– Christine ! Christine !… supplia Jacques… tais-toi, je t’en supplie… tais-toi !… d’abord, nous ne sommes sûrs de rien !… Et puis en ce moment tu oublies, tu oublies… (il lui avait pris les mains et les lui serrait avec une force dont elle ne se défendait pas). Tu oublies que nous avons autre chose à faire que de nous occuper des morts ! »
Elle ne lui répondit pas, mais elle fondit en larmes… Soit parce que les devoirs de sa fonction l’appelaient dehors, soit par discrétion, Drouine sortit dans l’instant, sans prononcer une parole. Jacques essaya de calmer Christine qui se montrait de plus en plus nerveuse. « Ma chérie, lui dit-il, je t’accorde tout ce que tu voudras ! Le marquis est un monstre et la marquise une martyre. Tant qu’on pouvait encore espérer la sauver, tu sais que j’ai été le premier à vouloir que tu agisses ! mais maintenant, je t’en supplie, détournons-nous de tout ce qui n’est pas ce que tu sais bien !… Oublie le drame de Coulteray, comme il nous faut oublier celui des Corbillères !… Il fut un temps où tu n’aurais pas eu besoin de tant de discours !… Encore une fois, ne songeons plus qu’à Gabriel ! » Elle sécha soudain ses larmes… « Tu le veux ?… Eh bien, que ta volonté soit faite !… dit-elle d’une voix sourde… et ce sera peut-être épouvantable !… – Que veux-tu dire ? – Ah ! ça ! mon cher, tu m’en demandes trop !… – Es-tu enfin décidée à partir ?… – Oui, tranquillise-toi, nous serons bientôt à Paris. – Mais je ne te demande pas de retourner tout de suite à Paris… En ce moment, Gabriel peut attendre. – Eh bien, nous attendrons ici. » Il ne put retenir un geste d’impatience ; assurément ; elle se moquait de lui, mais il n’eut pas le temps de manifester sa mauvaise humeur. Un bruit singulier leur venait de dehors… comme d’une course, d’une poursuite, accompagnée de petits cris perçants d’oiseau traqué par le chasseur… Ils sortirent sur le seuil… De là, ils apercevaient une partie du cimetière qui entourait la chapelle… Drouine, comme un fou, courait de tombe en tombe, derrière une ombre qui s’enfuyait en criant, en piaulant, et qui finit par disparaître derrière la chapelle. Ils rejoignirent le sacristain au moment où il montrait le poing à un petit être grimaçant et ricaneur qui sautait par-dessus le mur bas, dans un bond suivi d’une curieuse pirouette : « Sing-Sing ! » prononça Christine. « Oui, Sing-Sing, répéta Drouine en s’essuyant le front… Il ne me laisse pas un instant de repos !… je l’ai surpris écoutant derrière la porte… c’est Sangor qui me l’envoie !… J’aurais voulu lui administrer une bonne raclée pour la bile qu’il m’a fait faire depuis qu’ils sont arrivés ici… C’est toute cette clique qui rendait Mme la marquise si malade !… – À propos de Sangor, je voudrais vous dire un mot, Drouine, fit entendre Christine en jetant sur l’homme un singulier regard. – Je m’en doute bien ! répondit Drouine… suivez-moi… nous serons mieux pour causer dans la sacristie… » Quand ils y furent, toutes portes closes, Christine prit la parole. Elle ne quittait pas Drouine des yeux. Celui-ci paraissait déjà fort occupé à ranger quelques vêtements sacerdotaux dans une vieille armoire du XVe siècle qui tenait tout le fond de la pièce. « Drouine, la marquise avait de beaux bijoux… dont elle a disposé avant sa mort, je le sais ! – Les voici ! » fit Drouine, sans marquer le moindre embarras. Et il sortit de l’armoire un vieux coffret en noyer sculpté, fermé à clef, qu’il ouvrit et d’où il tira de merveilleuses broches à plusieurs plans en or ciselé et émaillé, travail italien du XVIe siècle, qui eussent suffi à la gloire d’une collection. C’était peu de chose cependant à côté d’un diadème composé de lames d’or travaillé, enrichi de pâtes de verre du plus curieux effet et fermé par deux diamants gros comme de petites noisettes. « Ce sont des