Le vent soufflait de plus en plus fort, humide et glacé, échevelant les saules pâles et tordus, fantômes frissonnants au-dessus des roseaux courbés qui faisaient entendre leur plainte chantante, hululante, tantôt horriblement sifflante comme si elle avait passé par mille et mille chalumeaux, tantôt douce comme le dernier souffle de la terre et des eaux pour reprendre aussitôt avec une fureur déchaînée. Il y avait un quart d’heure qu’ils marchaient, le jeune Philippe roulant dans la boue comme dans son élément, Christine essayant d’éviter les flaques, la jupe claquant comme un drapeau, les deux mains à sa toque de voyage, luttant avec le vent qui semblait avoir pris le parti définitif de la lui arracher quand, soudain, ils s’arrêtèrent. Au-dessus de la demeure funèbre de Bénédict venait de s’élever un tourbillon de feu. Flammes, cendres, flammèches s’échappaient avec un ronflement sinistre d’un des tuyaux qui surplombaient le toit et cet embrasement rabattu de part et d’autre par les brusques sautes du vent paraissait prêt à dévorer le chalet tout entier. « C’est un feu de cheminée ! s’écria le gamin, et il ne s’en doute peut-être pas ! » Alors, ils se mirent à courir et se trouvèrent bientôt sur un petit pont de bois qui dressait son pilotis au milieu des roseaux et auquel ils s’accrochèrent un instant pour ne pas être emportés par la bourrasque. L’étang avait de vraies vagues gonflées de courants qui traversaient les marais environnants et venaient bouillonner là comme dans une cuve, il y eut soudain une traînée de sang, reflet de la flamme qui ronflait au-dessus du toit… et dans ce reflet, il y eut un cadavre !… Il arriva du fond de la nuit porté par les eaux en tumulte et se jeta au-devant de Christine et de l’enfant qui l’accompagnait, comme s’ils pouvaient encore quelque chose pour lui… Muets d’horreur, tous deux le regardèrent glisser sous le pont, les bras étendus, sa face déjà décomposée, ouvrant une bouche d’où semblait sortir un dernier appel dans la plus horrible grimace. « Le père Violette !… » put enfin s’écrier le petit Philippe, quand il eut retrouvé son souffle. Et il se reprit à courir mais, cette fois, dans la direction contraire, laissant là Christine, rentrant à Corbillères de toute l’agilité de ses petites jambes, décuplée par la terreur… Quant à Mlle Norbert, se voyant abandonnée, elle n’hésita pas à courir comme à un refuge vers le chalet où il lui fallait, du reste, avertir Bénédict Masson du danger qu’il courait avec ce feu de cheminée qui ne cessait pas, bien au contraire… Heureusement que le vent venant de s’établir au sud-ouest rejetait tout le panache incendiaire loin du toit, du côté de la petite saulaie dont les arbres accroupis surgissaient de temps à autre de la nuit tragique avec des bras tordus, torturés, suppliants. Il est facile de se rendre compte de l’état d’esprit dans lequel Christine arriva à la porte du chalet. L’aspect sinistre du pays qu’elle venait de traverser, la vision de ce cadavre que des eaux bouillonnantes avaient apporté à ses pieds comme l’offrande diabolique de ces lieux funestes, ces flammes qui s’échappaient de ce toit, cet enfant qui s’enfuyait en hurlant d’horreur : tout contribuait à la jeter pantelante sur ce seuil où elle n’avait plus d’espoir qu’en Bénédict Masson ! Son poing eut à peine la force de frapper, mais un grand cri s’échappa de ses lèvres : « Bénédict ! Bénédict ! » Auquel un autre cri, derrière la porte, répondit d’une façon terrible. Un cri ? disons plutôt un hurlement qui était en même temps un monstrueux blasphème, une clameur effrayante qui se continuait en imprécations délirantes et qui frappa Christine au cœur. Et la porte ne s’ouvrait pas… Contre cette porte, Christine agonisait maintenant d’horreur à cause de ce cri plus affreux encore que tout ce qu’elle avait vu et entendu depuis qu’elle avait mis le pied sur cette terre maudite. Sa bouche gémissait encore : « Bénédict ! Bénédict !