Chapitre 9

3752 Mots
Les « dames du Feu », parmi lesquelles on voyait de bonnes vieilles à cheveux blancs et de belles et jeunes personnes encore à l’aurore de leur printemps, formaient une confrérie dont l’origine se perdait dans la nuit des siècles, et qui était née de l’usage druidique de célébrer le retour du solstice d’été par des démonstrations de joie, des feux dans les clairières. Ces « dames » dansaient autour des pyramides de bois enflammées, comme il arrive, du reste, dans plusieurs autres provinces de France, la nuit de la Saint-Jean. Au pays de Coulteray, il n’était point de village, point de hameau, de ferme, qui, à cette occasion, n’eût son bûcher. On prie les curés de campagne de les bénir, et, lorsque le feu a accompli son œuvre, on en conserve soigneusement les tisons comme un préservatif contre l’orage. Ainsi la religion et la superstition se rejoignent-elles le plus joliment du monde dans ce charmant pays. Ce jour-là, elles s’étaient encore réunies pour conduire à sa dernière demeure celle qui avait été condamnée par un méchant destin à partager la couche de « l’empouse ». Mais, derrière le cercueil, porté par quatre forts gars du village, « l’empouse » montrait une telle figure de malheur, arrosée de tant de larmes, un gémissement si affreux secouait son grand corps courbé sous la douleur que la réalité de ce désespoir conjugal n’avait pas tardé à faire reculer bien loin dans tous les esprits la cruelle légende dont, après tout, ce pauvre Georges-Marie-Vincent était peut-être la première victime. On se rappelait de quels soins on l’avait toujours vu entourer la marquise. On ne vit plus qu’un mari qui pleurait sa femme, et l’on pleura avec lui, non seulement sur elle, mais sur lui-même ! Un incident, qui se passa au moment où le cortège quittait « la baille » pour entrer dans la petite enceinte du cimetière qui précédait la chapelle, souleva même tout ce peuple en sa faveur. La veuve Gérard se tenait là, appuyée à un pan de mur, à demi dissimulée derrière un chèvrefeuille, mais pas si bien toutefois que le marquis ne l’aperçut, malgré son désespoir. Il se redressa, menaçant, terrible : ses yeux, tout à l’heure embués de larmes, parurent comme desséchés par le feu qui en jaillit ; son bras s’étendit sur la Gérard, comme poussé par un ressort qui était assurément celui de l’indignation arrivée à sa dernière puissance ; sa bouche remua, mais elle n’eut pas à prononcer le « va-t’en ! » dont elle était pleine. Comme soulevée de terre par l’épouvante, la veuve était déjà partie, se jetant hors du château et dévalant vers la « prée » (la prairie) comme pierre qui roule. C’est tout juste si l’on n’applaudit pas ! Chacun comprenait cette sainte colère… Après tout, le pauvre homme devait en avoir assez de toutes ces histoires ! Il n’ignorait pas toutes les stupidités que la Gérard avait colportées, puisqu’il avait été obligé de la mettre à la porte de chez lui !… Et elle avait eu le toupet de se montrer dans un moment pareil !… Cette exécution terminée, à la satisfaction de tous, le cortège pénétra dans la chapelle… Christine et Jacques eurent toutes les peines du monde à en approcher, et Jacques aurait facilement renoncé à y entrer si Christine, dont l’émotion était à son comble, ne l’avait entraîné par la main avec une force irrésistible. « Je veux la voir, elle !… je veux la voir ! » De fait, elle ne l’avait pas encore vue, bien que le cercueil fût ouvert. C’est en vain qu’elle avait essayé de percer les premiers rangs, elle avait été repoussée et elle n’avait aperçu que des gerbes de fleurs, dont on avait fait à la morte une couche embaumée… La chapelle était déjà pleine, quand Christine avisa devant le porche un homme en surplis qui distribuait des coups de sa baguette noire et plate dont les extrémités étaient garnies d’une armature d’argent ; ainsi faisait-il reculer les fidèles trop pressés qui le bousculaient… Ce ne pouvait être que le sacristain. « Drouine ! » prononça-t-elle. Celui-ci se tourna vers elle et l’aperçut qui tenait toujours Jacques par la main… Elle se nomma : Christine Norbert, et présenta son cousin. « Mon Dieu, soupira Drouine en levant les yeux au ciel, vous arrivez bien tard ! si vous saviez comme elle vous a attendue !