Chapitre II

1288 Mots
II— Il y a quelque chose là-bas ! — Où ça ? — Mais là ! Sur la pelouse, il y a quelqu’un ! Le retraité à casquette grise secoua la tête. — Voilà qu’elle a des visions maintenant ! — Toujours à me rabaisser, hein, sale macho ! — Pourquoi t’es restée avec moi tout ce temps ? La petite dame sourit. — Ah, les bonshommes ! Tu ne comprendras jamais rien ! — Et je partirai comme ça ! — Tu arrives toujours à me faire perdre pied. N’empêche qu’il y a bien quelqu’un qui est allongé là-bas ! Il est habillé comme Fred Astaire ! Tu sais avec ce costume sombre des films muets… — Alors c’est un noceur ! La nuit a dû être difficile pour lui ! Il se repose là où le sommeil l’a cueilli ! — Ah, toi, forcément ! — Quoi, moi ? — Tu m’agaces à la fin avec tes phrases à l’emporte-pièce ! Je ne rêve pas. Il y a bien un corps allongé juste devant l’ouverture où les boches avaient placé leurs canons ! — Et tu te souviens de ça, toi ? Un ange passa devant les yeux de la retraitée. — Mon père m’avait confectionné un tricycle avec des roues de patinette et des tubes en fer ramenés en douce des chantiers. Il les cachait le long de sa jambe. Comme il boitait un peu, on ne lui a jamais rien demandé. Il en a sorti des choses grâce à son handicap ! Les Allemands n’y ont vu que du feu. Elle sembla rassembler un peu plus ses souvenirs et se mit à parler comme à elle-même, en traînant les phrases en longueur : — Il avait peint le cadre en noir. Moi, je n’aimais pas le noir. Il avait fait comme il avait pu pour m’offrir un jouet. Les soldats me laissaient pédaler le long de la grève. Au pays, ils avaient peut-être des enfants, eux aussi… — Ceux des autres, ils les ont exterminés sans état d’âme ! La vieille dame soupira. — C’étaient pas des SS, ceux-là. Ils étaient de l’armée régulière. Ils n’étaient pas méchants. — J’fais pas de différence, moi ! Ils ont tous suivi tonton Adolf ! — J’espère qu’ils n’ont pas eu le temps de souffrir… — Qu’est-ce que tu marmonnes ? — Je pense à ces enfants dans les camps. Moi, j’ai eu de la chance. — Tu n’étais pas de ceux… Elle coupa court. — Je les voyais, ces gros tubes noirs orientés vers la mer. Je ne savais même pas ce que c’était. Parfois, les sentinelles me criaient « Raus, schnell ! » Je comprenais alors que je devais déguerpir. Je pédalais vite en baissant la tête. Ça les faisait rire. Le couple de personnes âgées s’était approché de la clôture grillagée. Leur petit chien bicolore qui n’avait l’air de rien tirait sur la laisse. — Tu as raison ! avoua l’homme. C’est bien un corps qu’il y a là. Il est endormi, non ? — On ne dort pas dans cette position, voyons ! C’est inconfortable et ce n’est pas le lieu ! — Sauf si on en a pris une bonne la veille ! Vu le costume, c’était la fiesta où il est allé traîner ses guêtres ! — Je crois plutôt qu’il est mort ! Le vieil homme tira machinalement sur la laisse tendue par l’animal pressé d’aller sentir plus loin le marquage urinaire de ses congénères. — Avec ces romans qui viennent du froid, que tu lis la nuit, tu vois le drame partout, dit-il. On s’en va ? La vieille dame s’offusqua. — On ne va pas s’en aller comme ça ! — Parce que tu crois que je vais enjamber le grillage pour y aller voir ? J’ai pas envie de passer pour un assassin en laissant mes empreintes partout ! Facile de fabriquer un coupable de nos jours quand on ne trouve pas le bon ! — Tu vois bien que tu y crois quand même à ce cadavre ! — Sauf que si j’essaie d’y aller r’garder, il faudra les pompiers pour me décrocher de la clôture ! Avec le risque de… — À vingt ans, tu étais si svelte… Nostalgie. — Le dur labeur des ouvriers est passé par là, expliqua-t-il. — Et aussi le bœuf en daube ! — Pourquoi je m’en priverais ? Tu le fais à merveille ! Ils sourirent, complices. — Alors faut téléphoner ! décida la dame. — Fais-le, toi ! Ton fils t’a offert un téléphone portable dernier cri, de peur que tu te perdes dans la nature ! C’est le moment de faire moderne, Mamie ! — Tu n’es vraiment qu’un bourru de chez bourru ! Le retraité rit sous cape. — Si tu t’aperçois de ça un demi-siècle après, c’est pas trop