… » mais comme si elle demandait grâce à son bourreau !… Et la porte enfin s’ouvrit… et il y eut la vision fulgurante d’un monstre qui emportait une jeune femme au fond de son enfer. Et puis la porte fut refermée tandis que, tout là-haut, le panache de flammes se redressait avec une fureur nouvelle, tourbillonnante, dévoratrice… semant sur les arbres agenouillés de la saulaie ses cendres et ses scories funèbres… les enveloppant d’une odeur de mort… Pendant ce temps, le petit Philippe était arrivé au village et y avait répandu l’alarme. Philippe était le fils du bourrelier, mais il ne courut point en arrivant à la boutique de son père. Instinctivement, il se précipita dans l’auberge où il était à peu près sûr, à cette heure, celle de l’apéritif, de rencontrer tout ce qui comptait de force défensive dans le pays : le garde champêtre, le tambour de ville ou appariteur, deux ou trois gars qui faisaient plus ou moins métier de braconniers dans le marécage et qui gardaient toujours leur poudre sèche, tous gens qui faisaient bon ménage, s’entendant comme larrons en foire, et qui depuis longtemps avaient accepté la tutelle dominatrice du père Violette, bon maître du domaine que le Seigneur lui avait départi et y laissant de quoi vivre à ses sujets, pourvu que ceux-ci ne lui marchandassent ni leur admiration ni son autorité ; tous d’accord, du reste, dans la même haine, celle de l’intrus, de ce sauvage, de ce Peau-Rouge qui semblait n’être venu là que pour les narguer, pour les gêner dans leurs habitudes et pour les mépriser, puisqu’il n’aimait ni la chasse, ni la pêche dont ils vivaient. Quand le gamin leur eut appris, dans un langage entrecoupé par l’épouvante, que le cadavre du père Violette naviguait entre deux eaux sous les pilotis du pont près de l’étang, ils se levèrent tous, unanimes : « C’est le Peau-Rouge ! » Du reste, il n’en était pas à son premier coup ! Il y avait beau temps que dans le pays il faisait figure d’assassin ! De l’Arbre-Vert à Corbillères, nul n’ignorait non plus l’animosité qui existait entre les deux hommes… sans compter que, dans ces derniers temps, le père Violette n’était pas le seul à se demander ce qu’était devenue la petite Annie… Cinq minutes plus tard, ils étaient une vingtaine du village, tous armés, qui, de fusils, qui de bâtons, de fourches, prêts à entrer en campagne contre le Peau-Rouge. L’appariteur était allé chercher son tambour et on avait eu toutes les peines du monde à l’empêcher de battre sa caisse… Il n’en prit pas moins la tête de l’expédition, une baguette dans chaque main, décidé à faire entendre une charge héroïque dans le cas où sa petite troupe faillirait au moment de l’assaut. Le petit Philippe trottait à côté de lui… De l’un à l’autre on se recommandait le silence et l’on arriva ainsi à la queue leu leu, à cause de l’étroitesse du sentier, jusqu’aux pilotis du pont où le père Violette les attendait, avec sa figure de papier déjà mi-mâchée par la mort, par l’humidité, par la morsure des poissons et avec le trou noir de sa gueule ouverte qui leur criait : « Vengeance ! » Une sourde exclamation courut tout le long de la file indienne. Deux d’entre les gars descendirent dans l’eau clapotante, éclairée seulement par le fanal sinistre qui brûlait plus fort que jamais au-dessus de la demeure du brigand. Ils tirèrent le corps sur la berge. « Pour sûr, il y a bien vingt-quatre heures qu’il boit plus qu’à sa soif. » Il y eut un court conciliabule. Ce feu v*****t inexplicable, qui sortait en rugissant de la maison maudite, leur faisait peur.