… – Peut-on encore la voir ? demanda Christine. – Suivez-moi », répondit-il… Et il les fit descendre tout de suite par un petit escalier souterrain qui conduisait à la crypte. Celle-ci était encore déserte. « Tenez, placez-vous dans ce coin ; après la messe, on va la descendre ici… Vous la verrez tout à votre aise. Elle n’a jamais été si belle, on dirait un ange… On va la mettre provisoirement dans le tombeau de « l’empouse » qui est vide, comme vous le savez certainement, et d’où elle ne sortira que pour être ensevelie définitivement dans un tombeau magnifique que M. le marquis va lui faire faire qui sera édifié là-bas… auprès de celui du comte François II, dit Bras-de-Fer, mort en terre sainte. M. le marquis a bien du chagrin ! » Il les quitta, car on avait besoin de lui, là-haut… Ils se trouvaient dans une espèce de niche creusée dans la muraille, et d’où ils dominaient le tombeau de « l’empouse », lequel était ouvert, attendant sa nouvelle proie… On avait glissé la pierre qui le recouvrait (et sur laquelle on pouvait lire encore l’inscription relative à Louis-Jean-Marie-Chrysostome, écuyer de Sa Majesté) sur un tombeau voisin… Jacques sentit la main de Christine qui se crispait dans la sienne… Tout cet appareil de mort, ces chants funèbres qui leur paraissaient dans leur retraite souterraine comme la plainte même des trépassés, jaillie des entrailles de la terre, ces figures de pierre étendues sur les sépulcres, les mains jointes dans un dernier geste de supplication et de prière avant le jugement dernier, toute cette scène, éclairée assez lugubrement par quelques rayons tombés des soupiraux gothiques qui prenaient jour au ras du sol envahi par des ronces du cimetière étaient bien faits pour impressionner un esprit qui eût été moins ébranlé que celui de Christine. Quant à Jacques, il maudissait comme toujours sa propre faiblesse qui aboutissait à ce cul-de-sac de la mort dans lequel il était venu s’enfermer avec Christine, dans le moment même qu’il rêvait pour sa fiancée la renaissance de toutes les forces vitales dans le rayonnement d’une nature triomphante… Lui, si fort avec les autres et avec lui-même, lui, l’intelligence même, il n’existait pas, il n’avait jamais existé devant elle que par elle !… Il s’en rendait compte une fois de plus, il y avait beau temps qu’il ne luttait plus ; un instant, il avait essayé de se ressaisir, il avait senti qu’elle le laisserait s’évader avec sa belle tranquillité et son doux sourire triste, sans autre protestation… « De profundis clamavi ad te, Domine ! » Chaque esprit, icibas, et sans doute là-haut, a son maître… Il ne sied pas, même au plus orgueilleux, de faire le malin… On a vu de prodigieux cerveaux à la remorque de repoussantes gotons ; et Christine était belle et bonne… « Dies irae, dies illa ! » La grille ouvragée qui était derrière le tombeau du comte François, dit Bras-de-Fer, s’ouvrit, et le cortège des filles de Marie et des dames du Feu se répandit dans la crypte, précédant le cercueil que les gars apportèrent et soulevèrent pour l’enchâsser provisoirement dans le tombeau de « l’empouse »… On eût dit qu’ils y déposaient une merveilleuse corbeille de fleurs, où reposait une vierge endormie… Christine ne quittait plus cette figure idéale de ses yeux agrandis par l’angoisse et la douleur… Ah ! oui ! qu’elle était belle dans la mort, Bessie-Anne-Élisabeth !… Belle comme Juliette au tombeau, quand elle fut descendue dans la fraîcheur religieuse du sanctuaire embaumé qui efface tous les tourments et rend à l’enveloppe terrestre sa pureté d’aurore, belle comme Ophélie ornée de sa guirlande de plantes sauvages et les cheveux humides encore de la flore des eaux… et comme elle, échappée enfin à l’outrage d’un insensé auquel elle avait livré un cœur pur avec toutes ses espérances et ses naïfs désirs !… évadée d’un cercle d’horreur qu’elle n’avait pu comprendre et où sa raison avait succombé avant qu’elle exhalât son dernier soupir !… « Dors ! dors donc ton dernier sommeil que rien ne viendra plus troubler, je te le jure ! » murmura dans un sanglot et en s’affaissant sur ses genoux défaillants Christine à demi pâmée. À ce gémissement répond un cri de désespoir, et Georges-Marie-Vincent s’effondre, lui aussi, devant ce cercueil qu’il a peut-être ouvert !