenter en ce moment… Non ! je ne puis pas quitter Gabriel bien que tout aille pour le mieux, mais je ne puis pas quitter le travail pendant qu’il est encore tout chaud ! « – Alors ? Alors ? Alors ? « – C’est une affaire de cinq à six jours. « – Mais nous n’avons pas le droit d’attendre six jours ! « – C’est bien mon avis ! Tu vas donc aller trouver tout de suite Bénédict à sa campagne et tu me le ramèneras ici, sans perdre une heure ! Nous causerons et nous déciderons. » « Là-dessus, il se leva, en lui rendant la boîte. « Je me sauvai… mon service était fini !… J’en avais trop entendu sans rien y comprendre du reste… Ça n’est qu’après l’histoire de la septième que j’ai commencé à y comprendre quelque chose !… »
Christine ne put prendre le train pour Corbillères qu’à deux heures de l’après-midi, et encore elle prit un mauvais train. Elle avait confondu le rapide avec l’express. Elle était dans le rapide qui « brûlait » Corbillères. Elle ne put s’arrêter qu’à Laroche et y attendre un train omnibus qui remontât vers Paris. Quand elle descendit à Corbillères, il était sept heures du soir… Elle comptait y rester trois heures et ramener avec elle Bénédict Masson par le rapide de dix heures. À onze heures, ils seraient à Paris ; la nuit même, ils décideraient avec Jacques du plan à suivre, et le lendemain matin (puisque Jacques ne pouvait pas dans le moment quitter Gabriel) elle partirait avec Bénédict Masson pour Coulteray. Elle était bien décidée à sauver la malheureuse qui, tant de fois, s’était adressée à elle sans être parvenue à se faire entendre. Elle s’accusait d’aveuglement. Elle ne comprenait pas comment elle avait pu subir si longtemps l’influence néfaste du marquis et, à un point tel, qu’elle avait failli, elle aussi, devenir sa victime ! car enfin ! elle aussi avait été visée ! c’était le cas de dire !… et même atteinte ! Elle aussi avait été mordue de loin par le monstre !… Elle n’avait pas fait un rêve quand elle l’avait vu penché sur elle et aspirant son sang, de ses lèvres gloutonnes, par la piqûre du rosier !… b****r si hideux qu’elle n’avait pas voulu y croire, au réveil !… Crime d’un autre âge qu’elle avait rejeté dans le domaine du cauchemar !… Oui, mais il y avait eu le chlorure de calcium qui arrête le sang et le citrate de soude qui le fait couler ! Et il y avait le trocart qui mordait à distance, annihilait à distance ! Cela était bien de notre temps ! La science, la science à l’usage du vampirisme ! ce vampirisme-là n’était plus qu’un rêve !… Ce n’était plus cette chose funèbre, fantomatique et légendaire que les petits esprits modernes repoussaient d’emblée avec dédain, c’était la plus monstrueuse des passions et la plus ancienne – celle du sang humain – servie par la chimie et par la mécanique !… Et elle se rappelait la parole de Jacques Cotentin qui, lui, s’exprimait toujours avec une circonspection et une prudence qui l’avaient plus d’une fois trop fait sourire : « Le mensonge est moins dans les choses que l’on nous rapporte et que nous ne comprenons pas que dans nos connaissances ! Les ténèbres nous enveloppent si impitoyablement que, même en tâtonnant, nous bronchons à chaque pas… » Corbillères-les-Eaux !… Quand elle sortit de la petite gare et qu’elle se trouva sur la place déserte, entre les quatre platanes d’où l’on découvrait toute la plaine marécageuse sur laquelle couraient, dans le moment, de gros nuages noirs bousculés par le vent d’ouest, derniers lambeaux de l’orage de pluie qui, tout l’après-midi, avait mêlé les eaux du ciel aux eaux de la terre, Christine comprit enfin ou crut comprendre pourquoi Bénédict Masson, chaque fois qu’elle lui parlait de Corbillères-les-Eaux, lui avait dit : « Surtout, n’y venez pas ! » Elle n’avait jamais rien vu d’aussi triste au monde. Et c’est là qu’il vivait !… C’est dans cette mortelle solitude qu’il était allé se réfugier après la scène brutale, presque tragique, qui les avait séparés. Elle ne lui en voulait pas. Au contraire, elle se condamnait. Tout avait été de sa faute. Pourquoi s’était-elle montrée si tendre avec Bénédict, ce soir fatal ?… Certes, elle n’avait aucune coquetterie à se reprocher. Elle s’était laissée aller très naturellement à des confidences qu’elle n’eût point faites à un autre, parce quelle éprouvait pour celui-ci, pour son caractère si particulièrement sauvage, pour son talent si ardent, qu’elle n’hésitait point à le qualifier de génie, pour tout son individu moral, une sympathie, une attirance presque irrésistible… Seulement, voilà ! elle n’avait pas pu surmonter un mouvement de dégoût à son approche physique ! Ce b****r de l’homme laid, elle n’avait pas été assez forte pour le subir ! Eh bien, elle aurait dû prévoir cela et ne pas mettre, par son attitude imprudente, Bénédict Masson en droit de le lui demander !