« Ce serait-il qu’il voudrait se brûler… il a peut-être f… le feu à sa bicoque avant de f… le camp ! » Enfin, ils décidèrent d’entourer le chalet et résolurent de s’y précipiter tous à la fois à un signal. « Le signal, c’est moi qui le donnerai ! » souffla l’appariteur… La porte fut enfoncée sans résistance… Les premiers s’arrêtèrent sur le seuil, comme médusés. Cependant, sans s’occuper d’eux, Bénédict Masson, à genoux, répandait de l’eau sur le visage de marbre de Christine, évanouie… Près de là, dans un panier, un tas informe de débris attendait d’aller rejoindre dans la « cuisinière », d’où s’échappait une épouvantable odeur de graisse brûlée, les autres restes d’Annie qui se consumaient dans une flamme attisée par le pétrole… Bénédict Masson, tranquillement, soignait l’une de ces dames, pendant qu’il brûlait l’autre !…
Il fut quasi assommé. Ce n’est que lorsqu’il ne remua plus que les gars de Corbillères cessèrent de frapper de leurs bâtons et de leurs fourches, et encore le bourrelier, le père du petit Philippe, proposa-t-il d’en faire des morceaux, comme Bénédict Masson avait fait de la petite Annie, et de les jeter dans la « cuisinière ». Sans l’arrivée des gendarmes, c’est peut-être bien ce qui serait survenu, tant la fureur des campagnards était extrême et, tout bien considéré, fort excusable. « Ne le sauvez pas de la guillotine ! Qu’il respire au moins jusque-là ! » prononça le brigadier. Alors ils laissèrent Bénédict pour s’occuper de Christine qui n’ouvrait toujours pas les yeux. « Encore une qui l’a échappé belle ! » fit entendre le tambour de ville. Et chacun fut de cet avis. Ce n’est que dehors, sous le coup du grand air et de l’humidité, que Christine donna quelque signe de vie. On était allé chercher une charrette et tous deux y furent hissés. À Corbillères, Christine fut mise dans une chambre de l’auberge. Elle avait une forte fièvre et elle délirait. Quant à Bénédict, que l’on avait jeté sur une botte de paille dans l’écurie et que les gendarmes veillaient moins dans la crainte qu’il ne s’échappât que pour qu’on ne l’achevât point, il poussa un profond soupir vers les deux heures du matin, se dressa sur son séant, se passa la main sur son front moulu par les coups, sembla, à la lueur de la lanterne accrochée à la muraille, chercher quelqu’un qu’il n’aperçut point, découvrit enfin sur le seuil, assis sur des sacs, les deux gendarmes qui le regardaient et dit fort distinctement et sans émotion apparente : « Je suis innocent ! » Les représentants de la maréchaussée ne le contredirent point. Alors, il demanda de l’eau. « Il me semble que je boirais une cuve ! » fit-il. Un gendarme lui apporta de l’eau dans un seau qui servait pour les chevaux. Il but à même, à sa soif qui était longue, puis il se mit le torse nu et lava ses plaies. « Ils n’y vont pas de main morte les gars de Corbillères ! » déclara-t-il. Et il se mit à rire. Les gendarmes en avaient « froid dans le dos ». Ils l’ont dit depuis : jamais ils n’avaient entendu un rire pareil… C’était à abattre ce monstre sur place, à coups de revolver, pour ne plus l’entendre… Ce fut bien autre chose quand il se mit à railler… « J’espère qu’on a pris soin de ma belle visiteuse, fit-il… C’est une jeune fille de famille qui n’a pas l’habitude des marécages… Elle aura pris froid !… tandis que l’autre avait trop chaud ! » Ils se jetèrent sur lui, lui passèrent les menottes. Ils lui auraient mis un bâillon. L’autre se laissait faire, sans résistance aucune, bien qu’il parût avoir recouvré toutes ses forces. Il hochait simplement la tête en ayant l’air de les approuver : « Prenez vos précautions !… On ne sait jamais !… Je comprends que je ne vous sois pas sympathique !… » Dans la grange, on avait mis le corps du père Violette, que la charrette était allée chercher dans un second voyage… Le brigadier avait bien demandé qu’on le laissât sur le sentier où il avait été tiré et où le trouverait la justice, mais ses amis de Corbillères s’étaient refusés à le laisser passer encore une nuit sous la pluie et on l’avait apporté là, dans une bâche. De temps en temps, ils sortaient de la salle commune et allaient le voir, et ils juraient de le venger !