… La cérémonie s’achève, les dernières prières sont dites, la pierre est glissée sur celle qui ne verra plus la douce lumière du jour… On soulève le marquis qui se laisse emporter comme s’il avait été soudain frappé de paralysie… Il ne recouvre un peu l’usage de ses membres qu’à la fraîcheur du dehors et quand il aperçoit Christine et Jacques qui sortent les derniers de la crypte… Il fait quelques pas vers la jeune fille, lui saisit les mains avec une effusion qui la glace… « Ah ! merci ! merci d’être venue, vous qui étiez son amie !… » Elle présente Jacques, son fiancé… Il ne leur quitte plus les mains… Ce sont eux qui doivent l’accompagner jusqu’au château… « Ne me quittez pas !… ne me quittez pas ! Je suis si malheureux… si vous saviez !… si vous saviez !… Mais vous savez tout, vous, Christine !… Je n’ai rien à vous apprendre !… Vous seule ici pouvez comprendre toute l’étendue de ma misère !… Ah ! je suis le plus misérable des hommes !… » Et pendant que la foule s’écoule, émue, silencieuse, vide la baille, regagne la campagne, les villages, il les retient dans l’ombre de ce château de la mort, aux volets clos… « Je vais partir ! fait-il d’une voix brisée. Je vais partir loin, très loin !… Où ?… je n’en sais rien encore !… mais je ne puis rester un instant de plus ici !… Trop de souvenirs !… trop de souvenirs !… trop de douleurs !… » Une porte est poussée… une portière se soulève… Une ombre que Christine reconnaît… C’est Saïb Khan lui-même, le médecin indien. Il ne prononce pas une parole… À sa vue, Georges-Marie-Vincent s’est soulevé. « Adieu ! soupire-t-il dans une sorte de râle, adieu peut-être pour toujours !… Ah ! comme je l’aimais ! » Il est parti !… Le bruit de l’auto qui l’emporte… Il est parti !… Tous deux sont restés là, encore sous le coup de cet extraordinaire désespoir… Ce « ah ! comme je l’aimais ! » leur restera longtemps dans l’oreille… « Cet homme aimait peut-être vraiment cette femme ! prononça Jacques, après quelques instants d’un affreux silence. – Comment peux-tu dire ?… Comment peux-tu dire ?… Ugolin aussi aimait ses enfants !… – Justement, dit Jacques… qui, pour rien au monde, n’eût voulu la contrarier dans un moment pareil… Et maintenant, ma petite Christine, fit-il en se levant, nous aussi nous allons quitter ce pays… nous n’avons plus rien à y faire !… et nous allons essayer de l’oublier !… – Va-t’en donc ! lui répliqua-t-elle d’un air sombre… moi, je reste ! – Tu restes ici ?… mais pourquoi ?… » Elle s’était approchée de la fenêtre et, à travers les persiennes, considérait quelque chose, ou quelqu’un, avec une attention farouche. « Vois », dit-elle. Il pencha la tête. « Je t’en ai assez parlé pour que tu les reconnaisses ! – Sangor et Sing-Sing ! – Oui, Sangor et Sing-Sing !… Ils ne sont pas partis, eux !… et tu veux que je m’en aille !… ajouta-t-elle frémissante… – Christine ! explique-toi… je ne te comprends pas !… » Elle haussa les épaules. Et dès lors, elle agit comme s’il n’était pas là !… Elle quitta ce salon, passa dans une autre salle… Il la suivait, renonçant à l’interroger… Ils traversèrent ainsi une partie du rez-de-chaussée… Le château paraissait désert, abandonné… Toute la domesticité, quelque part, dans les sous-sols, devait faire ripaille, comme il est de coutume après ce genre de cérémonie… Ils parcoururent des pièces immenses qui avaient conservé le cachet des siècles, meublées de bahuts d’un prix inestimable, de coffrets sculptés, aux ferrures ciselées, de hautes chaises datant du règne de François IV, d’immenses cheminées Renaissance, merveilles à peine éclairées par le demi-jour qui glissait à travers les persiennes, et ils arrivèrent dans un vestibule dont elle gravit, avec une hâte que Jacques ne pouvait s’expliquer, l’escalier aux larges dalles de marbre usé, à la rampe de fer forgé, descellée par endroits, et qui n’avait peut-être pas été réparée depuis l’autre Coulteray… Louis-Jean-Marie-Chrysostome… Arrivée au premier étage, elle se dirigea, comme guidée par un sûr instinct, vers une grande porte à double battant qu’elle ouvrit. L’odeur spéciale des chambres mortuaires les saisit tout de suite… C’était la fameuse chambre de Diane de Poitiers. Sur une estrade, le grand lit aux piliers tors était encore jonché de fleurs… Aux quatre coins de l’estrade, les cierges à peine éteints exhalaient encore leur funèbre parfum… Elle alla à la