bijoux de famille qui étaient bien à elle, en toute propriété, reprit Christine, elle me les a montrés souvent… C’était son droit d’en faire don à qui elle voulait… Vous pouvez donc me répondre sans embarras, Drouine… De même que la marquise a donné son collier de perles à Sangor, elle a pu vous donner à vous ces merveilleux bijoux. – Elle me les a donnés et voici un papier qui l’atteste ! » répondit le sacristain en sortant un document du coffret. Christine lut : « Je donne ces bijoux (énumération des bijoux) à Jean-Joseph Drouine, gardien de la chapelle de Coulteray, chargé de veiller sur le repos de mon âme ! » « C’est bien cela !… fit la jeune fille en repliant le papier et en le rendant à Drouine… et maintenant, Drouine, vous allez nous dire comment la marquise entendait que l’on veillât sur le repos de son âme ? » Drouine rangea les bijoux, le papier, referma le coffret, le plaça dans l’armoire, ferma celle-ci et dit : « Ça, c’est mon affaire ! – C’est aussi la mienne !… Drouine !… et je ne suis venue ici que pour cela !… Je connaissais la volonté de la marquise… je savais les arrangements qu’elle avait déjà pris avec Sangor… Et elle m’a écrit, quelques jours avant sa mort, qu’elle s’était arrangée non seulement avec Sangor, mais encore avec vous !… Parlez, Drouine !… Il le faut !… – Que voulez-vous que je vous dise ?… – Si les dernières volontés de la marquise seront accomplies ?… – La dernière volonté de Mme la marquise était celle-ci, mademoiselle : que je donne le diadème à Sangor, quand elle serait morte !… – Et qu’il lui aurait coupé la tête !… s’exclama Christine. – Quant aux broches, elles sont bien pour moi ! continua l’autre sans broncher. – Gardez le tout, Drouine ! mais qu’on ne touche pas à la dépouille de ma pauvre amie !… Elle a été assez torturée pendant sa vie pour qu’elle goûte le repos sacré des trépassés !… – Je ne garderai rien du tout, mademoiselle, je donnerai le tout à Sangor pour qu’il s’en aille tout de suite, qu’on ne le revoie plus ! Je le connais assez !… il n’en demandera pas davantage !… Et ma pauvre maîtresse dormira en paix, tout entière, comme une honnête chrétienne, dans son tombeau, foi de Drouine !… – Vous êtes un brave homme, mon ami ! – Oui, mademoiselle ! Mais vous m’avez bien fait peur !… j’ai cru un moment que vous étiez venue, vous aussi, pour tuer la nouvelle « empouse »… – Allons prier pour elle, Drouine !… »
Christine voulut passer la nuit au château. On mit à la disposition des deux jeunes gens le premier étage de l’aile nord, c’est-à-dire deux chambres séparées par un salon, qui avaient été autrefois l’appartement particulier de Catherine de Médicis et que Louis-Jean-Marie-Chrysostome avait fait transformer le trouvant particulièrement lugubre, dans le goût du jour (celui de la Pompadour) pour le réserver aux invités de marque. Nous ne pourrions dire si, dans leur rococo tout neuf, ces pièces, qui avaient eu jadis leur caractère quand on ne les avait pas encore déguisées sous une parure aussi inattendue, présentaient à l’œil un aspect souriant et, comme on devait commencer à dire dans le premier tiers du XIXe siècle, « confortable », mais il est permis d’affirmer que, pour les visiteurs de nos jours, il n’est rien de plus triste que ces chicorées, ces palmettes et ces lauriers qui tombent en poussière… que tout ce tortillis de rosaces plaqué sur des murs de donjon… tout cela apparaît aussi maussade, ridicule et flétri que des oripeaux qui ont passé sous la pluie, au lendemain du carnaval. « Ah ! murmura Jacques, les quatre murs blanchis à la chaux d’une chambre d’auberge ! » L’idée qu’on allait leur apporter leur dîner dans cette demeure de fée Carabosse fit faire une telle grimace au prosecteur que Christine finit par avoir pitié. « Allons donc prendre notre repas à l’auberge, dit-elle à Jacques, puisque cela te fait si grand plaisir ! » Et elle ajouta : « Sois persuadé que cela ne m’amuse pas plus que toi de rester ici… Cependant je ne quitterai pas Coulteray avant Sangor et tu sais pourquoi !