… La sous-préfecture avait été prévenue… On attendait les autorités, la police, « tout le tremblement »… Ah ! que c’était une affaire !… Tout le monde était d’accord là-dessus !… Une affaire dont on parlerait longtemps, dans les quatre parties du monde !… Un sacré procès !… On ne savait pas, après tout, combien il en avait assassiné, le Peau-Rouge !… On ne lui connaissait que sept victimes, sept pauvres petites femmes, qu’il avait ainsi découpées en morceaux, jetées au feu de sa cuisinière… mais il y en avait assurément bien davantage !… Au matin, ils étaient si excités qu’ils voulaient ficher le feu à l’écurie, brûler le s****e ! Heureusement, les autorités arrivèrent. Il n’était que temps ! Menacé par tout ce tumulte, ces cris de mort, Bénédict restait calme, d’un calme formidable qui impressionnait ses gardiens, lesquels se demandaient s’ils seraient assez forts pour le sauver une deuxième fois du lynchage. « Ouvrez-leur la porte ! leur dit-il… s’ils veulent me découper, moi aussi, il ne faut pas les contrarier ! » Il avait donné l’adresse de Christine pour que l’on prévînt son père. « La pauvre « demoiselle », ça lui a porté un coup !… Elle ne s’attendait pas à ce qu’elle a vu, bien sûr !… Mais aussi pourquoi est-elle venue ?… Je lui avais tant recommandé de ne pas mettre les pieds dans ce pays ! » Tout ce qu’il disait semblait être un aveu de ses forfaits ou tout au moins conduire à cette conclusion qu’il n’y avait aucun doute possible à émettre sur sa culpabilité, et cependant il prononçait souvent ces paroles qui revenaient comme un leitmotiv : « Ben oui !… mais tout cela n’empêche pas que je sois innocent ! » Se moquait-il des autres ?… Se moquait-il de lui-même ?… Le ton avec lequel il disait cela n’était pas très éloigné de la farce ! Voulait-il se faire passer pour fou ?… Aux premières questions, ou plutôt à ses premières réponses, le juge d’instruction déclara : « Nous sommes en face du genre cynique. » Cynique, ça il l’était !… Il semblait prendre un plaisir sadique à l’horreur qu’il inspirait ; et il faisait tout pour la décupler ! Pendant la première nuit, on avait laissé le garde champêtre et l’appariteur au chalet, où ils avaient surveillé le feu sans y toucher, jusqu’à ce qu’il fût éteint… Les magistrats retrouvèrent tout en l’état : les restes d’Annie dans le panier, ses petits os carbonisés dans le poêle… On découvrit cependant des débris dans la cave… C’est là qu’il l’avait « sectionnée ». On retrouva bien d’autres choses, les malles et les valises, enfin tout le bagage des sept femmes disparues !
« Eh bien, quoi ! qu’est-ce que cela prouve ? répliqua-t-il quand on lui opposa ce trop éloquent témoignage… que je suis homme d’ordre !… Quand elles reviendront, elles seront bien contentes de retrouver leurs petites affaires telles qu’elles les ont laissées !… – Nous saurons retrouver leurs cendres ! s’écria le juge, et peut-être ce jour-là mettrons-nous fin à une attitude qui vous égale aux pires monstres qui aient déshonoré le nom de l’homme ! – Je comprends votre indignation, monsieur le juge, et la fièvre qu’elle vous inspire ! Mais, croyez-moi, il n’est pas bien sûr que vous retrouviez toutes ces demoiselles à l’état de cendres !… Ce n’est pas une raison parce que j’en ai brûlé une pour que j’aie fait flamber les autres… – Mais enfin, pour celle-là, vous avouez ? – J’avoue quoi ?… Je n’avoue rien du tout !… J’ai toujours été trop ami de la vérité pour vous faire le plaisir d’avouer un crime que je n’ai pas commis !… Ça n’est pas une raison parce qu’on découpe une femme en morceaux et qu’on la met dans son poêle pour qu’on l’ait tuée !