fenêtre, l’ouvrit d’un geste large, repoussa les persiennes et le jour entra à flots. Elle regarda tout de suite les murs tendus de tapisseries de Flandre de haute lice représentant des sujets tirés des romans de chevalerie. Avec une stupéfaction grandissante, Jacques vit Christine s’intéresser méticuleusement à ces figures qui faisaient revivre les hauts faits des chevaliers de la Table ronde. Elle passait de l’une à l’autre après un examen d’une minutie exaspérante… Tantôt elle se baissait, tantôt elle se dressait sur la pointe des pieds, tantôt elle montait sur un tabouret… Elle se retourna enfin en poussant un soupir et le visage contracté. Elle regardait Jacques, mais apparemment sans le voir et certainement sans l’entendre car, comme il s’était risqué à lui poser une question qui éclairât ce manège pour lui tout à fait incompréhensible, elle passa près de lui sans lui répondre, et, soudain, comme obéissant à une idée nouvelle, elle sortit de cette chambre, et, par le corridor, entra dans la pièce adjacente. Celle-ci était une pièce Louis XV… En face du lit, un portrait en pied de Louis-Jean-Marie-Chrysostome, assez reconnaissable dans la pénombre… car, là aussi, les volets étaient tirés… Jacques était entré derrière elle. Ils étaient certainement dans la chambre du marquis actuel. Il ferma la porte, et aussitôt Christine poussa un cri. Près du lit, qui était adossé au mur qui séparait cette pièce de la chambre de la marquise, un rayon de soleil allongeait sa baguette d’or qui semblait avoir troué le mur… c’était la lumière de la chambre voisine qui arrivait là par ce trou… que l’on eût difficilement trouvé dans les arabesques du trumeau où il se dissimulait, ou, de l’autre côté, parmi les personnages de la tapisserie… Christine courut y coller son visage… et quand elle eut fini de regarder : « Vois à ton tour ! dit-elle à Jacques… Vois le trou par lequel le monstre lançait sa flèche empoisonnée !… » Il vit, et lui, qui avait eu en main le « trocart », fut convaincu… mais ne l’avait-il pas été à moitié déjà ?… et que pouvaient-ils faire maintenant qu’elle était morte ? Cette question, il ne la posa pas à Christine, mais elle y répondit tout de même : « Ô Bessie !… prononça-t-elle d’une voix profonde, j’ai été une mauvaise gardienne de ta vie, mais je veillerai sur ta mort !… » Cette phrase sibylline, qui semblait les attacher à Coulteray pour l’éternité, laissa Jacques assez perplexe… Christine l’inquiétait de plus en plus, elle avait la fièvre. Elle ne pouvait tenir en place. Où le conduisait-elle maintenant ? Droit chez le sacristain qui habitait un petit carré de pierres troué d’une porte et de deux fenêtres Renaissance, adossé à ce qui restait de rempart et disparaissant à demi sous la vigne vierge et les plantes grimpantes. C’était une loge d’où il pouvait surveiller l’entrée du château, et c’était presque un tombeau d’où il pouvait surveiller les morts. Drouine était Solognot. Il n’était ni vif ni impressionnable comme le Tourangeau, et l’on eût pu croire, à le voir si avare de ses mouvements, qu’il manquait d’activité. Il n’en était rien. Il travaillait quinze heures par jour. Le plus souvent le château était désert et lui appartenait. Le service de la chapelle, le cimetière, au fond, l’occupaient peu. Il ne creusait pas quatre tombes par an. Il passait son temps à remuer la terre, le long des anciens remparts, sur une b***e de terrain qu’on lui avait abandonnée et où il faisait pousser des légumes. Enfin, il cultivait tout seul sa vigne qui dévalait hors le rempart vers « la prée », et dont le marquis, propriétaire, lui abandonnait tous les bénéfices. Les visites archéologiques, les touristes remplissaient également son escarcelle. Son rêve, qui était près de se réaliser, était de quitter ce merveilleux pays pour aller s’enfouir en Sologne, dans la sauvagerie, où il était né. Si ce n’était déjà fait, c’est que la veuve Gérard, à laquelle il faisait une cour muette depuis dix ans et à qui il ne s’était ouvert de ses projets que depuis deux mois, ne tenait pas du tout à quitter la Touraine. Avec ses économies de fourmi, il était parvenu à acheter la petite propriété qui les attendait là-bas, toute prête. Il avait toujours pensé que le gendarme ne ferait pas de vieux os, car il fréquentait trop les cabarets, et que