Chapitre 5
Mary en était restée sans voix.
Mercadier, si ça lui disait quelque chose ! L’affreux Mercadier, l’ignoble Mercadier, toujours prêt à tremper dans les combines les plus sordides pour gagner du galon !
— Il est donc arrivé là à présent ? souffla-t-elle.
— Il paraît, dit Pellego avec amertume.
— Eh bien, fit-elle non moins amère, la République sait reconnaître ses bons serviteurs !
— Dis plutôt les politiques qu’il a obligés.
— Ou qu’il a mouillés, compléta Mary.
Pellego hocha la tête affirmativement.
— Tu comprends pourquoi je me méfie de tout maintenant ? Jean-Pierre m’avait parlé des accrochages que tu as eus avec ce connard… Je le crois capable de tout.
— Moi aussi, renchérit-elle. Cependant, de là à me mettre sur écoute…
Sa moue indiquait qu’elle en doutait fortement. Elle finit par ajouter :
— Il lui faudrait de sérieuses complicités à la DGSI7.
— Il les a, assura Pellego. Car c’est sa copine est l’une des pontes de la DGSI.
— Sa copine ? Tu veux dire…
— La divisionnaire Darle, oui.
— Aïe aïe aïe ! souffla Mary.
Elle se souvenait de cette sale bonne femme qui avait tenté de la faire plonger pour trafic de drogue en faisant placer par des dealers des sachets de cocaïne dans les poches de son duffle-coat lors d’une enquête à Rennes.8Mary avait su déjouer le piège en se débarrassant de ces sachets juste avant d’être arrêtée par les flics et conduite au commissariat où elle avait, sans plaisir, retrouvé le lieutenant Mercadier entre-temps devenu commissaire par le jeu de promotions pour le moins suspectes.
Cependant, la déconvenue de Lucile Darle – elle aussi devenue commissaire et, accessoirement, la maîtresse de Mercadier – restait un grand moment. Elle avait vu son long nez mince s’allonger encore et ses lèvres, minces elles aussi, s’étrécir sous le coup de la déception.
Pour Mary, le visage étroit de Lucile Darle illustrait parfaitement un dicton que la grand-mère Le Ster lui avait dit et redit :
Petite bouche et nez pointu
N’ont jamais rien valu.
Le diction avait été vérifié : Lucile Darle ne valait rien… rien de bon en tout cas. Cependant pour le pire, elle ne craignait personne.
— La reine des coups fourrés, marmonna Mary.
La retrouver dans cette affaire acoquinée avec ce triste sire de Mercadier ne surprenait pas Mary.
Deux ripoux de cet acabit, parties prenantes dans une enquête délicate… ça présageait des développements surprenants, et probablement désagréables.
Pellego interrompit sa méditation :
— Faut que j’y aille, Commandant !
Il haussa les épaules :
— Vois ce que tu pourras faire.
— D’accord. Je ne te promets rien, mais je vais examiner la question. Pour la confidentialité de nos rapports futurs, voici le numéro de mon téléphone à carte. De ton côté, je t’engage à t’en procurer un. Ils sont intraçables et ça t’évitera de faire des aller-retours entre Quimper et Paris.
Pellego parti, Fortin demanda à Mary :
— Eh bien, qu’est-ce que tu en penses ?
— Je pense que le pote de Pellego est mal barré. Avec la mère Darle et ce s******d de Mercadier sur le dos, je peux te dire que cette affaire sent mauvais, très mauvais.
— En tout cas, dit Fortin, pratique, ce qui est sûr, c’est que cette drogue n’a pas été perdue pour tout le monde.
— Ouais, quant à savoir qui tire les marrons du feu… Peut-être que je devrais en parler au patron ?
Fortin tressaillit :
— Tu es folle ?
— Que non ! Le patron est un honnête homme. De plus, il a de la bouteille et de l’expérience.
— Ouais, et il approche de la quille, fit remarquer Fortin. Il ne voudra pas se mouiller.
— Qu’en sais-tu ? Au pire, on le mettra en retraite anticipée…
Fortin renifla, ce qui était chez lui un signe de contrariété :
— Tu veux sa mort ?