… La scène de rage, d’imprécations qui s’en était suivie, elle voulait l’oublier… Elle avait été insultée – même frappée – enfin rejetée loin de lui comme un objet de haine qu’il eût voulu réduire en miettes !… et il était venu s’enfouir ici ! Où ? dans quel coin ? Qui la conduirait chez lui ? La nuit venait. Ce soir-là, elle ne se sentait pas très brave. Vraiment, ce pays l’impressionnait, lui mettait déjà sur les épaules comme un suaire humide et glacé. Elle pensa à retourner à Paris par le premier train ; elle reviendrait le lendemain au grand jour, avec Jacques… Mais voilà que la triste, angoissante, désespérée figure de la marquise lui apparut dans l’agonie du jour et lui montra son agonie, à elle, au fond du château de Coulteray. La pauvre femme, une fois de plus, l’aurait-elle appelée vainement ? Christine n’arriverait-elle que lorsqu’il serait trop tard ? La dernière phrase de la dernière lettre lui passa devant les yeux : « Et maintenant accourez ! car il va me tuer si je ne meurs pas assez vite !… » Un gamin, sorti de l’unique auberge, examinait sournoisement cette belle dame qui semblait ne savoir où se diriger. Elle lui demanda : « Sais-tu où demeure M. Bénédict Masson ? – Le Peau-Rouge ? fit-il. Bien sûr que je le sais… c’est encore moi qui lui faisais ses provisions, il y a huit jours… avant Annie !… – Qui c’est ça, Annie ? – Eh bien, c’est sa dernière !… Il raconte que c’est sa petite nièce !… C’est elle qui vient faire ses provisions maintenant… Mais voilà deux jours qu’on ne l’a pas vue !… Encore une qu’a dû se sauver comme les autres ! sans demander son reste !… – Veux-tu me conduire chez M. Bénédict Masson ?… » Et elle lui tendait une pièce de quarante sous. Le gamin sauta sur le pourboire et dit simplement : « Suivez-moi, j’m’appelle Philippe ! » Avant d’aller plus loin, il est peut-être nécessaire, pour l’intelligence de la chose qui va suivre, de jeter un coup d’œil sur ce qui s’est passé ou sur ce qui a pu se passer à Corbillères depuis la scène de l’Arbre-Vert qui avait mis aux prises le père Violette et Bénédict Masson… Nous nous rappelons que ce dernier avait menacé le garde de le rendre responsable du départ de sa petite nièce Annie, si celle-ci s’en allait comme les autres… Làdessus, la mère Muche avait conseillé la prudence au père Violette, mais celui-ci n’était pas homme à se laisser intimider.
Il ne changea rien à ses habitudes, tournant autour du pavillon habité par le relieur et guettant Annie quand elle allait aux provisions. Alors il se risquait à montrer sa figure entre les roseaux, mais elle passait son chemin, hâtant le pas, évitant toute conversation avec l’ancien garde, obéissant certainement à la consigne que Bénédict Masson lui imposait… Cependant le surlendemain, comme il était en train de nettoyer son bachot, devant sa hutte, il vit apparaître la jeune fille qui avait un air fort effrayé… « Oh ! monsieur ! soupira-t-elle… Vous n’auriez pas vu, par hasard, ses clefs ?… – De quoi ? fit l’autre en fronçant les sourcils… – Ses clefs !… Il les a perdues !… Il les cherche partout ! Il était dans un état à faire frémir !… Je ne l’ai jamais vu comme ça !… Ah ! on croit connaître les gens !… Pour un trousseau de clefs !… j’ai pensé qu’il allait me briser !… mais je ne les ai pas vues, moi, les clefs !… Et maintenant il les cherche dehors !… Il est dans la petite saulaie à fureter partout, comme un chien, le nez entre les herbes… » Le père Violette était très intéressé par ce que lui disait Annie. Il alluma son brûle-gueule et laissa entendre un gros rire : « Pour ce qu’il y a à voler chez lui, il pourrait bien laisser les portes ouvertes… qu’est-ce qu’il veut qu’on en fasse de ses clefs, et à quoi ça lui sert-il ? Il s’imagine peut-être qu’il a un trésor !… – Ah ! monsieur, il ferme tout derrière lui, et je n’ai pas le droit de descendre à la cave !… Il a des manies incompréhensibles !… Ça n’est pourtant pas un méchant garçon !… – Tout à l’heure tu me disais qu’il a failli te mettre en morceaux !… Il faudrait tout de même s’entendre !… – Assurément, il est coléreux quand ça ne va pas à son idée !… – Et qu’est-ce que c’est que son idée ?… Pourrais-tu me le dire ? T’en sais peut-être bien plus long que moi là-dessus !