… Avec ces Hindous, il faut s’attendre à tout, dès que la superstition est en jeu !… – J’ai confiance dans la vertu des bijoux de la marquise ! émit Jacques en se permettant de sourire. – Que la marquise nous pardonne !… » En descendant, ils eurent l’heureuse surprise de trouver dans la cour Sangor et Sing-Sing qui montaient dans une torpédo en emportant leur petit bagage. Sangor salua fort dignement, et Sing-Sing, qui était accroché au volant comme un petit singe qui joue avec une roue, fit entendre un piaulement d’adieu et démarra. Ils disparurent. Drouine survint. « C’est fait, dit-il… Oh ! il n’y pas eu la moindre difficulté… Il avait apporté un sabre. Il m’en a fait cadeau. Je lui ai donné tous les bijoux. Bon voyage ! » Christine poussa un profond soupir… Et elle répéta : « Que la marquise nous pardonne ! » Ils étaient en face du garage… Elle avisa soudain la dernière voiture qui s’y trouvait. Elle l’avait vue quelquefois à Paris à l’hôtel du quai de Béthune… cette auto servait assez souvent à la marquise quand on la conduisait faire une promenade au Bois ou dans les environs… Elle s’en approcha et la considéra de près. C’était une forte limousine, d’une carrosserie solide et copieusement capitonnée à l’intérieur… Christine examina les portières, les glaces… Jacques comprit son idée et lui aussi chercha. Ils trouvèrent, près du chauffeur, le petit bouton sur lequel il fallait appuyer pour faire jouer automatiquement les volets. Instantanément, la voiture fut transformée en une cage hermétiquement close… Drouine les regardait faire. « C’est dans cette voiture qu’elle est arrivée ? demanda Jacques. – Oui ! répondit Drouine… pauvre femme !… – Quelle martyre, soupira encore Christine, les larmes aux yeux. – Le Bon Dieu en a eu pitié ! reprit Drouine en hochant la tête… maintenant elle bien tranquille ! » Quand Jacques et Christine arrivèrent à l’auberge de la Grotte-aux-Fées, ils furent assez surpris de l’allégresse générale qui y régnait. Ils ne connaissaient point les mœurs. Il n’y a rien qui donne appétit… et soif comme un enterrement. Par une pente naturelle de l’esprit, les vivants se comparent au mort qu’ils viennent de conduire à sa dernière demeure, se félicitent intérieurement de pouvoir goûter encore aux joies de la vie et s’empressent d’autant plus d’en jouir que l’exemple qui leur a frappé récemment les yeux, quelquefois jusqu’aux larmes, leur a fait mesurer la brièveté des jours… Depuis la funèbre cérémonie, la ripaille n’avait pas cessé. On s’était bien levé un instant pour faire une partie de boules, mais on se retrouvait toujours à table pour un repas qui semblait ne pas devoir avoir de fin. La domesticité, doublée pour la circonstance, était sur les dents. La veuve Gérard, servait en extra. Elle en avait entendu des plaisanteries sur son aventure du matin, sur le geste du marquis qui l’avait fait fuir !… Ça lui apprendrait à raconter des histoires « d’empouse » !… On avait voulu la faire boire : « Trinquons à l’empouse, mère Gérard ! si vous ne voulez pas qu’elle vienne vous tirer par les pieds ! » Elle ne répondit rien, le front têtu, l’œil mauvais, les dents serrées… « Ne la blaguons plus, finirent-ils par dire. Elle commence à avoir le mauvais œil !