sa veuve ne le pleurerait pas longtemps parce qu’il la battait comme plâtre. Lui, il était doux et bon, et patient. Elle serait heureuse avec lui. Elle le savait. Quand Christine et Jacques pénétrèrent chez lui, il était attablé, tout pensif, devant son écuelle. Il laissa là son morceau de lard et se leva. Avec ses cheveux de crin, sa peau d’ivoire, ses membres trapus, ses épaules courbées par l’incessant labeur, il eût pu passer pour une brute s’il n’y avait eu les yeux qui étaient bleu de Marie et brillants de la plus tendre candeur. À quarante ans, il avait conservé le regard d’un enfant de chœur qui débute dans le saint parvis. Cependant, il n’était ni timide ni gauche. Il leur avança deux chaises et leur demanda tout de suite s’ils avaient vu Sangor et si celui-ci avait fait la commission de M. le marquis. « Nous l’avons aperçu, dit Christine, mais nous ne l’avons pas encore rencontré. De quelle commission s’agit-il donc ? – M. le marquis est parti bien précipitamment ! répliqua Drouine en hochant la tête, et il n’a pas eu le temps de vous dire que vous pouviez rester au château tant qu’il vous plairait, y coucher et vous y faire servir comme s’il était là. Sangor et moi, nous sommes à votre disposition. – Notre intention était de repartir aujourd’hui même ! interrompit Jacques. – Mais nous profiterons de la bonne grâce du marquis, acheva Christine. – Si tu veux absolument rester quelques jours à Coulteray, reprit le prosecteur, descendons à l’auberge, ce sera plus gai que de nous installer dans ce château désert ! – Je ne suis pas venue ici pour être gaie ! fit la jeune fille avec tristesse et en prenant la main de Jacques comme pour se faire pardonner sa réplique un peu vive… je suis venue pour y pleurer une amie. – Mme la marquise vous aimait bien ! soupira Drouine. – Parlez-nous d’elle, demanda Christine à voix basse… il faut tout nous dire : nous sommes préparés à tout entendre… Elle me parlait de vous dans toutes ses lettres… Elle avait la plus grande confiance en vous… Cette affaire est si extraordinaire que nous avons eu tort de ne pas y croire… ce misérable a trompé tout le monde !… – Je n’en sais rien ! » déclara Drouine. Christine le regarda, stupéfaite… « Moi, mademoiselle, vous savez, je n’ai jamais donné dans les « giries » de ce pays-ci… Je suis Solognot : là-bas, on a la tête dure… ma mère était servante chez le curé… je servais la messe à sept ans ; je ne crois qu’au catéchisme… L’histoire de « l’empouse », c’est des contes de fées… Tenez ! Il y a ici une femme qui n’est pas méchante, mais qui est un peu bavarde, et qui a été durement chassée tantôt par le marquis ; c’est la veuve Gérard ! Eh bien, dans le temps, la veuve Gérard a peut-être trop raconté cette histoire-là à Mme la marquise, qui, entre nous, n’avait point la tête bien solide… Aussi, moi, je ne l’ai jamais contrariée dans ce qu’elle disait. J’étais le seul à bien vouloir l’écouter quand elle me geignait en cachette, dans la chapelle ou à la sacristie. Moi, je lui disais : « Oui, madame la marquise !… oui, madame la marquise ! » mais je la plaignais !… Un vampire ?… Vous avez jamais vu un vampire, vous ?… Moi, je suis gardien du cimetière depuis quinze ans… eh ben, vampire ou non, je n’ai jamais vu les morts sortir de leur trou une fois qu’on les y avait mis ! Pour cela, il faut attendre le Jugement dernier !… – Tout ce que dit cet homme est plein de bon sens ! » prononça Jacques… Christine se retourna vers lui dans un mouvement d’hostilité aiguë : « Il n’empêche que nous avons eu la preuve de l’infamie du marquis, la preuve de son crime ! lui jeta-t-elle… Tout est là, et tu le sais bien, Jacques !… Ton attitude me peine au-delà de ce que je pourrais dire. – Quelle preuve ? demanda Drouine. – Eh bien, le trou, le trou dans le mur de sa chambre, elle ne vous en a pas parlé ! – Si ! si !… Elle m’en a parlé et je l’ai vu !… Eh bien, il ne date pas d’hier le trou !… – Georges-Marie-Vincent, s’il faut en croire la légende, ne date pas d’hier non plus ! laissa tomber Christine. – Ah ! ça ! mais est-ce que tu deviens folle, toi aussi ? s’écria Jacques… – Et le pistolet que vous nous avez envoyé ? savez-vous ce que c’est ? reprit Christine haletante… Monsieur pourrait vous l’expliquer !
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