… – Mais enfin, prouvez-nous que vous ne l’avez pas tuée ! – Ça, monsieur le juge, ça, ce n’est pas mon affaire !…Je ne suis pas magistrat, moi !… je ne suis pas payé par le gouvernement pour faire des enquêtes tendant à établir l’innocence ou la culpabilité des citoyens ! Pour rien au monde, je ne voudrais empiéter sur vos prérogatives… Travaillez ! » Ainsi parlait Bénédict Masson… Nous n’entrerons point dans le détail d’une instruction qui, en effet, a occupé le monde entier et qui est présente encore à toutes les mémoires… Plus les témoignages et les faits semblaient l’accabler, plus Bénédict semblait en concevoir une joie farouche. Jamais son masque n’avait été plus puissant ni, naturellement, plus odieux. En ce qui concerne le père Violette, il reconnut tous les propos menaçants qu’on lui prêtait ; il rendit hommage à la mémoire de Mme Muche, qui raconta avec force détails la visite du Peau-Rouge à l’Arbre-Vert et son entrevue avec l’ancien garde. Mme Muche avait trop prévu l’événement qui devait s’ensuivre pour n’en pas tirer un juste orgueil : « Si le père Violette m’avait écoutée, il amorcerait encore ses lignes et poserait ses nasses. » L’examen du cadavre du père Violette avait établi qu’il avait été pris comme au lasso, étranglé par une cordelette, puis jeté dans l’étang avec une pierre aux pieds ; mais la pierre devait avoir été choisie trop lourde car elle avait rompu le lien qui l’attachait à la victime. « Évidemment, faisait entendre Bénédict Masson quand on lui présentait les résultats de l’enquête, évidemment !… Un Peau-Rouge doit savoir lancer le lasso !… Je vous dirais que je ne sais pas lancer le lasso, que je ne parviendrais pas à vous convaincre, monsieur le juge ! Tout de même, j’attends que vous déposiez ce sacré lasso sur la table des pièces à conviction, à côté de mon petit panier à transporter « les restes »et de ma « cuisinière » ! On était allé interroger Christine chez elle et, sur l’avis des médecins, on put, du moins pour le moment, lui éviter une pénible confrontation. Aussi bien elle eût été inutile, l’inculpé ne contredisant en rien les dépositions de Mlle Norbert. Celle-ci fit son « mea culpa ». Son grand tort avait été d’avoir pitié d’un être particulièrement disgracié de la nature et qui, à cause de cette infortune même, lui avait paru intéressant. La misanthropie du relieur d’art de l’Île-Saint-Louis, sa sauvagerie, ses extravagances, la sombre poésie de ses élucubrations, son langage tantôt enthousiaste jusqu’au plus désordonné lyrisme tantôt brutal comme celui d’un portefaix : elle avait mis tout cela sur le compte d’une laideur qui isolait Bénédict Masson de l’humanité. Elle s’était penchée sur cette douleur, elle s’était heurtée à un bourreau !… Quand la porte du chalet de Corbillères s’était ouverte, elle avait eu en face d’elle une espèce de fou, couvert de sang comme un garçon d’abattoir et qui finissait de lancer dans les flammes les restes déchiquetés d’un corps humain !… Et puis elle ne se rappelait plus rien ! Elle se demandait seulement comment elle n’était point morte de cette vision exécrable !… « Assurément ! soupira Bénédict Masson quand on lui rapporta les termes de cette déposition, assurément, la pauvre enfant n’a pas été gâtée !… Elle ne méritait pas ça !… – Misérable ! ne put s’empêcher de lui répliquer le juge, vous prévoyiez qu’elle pouvait vous surprendre au milieu de vos forfaits, quand vous lui défendiez de venir vous voir à Corbillères-les-Eaux… – Non, monsieur le juge, non, je ne prévoyais point « mes forfaits », pour parler, comme vous, un langage dont la noblesse ne se rencontre plus guère que dans les tragédies classiques !… Si je n’invitais pas Mlle Norbert à faire un petit tour à Corbillères-les-Eaux… c’est que le paysage n’y est pas joli !… »