… » On croit au mauvais œil à Coulteray. Ils la laissèrent tranquille… Ils se mirent à chanter des vieilles chansons du pays… « Ils en ont comme cela jusqu’à demain matin, dit Jacques quand Christine et lui eurent fini de dîner dans un coin de tonnelle, tu as eu raison d’accepter l’hospitalité du marquis… Ici nous n’eussions pas fermé l’œil ! » Ils rentrèrent au château, s’embrassèrent, se souhaitèrent une bonne nuit. Jacques se coucha et dormit tout de suite. Christine ne se coucha pas… Elle se laissa tomber, pensive, dans un fauteuil. Sa fenêtre était restée ouverte… Un paysage lunaire s’étendait devant elle, d’une grande étendue et d’une grande beauté… D’abord, c’étaient les bâtiments du château avec leurs ombres crues sur la terre déserte, silencieuse, qu’aucun bruit ne venait troubler… puis le long trou noir des douves qui séparaient la cour d’honneur de la baille, puis le vaste espace blanc de la baille, et à l’extrémité du plateau, au-delà d’un petit mur bas, le cimetière avec ses croix penchées ou droites… ses dalles moussues et quelques-unes, luisant sous la lune, comme des glaces… Derrière, la silhouette élancée de la fine chapelle du XIVe siècle, au fond de laquelle dormait pour toujours, tranquillement, cette pauvre Bessie-Anne-Élisabeth… Combien de temps Christine resta-t-elle ainsi à rêver ? et à rêver de quoi ? Soudain elle tressaillit… là-bas, dans la vallée, la vieille église romane de Coulteray faisait entendre les douze coups de minuit… Christine se leva, poussa sa fenêtre, car elle avait froid, et commença à se dévêtir. Elle revint à la fenêtre pour en tirer le rideau… mais elle poussa une sourde exclamation et s’accrocha au mur pour ne point tomber. Elle avait vu… très distinctement vu, là-bas, entre les tombes du cimetière, une forme blanche, toute blanche, qui glissait… se déplaçait avec la légèreté d’un fantôme… Cette forme flottante et indécise que semblaient traverser comme un cristal les rayons de la lune, fit le tour de la chapelle et disparut dans la direction de la demeure de Drouine. Christine eût voulu crier ; elle ne le pouvait pas. Sa gorge se refusait à laisser échapper le moindre son. La terreur, maîtresse de ses sens et de ses organes, la tenait là, anéantie entre ce coin de mur et cette fenêtre… Et puis, soudain, elle glissa, ses jambes se dérobèrent sous elle, sa tête frappa brusquement le parquet et la douleur qu’elle ressentit lui restitua la force physique nécessaire pour appeler. Alors elle appela Jacques désespérément, sourdement, lugubrement, dans un râle de femme qui se noie. Jacques accourut, la trouva se traînant à terre, dans un désordre qui l’eût laissée demi-nue, sans son admirable chevelure qui s’était déroulée et l’enveloppait de sa vague protectrice. Il put croire qu’elle avait roulé de sa couche, poursuivie par un affreux cauchemar auquel elle était encore en proie. Et il n’en douta point, quand il l’entendit prononcer, entre deux hoquets de terreur, cependant que son bras rigide désignait la fenêtre et la lointaine campagne lunaire : « Elle ! Elle ! je l’ai vue !… Elle se promenait dans le cimetière !… Mon Dieu ! que va-t-elle faire ? que va-t-elle faire ? » Il enveloppa Christine, chastement, dans un manteau et la déposa sur le lit. Il essaya de la calmer par de bonnes paroles. « Voyons, Christine, réveille-toi, ma chérie !… Sors de ce mauvais rêve ! » Mais, âprement, elle lui répliquait : « Je ne dors pas !… je ne rêve pas !… Je te dis que je l’ai vue… comme je te vois !… Elle a glissé le long du mur de la chapelle… Elle allait chez Drouine, c’est sûr ! » Ainsi quelques minutes se passèrent tandis qu’ils essayaient de se convaincre l’un et l’autre. « C’était à prévoir… ça devait finir comme ça ! gronda Jacques… du moment que nous restions ici, impressionnable comme tu l’es maintenant !… Cette crise est aussi logique que le développement d’un panaris. » Il avait à peine achevé que des coups sourds, répétés, retentissaient au rez-de-chaussée. Il voulut courir à la fenêtre, l’ouvrir pour savoir ce que c’était… Mais elle lui avait jeté ses bras autour du cou et le retenait avec une force invincible : « Non ! non ! n’y va pas !… n’y va pas !