grave, tu vois ! — Mais je ne connais pas le numéro pour alerter, moi ! — Y’a l’appel d’urgence sur ton truc. J’ai vu ça à la télé. Enfin, je crois… — Je ferais mieux de demander à ton chien ! Dans la pub à la télé, il est plus intelligent que son maître ! — Le mien, il regarde le feuilleton mais il ne parle pas encore ! Dommage, il pourrait me raconter la fin quand je m’endors devant ! — J’ai assez d’un moulin à paroles à la maison ! Deux, ce serait abuser ! La dame âgée fit quelques pas. C’est fou les kilomètres que l’on peut faire quand on a un portable vissé à l’oreille. Son conjoint s’assit sur le muretin côté mer et s’amusa avec le chien qui ne demandait pas mieux. Le calme du matin fut tout à coup envahi par le son caractéristique des sirènes. Tons différents entre police et pompiers. — Ils ont fait vite, pour une fois ! ricana le vieil homme. Comme pour casser du gréviste ! — Dis, Victor, tu ne vas pas encore nous bassiner avec tes histoires d’anarchiste pur et dur ! — Je constate l’efficacité des moyens techniques de l’État, un point c’est tout ! — Je n’ai même pas eu le temps de les avoir au téléphone qu’ils sont déjà là ! — Fallait pas t’affoler, ma belle ! Suis pas pour la collaboration avec les forces de l’ordre, moi ! Parole de métallo ! Les camarades ont trop souffert en 34 ! Et nous ensuite ! — Dis tout de suite que tu y étais sur les barricades ! — J’y s’rais allé, ah oui. J’y s’rais allé ! Le vieil ouvrier en avait les larmes aux yeux. Sa femme s’approcha et elle prit place à côté de lui sur le petit mur. Ils tournaient le dos à l’océan. À quelques dizaines de mètres, sur la butte de terre, on commençait à s’animer. Des policiers en uniforme s’approchèrent du corps immobile. L’un d’eux mit un genou à terre puis il se pencha vers l’homme étendu. Il posa deux doigts de sa main droite gantée sur la carotide de l’inconnu, attendit quelques secondes puis se releva en soupirant. Une fois debout, il secoua la tête. — Tu vois, il est bien mort ! dit la vieille dame d’une voix hésitante. — Ils vont profiter pour l’enterrer, c’est sûr ! — Oh, toi, tu ne respectes rien ! — Je le connaissais pas moi ! Et même ! Quand tu as fermé ton parapluie, tu t’en fous un peu de la suite ! Ça te regarde même plus ! On te colle dans le plumier et en route ! La vieille dame baissa les yeux comme si les perspectives annoncées la renvoyaient à leur inéluctable destin. — On rentre ? demanda-t-elle d’une voix blanche. — Tu as raison. Prends-moi le bras, si tu veux bien. Un policier les regarda cheminer lentement en direction de la rue du Fort. Un collègue allait les intercepter au bout de la promenade de l’Océan pour savoir s’ils avaient vu quelque chose. — Il y a des blessures apparentes ? demanda le chef de patrouille. — Je ne vois rien ! — On a prévenu l’identification. Le médecin est en route. On ferme le périmètre. On ne touche à rien. Il toussota. — Il est drôlement fringué, non ? Y’a même le chapeau-claque là-bas. Il a roulé dans la pente. — Un fêtard qui se sera perdu après un bal costumé… L’alcool et la fraîcheur de la nuit, ça ne pardonne pas. On n’est pas à Ibiza ici ! — Et c’est quoi ce truc-là, plus loin ? demanda-t-il en montrant du doigt un objet en papier. — On dirait un carnet ou un livre… Les deux policiers s’approchèrent. — Un peu bizarre comme bouquin, dit le gradé sans grande conviction. — Sorti d’une poubelle plutôt ! À peine bon pour caler le lit-clos de Mémé ! — C’est quoi le titre ? — Carré, euh, j’ai du mal à lire. Carré tragique ! — On dirait qu’il y a une carte de visite. Une extrémité du carton dépasse sur le côté. Tu l’ouvres délicatement, hein ! Pas le moment de se faire incendier par les spécialistes qui vont arriver ! Le policier utilisa un stick métallique télescopique et souleva délicatement la couverture abîmée de l’ouvrage. — Il y a juste quelques mots tracés lettre à lettre, à l’encre noire. — Et ça dit quoi ? Le policier tenta de déchiffrer à l’envers. — À l’attention de Monsieur, Monsieur… — Monsieur qui ? — …le commissaire divisionnaire Landowski !
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