— Tsss, fit Mary, comme tu y vas ! financièrement, il n’y perdrait rien.
Fortin plaidait maintenant pour ce patron qui, pourtant, le traitait parfois si mal :
— Comme si c’était une affaire de fric ! Tu le sais aussi bien que moi, sa vie, c’est son métier. En retraite, il ne sera plus rien.
Mary regarda le grand, surprise :
— Tu prends les patins du patron à présent ?
Il regimba :
— Et pourquoi pas ? On sait ce qu’on a, on ne sait pas ce qu’on aura ensuite.
Elle dut en convenir et souffla :
— C’est pourtant vrai…
Fortin se souvenait encore de la période d’absence du commissaire Fabien, le temps d’une grave opération. Il avait été remplacé par l’énarque Mervent qui n’était pas un flic, du moins au sens où lui l’entendait. Aussi avait-il retrouvé avec plaisir le divisionnaire quand il avait été rétabli.
Mary, elle, avait entretenu des relations ambiguës avec Mervent, lui offrant même à la suite d’une enquête9 un tremplin vers une plus haute destinée.
L’énarque avait su jouer des circonstances qui le rapprochaient du pouvoir avec une habileté consommée, jusqu’à devenir conseiller particulier du président de la République.
Depuis il vouait une reconnaissance éternelle au ci-devant capitaine Lester, récemment promue au grade de commandant, non sans l’efficace et discret soutien de Mervent.
Fortin marmonna à mi-voix :
— Il y a du lourd en face…
— Du lourd ? répéta-t-elle. Tu veux dire du tordu, sans doute ?
Fortin leva sur elle un regard malheureux. C’était exactement ce qu’il avait voulu dire. Il suffisait de le regarder pour comprendre qu’il ne redoutait pas la confrontation physique avec Mercadier, ni même avec une demi-douzaine de Mercadier, mais les manœuvres sournoises, auxquelles le grand, franc du collier et brut de décoffrage, n’était pas préparé.
Et, avec Darle aux manettes et Mercadier à l’exécution des basses œuvres, c’était couru, les coups fourrés allaient pleuvoir.
*
Cette visite de Pellego turlupina Mary Lester pendant toute une nuit.
Comme elle ne connaissait pas personnellement le lieutenant Letanneur, elle n’avait pas les mêmes raisons que Pellego, qui était son copain, de s’indigner.
Cinquante kilos d’héroïne, ce n’était pas rien. Ça représentait une fortune pour un lieutenant de police. Avoir ce pactole à portée de main pouvait faire vaciller la plus honnête des consciences.
Cependant, la présence du commissaire Darle et de Mercadier dans le dossier ne présageait rien de bon. Assurément, un mauvais coup était en préparation, et il était probable qu’un innocent allait en faire les frais.
Qu’un flic qui « en croquait » fût jugé et condamné paraissait au commandant Lester normal et même salutaire.
Cependant, bien qu’une « source bien informée » eût déjà vendu – et avec quel luxe de détails – la culpabilité du jeune flic aux médias, elle doutait fort de cette culpabilité. Ça faisait tout de même beaucoup de coïncidences.
Sa position à la brigade des stupéfiants, et surtout son « patrimoine immobilier » faisaient du lieutenant un ripou idéal. Sept appartements sur la Côte d’Azur, avec un salaire de flic, voilà qui frappait les imaginations.
Il ne serait pas difficile à l’avocat de Letanneur de remettre à leur juste place les allégations des journaux et de prouver que ces sept appartements n’étaient que des chambres de bonnes transformées en studios, que sa femme avait reçues en héritage le plus légalement du monde.
Cependant, le mal était fait : ravis de l’aubaine, les journaux avaient sorti la grosse artillerie, leurs unes en caractères gras accablaient le pauvre flic que les mises au point en petits caractères, noyées dans le flux des infos, ne parviendraient pas à dédouaner.
Désormais Letanneur était marqué « ripou » à l’encre rouge.
7. Direction générale de la Sécurité intérieure.
8. Voir Forces Noires, même auteur, même collection.
9. Voir Ça ira mieux demain, même auteur, même collection.