… C’est elle ! je suis sûre que c’est elle !… » Et puis ils se turent, car les coups avaient cessé, mais il leur semblait entendre maintenant un bruit dans le château. Une porte ou une fenêtre avait été ouverte… et d’autres portes claquaient… et des pas… une course… une espèce de bondissement dans l’escalier… Jacques s’était redressé… Elle l’étouffait contre elle ! « N’y va pas !… n’y va pas !… – Laisse-moi au moins aller fermer la porte à clef ! » Elle l’abandonna un instant avec un sourire d’agonisante. Il courut à la porte et l’ouvrit. Ils se trouvèrent en face d’une figure de revenant qui agitait son ombre immense sous la projection de la lampe… C’était Drouine… Il entra, se jeta contre la porte, la referma de tout son poids et y prit équilibre, pour pouvoir enfin souffler, haleter à son aise… Alors il aperçut Christine qui avait l’air aussi égarée que lui. « Vous l’avez vue ?… Vous l’avez vue ?… » demanda-t-il. Christine hocha la tête… Elle l’avait vue… oui ! oui !… Et lui ! lui aussi, n’est-ce pas ? Alors il raconta, par bribes, par morceaux, tandis que soufflait son âme épouvantée, au fond de sa forge intérieure : « Je dormais… je venais de m’endormir… à peine… j’ai entendu sa voix qui m’appelait… Je n’ai pas eu peur d’abord… une voix si douce !… si douce !… que j’ai cru que je rêvais… Mais une petite pierre vint frapper contre ma vitre… alors je me rendis compte que je ne rêvais pas… Et je commençai à trembler… j’allai à la fenêtre… et comme je ne voyais rien… que le cimetière me paraissait bien tranquille… j’ai ouvert la fenêtre… Alors j’ai entendu la voix qui reprenait avec plus de force : « Drouine ! Drouine ! »… Alors je l’ai aperçue debout contre le mur du rempart : « Tu ne me reconnais donc pas ? dit-elle… c’est moi, ta maîtresse, la marquise de Coulteray, la femme de l’empouse…Qu’as-tu fait de moi, Drouine ? » « Je tombai à genoux en faisant un grand signe de croix. Ah. ! c’était elle !… c’était bien elle… c’était bien sa voix, ses manières si douces et si tristes, tout !… Elle reprit : « Qu’as-tu fait de moi, Drouine… qu’as-tu fait de moi ?… Pourquoi ne m’as-tu pas livrée à Sangor ?… Ma gorge l’attendait ! Et maintenant, ma gorge a soif ! » « Oui, elle a dit cela, je suis sûr qu’elle l’a dit ! Elle parlait très distinctement… On entendait sa petite voix claire comme une clochette d’argent dans la nuit… Sa voix n’était pas méchante, mais ce qu’elle disait était terrible : « Tu as fait de moi l’épouse de Louis-Jean-Marie-Chrysostome pour l’éternité ! » « Là-dessus, elle a disparu par la brèche, elle a glissé tout le long de « la prée »… Elle s’est retournée un instant pour me faire un signe d’adieu et elle est entrée sous le bois… Qu’Orfon ait mon âme, si j’ai menti !… » Drouine s’était mis à genoux et se signait et se donnait de grands coups sourds dans la poitrine comme pour son mea culpa, comme si tout ce qui arrivait là était bien de sa faute. Il répéta dans un sanglot : « C’est épouvantable !… C’est moi qui l’ai livrée au démon !… Que Jésus ait pitié de nous ! » Christine pleurait comme une Madeleine. Jacques était allé à la fenêtre, regardait le paysage paisible, qui semblait immuable dans sa solidité matérielle, sous les cieux clairs et le regard froid de l’astre des nuits… le paysage sans fantômes. « Vous deviendrez tous fous dans ce pays avec votre histoire d’empouse ! leur dit-il… Voici ce que tu vas faire, Drouine ! Tu vas venir avec moi… Nous descendrons dans la crypte… – Non ! non ! j’en reviens ! j’en reviens ! – Comment ! tu en reviens ? – Oui !… Quand elle a été partie… je me suis trouvé mieux… je ne la voyais plus… l’air froid du dehors sur mon front… enfin je me suis dit que j’avais peut-être rêvé… et puis je me suis dit aussi que la crypte était fermée, que les murs en étaient bien épais, même pour une « empouse »…