… » émit l’autre avec un coup d’œil en dessous vers Annie. Mais celle-ci ne comprit pas ou fit celle qui ne comprenait rien… On n’est jamais sûr de rien avec ces gamines… Elle répondit naïvement : « Pour le moment, son idée c’est de ravoir les clefs ! » On entendit alors la voix de Bénédict au lointain : « Annie ! Annie ! » « Je me sauve ! S’il savait que je vous ai parlé, j’en entendrais de toutes les couleurs ! » Le lendemain, le père Violette eut l’occasion de reparler avec Annie… ou plutôt ce fut elle qui lui adressa la parole : « Il les a retrouvées, ses clefs ! – Où qu’elles étaient ? – Je ne sais pas !… Il ne me l’a pas dit… Il m’a dit seulement qu’il les avait retrouvées et il avait un regard, du reste, que je n’oublierai jamais !… Qu’est-ce que j’ai bien pu lui faire ?… Il n’est plus du tout avec moi comme dans les premiers jours ! – Oui ! oui ! on connaît ça !… ricana le père Violette… Les premiers jours, tout nouveau, tout beau ! – Dites donc, monsieur Violette, comment qu’elles sont parties, les autres ? – Ah ! ma petite, ça, on ne sait pas !… – Enfin, quand elles sont parties, on a bien dû les voir passer !… Moi je suis venue avec une malle… je ne dois pas être la seule !… Si je voulais m’en aller, il me faudrait bien un charreton !… – Tu veux donc t’en aller, Annie ? – Eh bien, oui ! là, mais je n’ose pas lui dire !… J’ai peur ici !… Il sait que je vous ai reparlé… Il m’a fait une scène !… Attention ! le voilà qui sort de la maison. » Et elle se glissa derrière une haie comme une couleuvre. Le jour suivant, le père Violette se trouvait à sept heures du matin à l’orée du village, caché derrière un vieux mur, attendant la petite. Il savait qu’elle allait venir aux provisions. Quand elle passa, il montra le bout de son museau barbu. Elle courut le rejoindre, haletante : « Ah ! je vous cherchais !… Je ne veux plus rester là !… Je ne veux plus rester là !… – Eh bien, f… le camp tout de suite ! – Mais je ne veux pas partir sans ma malle !… – S’il n’y a que ça, j’irai la chercher, moi, ta malle ! – Non ! ne faites pas ça ! Il arriverait un malheur !… Ah ! ce qu’il est monté contre vous !… Mais voilà ce que vous pourriez faire… Envoyezmoi Bicot, le garçon de l’auberge, avec un charreton, vers les trois heures… Le Peau-Rouge (c’est bien comme ça qu’on l’appelle à Corbillères ?) sort tous les jours après le déjeuner et va rôder dans les herbes, je ne sais où… faire sa sieste… On ne le revoit pas avant quatre heures… Bicot prendra ma malle et je le suivrai… Vous surveillerez de loin !… Mais ne vous montrez pas, je vous dis, car il pourrait y avoir du vilain… et ce n’est pas vous qui arrangeriez les affaires, je vous le dis !… » Le soir même, à l’Arbre-Vert, le père Violette rapportait à la mère Muche la dernière conversation qu’il avait eue avec Annie : « J’ai fait ce qu’elle a voulu, lui expliqua-t-il, j’ai prévenu Bicot… À trois heures, je me tenais prêt à tout derrière la petite saulaie. Bicot est arrivé avec son charreton. Il a sifflé… la fenêtre de la chambre s’est ouverte, mais c’est le Bénédict Masson qui a montré sa sale gueule. « – Qu’est-ce que vous voulez ? a-t-il demandé rudement à Bicot. « – Ben, m’sieur, je viens chercher la malle d’Annie ! a répondu l’autre qu’était pas à la noce. « – Annie a changé d’avis !… Elle ne part plus ! » lui a jeté le Bénédict et il refermé la fenêtre… et le Bicot est rentré au village avec son charreton. « J’avais bien envie de me montrer, mais je me suis dit : « À quoi bon ? Ça pourrait tout gâter ! Vaut mieux attendre la petite ! » Mais la petite n’est pas ressortie, pas plus que le Bénédict, du reste ! Qu’est-ce que vous en pensez, mère Muche ? – Je te répète ce que je t’ai dit un jour. J’ai vu la figure de cet homme-là une fois ! Je m’en souviendrai toute ma vie. Quand il est arrivé avec son bâton dans la cour et qu’il était mis comme un sauvage, un vrai Peau-Rouge, c’est le cas de dire, et qu’il te cherchait partout ! Je te répète donc que ce que je souhaite pour toi c’est que celle-là ne disparaisse pas, comme les autres ! – N… de D… ! si c’est lui pourtant qui les fait disparaître ! – Raison de plus ! – À demain, mère Muche. Je viendrai vous dire ce qu’il en est. J’guetterai la petite à Corbillères quand elle viendra aux provisions. » Mais la mère Muche ne revit pas le père Violette le lendemain ni les jours suivants. Elle ne devait plus le revoir jamais ! Enfin, comme l’avait dit le gamin qui conduisait Christine dans les sentiers bourbeux du marécage, quand Mlle Norbert arriva à Corbillères, on n’avait pas revu la petite Annie depuis l’avant-veille. Et maintenant continuons notre chemin avec Christine vers la demeure de Bénédict Masson qui, dans le soir tombant, mêlait son ombre triste aux reflets funèbres de l’étang aux eaux de plomb.